Ludwiblog

16/07/2008 - 21 décembre 2012 : comment débattre utilement (suite et fin)

 

Quel sens a ce mythe ?

L'étude scientifique du mythe étant vite faite tant l'ignorance du réel y est massive, c'est à une étude linguistique qu'il faudrait s'attacher, car bien plus passionnantes que le mythe lui-même sont les expressions utilisées pour le présenter. Ainsi, la période entre deux traversées du plan galactique par le Soleil est réduite à 26 000 ans. Pourquoi ce nombre ? Sans doute parce que 26 000 ans est bien une période astronomique, celle au cours de laquelle la Terre effectue une précession, ce mouvement en cône de son axe des pôles.

Que le mythe soit une erreur ou une imposture importe peu : on est ici dans le domaine du copié-collé, chaque rédacteur reprenant certains passages et notions à l'identique, quitte à ajouter sa touche personnelle si le coeur lui en dit, mais sans jamais rien vérifier.

Ailleurs, on rencontre souvent la phrase suivante : « Le 21 décembre 2012, le Soleil se lèvera pour se joindre à l'intersection de la Voie Lactée et du plan de l'écliptique. »

La première réaction d'un lecteur de bonne foi est de se dire que cette phrase n'a pas de sens. Que peut bien signifier « se lèvera pour se joindre » ? Rien.

Mais c'est sans doute justement ce caractère mystérieux qui fascine.

 

Que penser des Mayas ?

Leur calendrier est multiple ; en fait ils en ont deux principaux (en tous cas, deux auxquels ils est fait fréquemment allusion). L'un est basé sur la révolution terrestre encore qu'imparfaitement (l'année est mal mesurée), et l'autre n'a rien à y voir, c'est un compte rituel de 13x20 = 260 jours.

Ces deux calendriers retombent en phase tous les 52 ans environ.

On est certain que les Mayas étaient d'assez bons astronomes pour des gens n'utilisant que leurs yeux, qu'ils connaissaient les cycles de Venus et de la Lune, et prévoyaient les éclipses. Il est totalement faux de dire que leur calendrier est plus précis que le nôtre, ou alors il faut dire en quoi. Notre calendrier tient compte des mouvements de la Terre aujourd'hui parfaitement connus, celui des Mayas n'avait pas d'année bissextile qui est une invention des Romains, il était donc forcément imprécis.

Cela dit, toute évaluation se heurte à l'insuffisance de documents : un missionnaire chrétien a fait brûler presque tous leurs écrits. C'est pourquoi on ne possède aucune trace des observations d'éclipses par les Mayas. Ceux qui affirment qu'ils prédisaient celles-ci pour des milliers d'années ont inventé cette information.

De toute façon le ralentissement de la Terre et de la Lune rendent impossible une telle précision, même pour nos moyens modernes, et les Mayas ne pouvaient pas connaître ce ralentissement ; si on suppose qu'ils le connaissaient, il faut pouvoir dire comment ils l'auraient découvert.


Quel comportement avoir face à ceux qui se persuadent que le 21 décembre...et blabla ?

Arborer un sourire narquois. (En général c'est eux qui l'ont, autant leur montrer l'effet que ça fait).

Ne pas chercher à démontrer. C'est impossible de toute façon de démontrer l'inexistence d'une chose.

Demander des détails. « Des chercheurs ? Quels chercheurs ? »

« Tu connais la masse de Nibiru ? »

« Tu sais avec quel instrument on l'a observée ? » (En effet, soit elle est visible et doit être vue, soit elle émet dans l'infrarouge mais alors les télescopes infrarouges devraient l'avoir détectée).

« C'est quoi un trou noir ? » Mortelle celle-là, elle tuerait un boeuf. Les gens s'imaginent qu'un trou noir est un trou et qu'il est noir. En fait c'est un noyau d'étoile morte. Son attraction est immense mais dans un champ très petit. A une certaine distance on ne ressent rien.

« Dis, ton 21 décembre, c'est avec ou sans les dix jours supprimés par le pape ? »

« Dis, 2012, c'est calculé avec ou sans l'année zéro ? »


Et dès qu'ils balancent un chiffre faux, contre attaquer avec le chiffre vrai.

« Ah non, le Soleil ne traverse pas le plan galactique tous les 26 000 ans, mais tous les trentre trois millions d'années ; tu confonds avec la précession. » Et toc.

Voilà. En tenant cette attitude on doit pouvoir constater que ce sont les interlocuteurs eux-mêmes qui mettent fin à la conversation.


Conclusion (si l'on peut dire)

Cette histoire parle bien du genre humain : alors que les animaux réagissent au réel uniquement, l'imagination de l'homme lui joue éternellement les mêmes tours. Si elle n'est pas canalisée par la raison et le savoir cette imagination peut lui faire créer les chimères les plus fantasmagoriques.

Or, raison et savoirs ne sont pas les choses du monde les mieux partagées.

Le 21 décembre 2012 appartient à la fiction ne serait-ce que par une caractéristiques : chacun en donne sa version, aucune ne vaut pour tous. S'il appartenait au réel, il en existerait un modèle objectif or il ne s'en dégage aucun.

Nous sommes en présence d'un pur phénomène sociologique : très répandu dans certains milieux, le 21 12 2012 est totalement inconnu dans d'autres. Il ne touche très majoritairement que les jeunes surfeurs du net et n'est véhiculé que virtuellement. Il n'en a pas moins de force dans cette population, mais peut rester à ce stade de mode exclusive de jeunes connectés.

Pour devenir un phénomène de masse il doit sortir des réseaux virtuels et ce lui sera difficile, ses fondements étant faux au point où ils le sont. Dans le meilleur des cas les jeunes feront joujou avec pendant encore quatre ans, puis ils passeront à autre chose.

Mais il peut aussi franchir cette barrière, et pour cela accéder au roi des media la télévision. S'il y parvient, il peut traverser toutes les couches de la population comme n'importe quelle idée reçue. Personne ne peut l'aider à le faire ni l'en empêcher dorénavant. Selon moi il est plutôt souhaitable qu'il le fasse, car ce genre de canular quand il est cantonné à de petits groupes, peut comme dans le cas de sectes amener à des comportements suicidaires.

Et dans ce cas, nous nous lèverons pour exiger des pouvoirs publics le maintien du 22 décembre 2012.

En conservant notre sourire narquois, cela va de soi.

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13/07/2008 - 21 décembre 2012 : comment débattre utilement

 

Il y a quelques années, Arte la chaîne culturelle a diffusé un documentaire sur le travail d'un chercheur visant à démontrer que la fin supposée du calendrier Maya (21 décembre 2012) correspondait avec le passage du soleil dans le plan de la Voie Lactée. Pourquoi pas ? Jusque-là, rien à dire ou pas grand-chose.

Le Soleil oscille en effet légèrement de part et d'autre du plan de la galaxie ; il doit donc traverser ce plan à intervalles plus ou moins réguliers. Pourtant, rien n'indique que les Mayas aient eu simplement connaissance de l'existence de la galaxie. La Voie Lactée est parfaitement visible sous tous les cieux, mais sans instrument d'optique – que les Mayas ne possédaient pas à moins de vouloir réécrire toute l'histoire des techniques – ils ne pouvaient savoir que cette traînée blanche est constituée d'étoiles et qu'elle forme la galette gigantesque où tournoie notre système solaire.

Ils ne pouvaient d'ailleurs même pas savoir que le Soleil est une étoile.

Par conséquent, l'affirmation selon laquelle ils avaient établi un calendrier aboutissant à la traversée par le Soleil d'un plan galactique dont ils ignoraient l'existence, est en elle-même une dangereuse supputation. Mais il y a mieux : le Soleil traverse bien ce plan, oui, mais tous les... 33 millions d'années. Et les calculs des scientifiques sont formels : le Soleil est encore loin du plan et n'est pas près de le traverser. Exit l'hypothèse maya.

Pourtant, à partir d'une assertion aventureuse et ignorant la réalité physique et historique, une mythologie complexe va se mettre en place, et se diffuser en particulier grâce au net.


Si la toile mondiale avait joué son rôle de filtre, la supputation du professeur Machin aurait dû tomber aux oubliettes, or il n'en fut rien car ladite toile est, au contraire d'un filtre, une fabuleuse chambre d'écho des expressions de l'ignorance. Mais elle n'est que ce que les hommes en font.

De petits malins, amateurs de mythologie, de mystère, de canular et d'internet, ont récupéré, on ne saura jamais pourquoi ni comment, la supputation maya-galactique, et l'ont enrichie de leurs propres fantasmes. Ensuite, tout a échappé à leur contrôle, pour le plus grand bonheur du mythe. Au fil des années, la rumeur d'une simple traversée du plan galactique par le Soleil s'est enrichie d'abord d'une inversion du champ magnétique de la Terre.

Inutile bien sûr d'expliquer comment cette traversée pourrait affecter notre champ magnétique, l'affirmation suffira. Pourtant, il est facile de démontrer l'inexistence d'une telle conséquence : le champ magnétique de la Terre s'est déjà inversé plusieurs fois dans l'histoire, et encore il y a 15 000 ans environ, mais dans des périodes qui n'ont rien à voir avec les 33 millions d'années citées plus haut pour l'ondulation du Soleil.

De plus, même s'il est vrai que le champ magnétique de la Terre s'affaiblit lentement depuis quelques années, il n'est pas à la veille de s'inverser et rien ne dit qu'il le fera : il peut revenir à la normale, nous n'en savons rien car les raisons de ces inversions restent bien mystérieuses.

Ensuite est arrivé ce qui devait arriver : la notion de champ magnétique étant évidemment attachée à celle de « pôle », les moins avertis ont cru comprendre non que les pôles magnétiques de la Terre allaient s'inverser, mais ses pôles géographiques ! Voici la Terre bientôt la tête en bas !

C'est naturellement à mourir de rire, puisque la force nécessaire au renversement de la planète ne pourrait venir que d'un passage à toute proximité d'une géante comme Jupiter. Aux dernières nouvelles, Jupiter est toujours en place.

C'est donc dorénavant à une inversion du sens de rotation qu'il faut nous attendre. Bien entendu, comme un tel renversement est mystérieux et saisissant, de multiples versions en sont données. On peut lire que « l'est deviendra l'ouest », que « les continent vont glisser », et même que « la Terre, « comme une toupie » (sic), s'arrêtera pour repartir dans l'autre sens ». Ce qui montre que certains non contents de n'avoir aucune culture scientifique, n'ont même jamais vu de toupie.

N'a-t-on pas lu aussi que le 21 décembre 2012, c'est l'axe des pôles de la Terre qui pointerait vers le centre galactique ?


A l'étape suivante, un énigmatique objet vient aider les rêveurs : la planète Nibiru. Tournant sur une orbite très elliptique qui l'éloigne très loin du Soleil et la rapproche telle une comète, la voici qui s'en vient, comme tous les 36 000 ans disent-ils, avec sa masse supérieure à celle de Jupiter. Elle est maintenant toute proche.

Les astronomes ont pu distinguer un objet tel que Sedna guère plus gros que la Lune à des dizaines de milliards de kilomètres, et ils n'auraient pas vu Nibiru cent fois plus grosses et dix fois plus proche ? Nibiru n'existe pas, on l'aurait déjà vue, et son approche aurait déjà commencé à perturber sérieusement les trajectoires des planètes extérieures, rendant aléatoires les prévisions de leurs mouvements. Or, les prévisions demeurent rigoureusement exactes.

Encore une étape et voici qu'entre dans la danse un alignement des planètes pour le 21 décembre 2012. Or, un tel alignement est impossible. A moins d'appeler « alignement » un grossier rassemblement des planètes dans un angle de 30 degrés. Les planètes sont trop nombreuses et elles tournent beaucoup trop lentement pour s'aligner toutes, même une seule fois, dans la durée de vie du système solaire. Pour s'aligner il faut être au moins trois, et le seul alignement des trois premières planètes est rarissime et toujours approximatif. Dès qu'on en ajoute une quatrième, la probabilité diminue d'un facteur mille. Or, il faudrait en aligner huit !

Les rêveurs ont remarqué qu'un alignement presque parfait Soleil Venus Terre se produirait en 2012, et certains ajoutent ce condiment à leur salade. Mais l'alignement, (on parle de transit de Venus devant le Soleil) se produira en juin, et comme Venus tourne autour du Soleil en sept mois, l'alignement sera complètement brisé en décembre.

Et certains font encore plus fort !

Plus récemment, c'est un trou noir qui vient d'arriver dans ce ballet infernal. Quel trou noir ? Peut être celui situé au centre de la galaxie ? Mais il y est depuis la nuit des temps ; en quoi le 21 12 2012 y changera-t-il quoi que ce soit ? En rien. Et les rêveurs ne l'expliquent pas. Pourtant en cherchant bien, on trouve trace d'un certain « espace sombre » de la Voie Lactée... En effet, dans la direction du Sagittaire où passe effectivement le Soleil en décembre, la galaxie vue depuis la terre présente une zone sombre (due là la présence dans cette direction d'importants nuages de poussière). C'est avec se trou sombre que le Soleil sera globalement aligné... De l'espace sombre au « trou noir », juste un pas... Que beaucoup ont franchi, sans savoir sans doute ce qu'est vraiment un trou noir. Nous accédons ici à un degré uniquement métaphorique. A ce stade de complexité et d'usage imagé du vocabulaire, aucune explication même farfelue ne tient debout. Plus on ajoute d'élements au mythe, moins il devient maîtrisable par ceux qui en jouent. Ils en sont désormais eux-mêmes le jouet. Belle transposition dans le réel de la métaphore de l'Exorciste : à jouer avec le diable, on est joué par lui.

(A suivre)

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15/06/2008 - A la rame (2/2)

Porte d'Orléans.

Jean-Luc continue de rêver, station après station. Il pense à ce qu'il va pouvoir faire avec les trois cents mille euros qu'il va toucher, dans quelques jours... Les projets ne manquent pas. A côté de ce pactole, l'augmentation de salaire pourtant conséquente qui va accompagner ses nouvelles fonctions, ne sera que la cerise sur un énorme gâteau. Dans ces rêves il y a une maison, un train électrique deux fois plus grand qui prendrait place dans son sous-sol, une voiture neuve dans le garage, et une pléthore d'autres choses dont un plein mois de vacances au soleil sur une plage coralienne de l'océan Indien, il ne sait pas encore laquelle mais c'est sûr, il va trouver.

Le quatrième tour commence.

Et avec lui les événements, au demeurant tellement insignifiants, qui rendront cette journée encore plus mémorable pour Jean-Luc qu'elle ne l'est déjà.

Château-Rouge. Le quai le long duquel glisse la rame qui entre en station est bien garni, car l'après-midi est à présent avancé et l'on approche des heures de pointe. Comme d'habitude, tout se passe correctement. Jean-Luc aperçoit dans son miroir la descente puis la montée des voyageurs, qui s'effectuent calmement. Dernière à monter, une jeune femme avec un gros sac et une poussette semble avoir quelque difficulté à trouver sa place dans la troisième voiture, mais finalement elle y parvient et disparaît du cadre du miroir. Jean-Luc ferme ses portes, et ses yeux retombent machinalement sur le billet de loto. Inconsciemment il attend. Une pleine seconde se passe.

Rien.

Pas de « ding ».

Voilà qui réveille Jean-Luc d'un coup. Une porte a dû rester entr'ouverte, car le monocoup, ce diable de monocoup, outre qu'il donne l'ordre de partir, signale aussi la fermeture accomplie des portes. Sans s'inquiéter, Jean-Luc descend de sa cabine et longe rapidement la rame, inspectant au passage chaque porte, sans perdre trop de temps car le service prend du retard.

Première voiture, tout est normal. Deuxième voiture, idem. Troisième voiture. La première porte est bien fermée elle aussi. C'est la deuxième qui ne l'est pas. La plate-forme est pleine de voyageurs, la poussette y prend une place considérable, et le gros sac de la dame, sans qu'elle s'en aperçoive, a laissé dans l'entrebaillement de la porte un coin malicieux et suffisamment rigide pour l'empêcher de se refermer complètement.

Depuis le quai, Jean-Luc voit à l'envers, collé sur la vitre, le lapin dont la mésaventure est censée avertir les enfants : « Attention, ne mets pas tes mains sur la porte, tu risques de te faire pincer très fort ! » Exact, sauf si un coin de sac empêche la porte de se refermer.

D'une main vigoureuse, il repousse le maudit coin de sac vers l'intérieur et voit les deux moitiés caoutchoutées de la porte se rapprocher puis se joindre. A cet instant, il entend quelque part sur sa droite, lointain et presque irréel, un sinistre petit « ding ».

Et la rame démarre.

A trente cinq mètres de là, un innocent petit bout d'allumette a encore une fois joué le rôle que Jean-Luc attendait de lui : en bloquant le bouton de démarrage, il a mis la rame en marche sitôt les portes fermées.

« Ding ! »

Le saut qu'a effectué son coeur hier soir, devant sa télé, dans la poitrine de Jean-Luc, n'est rien à côté de celui qu'il vient d'accomplir sur ce quai de la station Câteau-Rouge. Le démarrage au sprint de Jean-Luc le long du quai est tel qu'un instant, sous les yeux des voyageurs médusés qui braquent vers lui à travers les vitres des yeux globuleux, il court plus vite que la rame ne roule, et pendant une demi-seconde, il pense pouvoir rattraper sa cabine. Illusion : la rame accélère, la cabine disparaît dans le tunnel puis la première voiture tout entière, et Jean-Luc doit freiner sec pour éviter le mur blanc au bout du quai. Tout va très vite dans sa tête : il s'imagine s'aggriper, tel un Belmondo, au flanc d'une voiture, accomplir ainsi le trajet jusqu'à la station suivante... Mais là, que faire ? Une rame roule à cinquante cinq kilomètres à l'heure, aucun humain ne court aussi vite, et surtout pas sur un quai de métro bien garni !

Jean-Luc, une immense impression de vide en lui, passe trois secondes à regarder les dernières voitures de SA rame filer sans lui le long du quai, puis l'arrière disparaître dans le tunnel, ses deux feux de position lui lançant un regard où il discerne une moquerie féroce.

A deux tours et demi de la fin ! Lui faire ça à lui ! Jean-Luc, comme fou, pense injurier la rame, la Régie tout entière et même Fulgence Bienvenüe, puis il se souvient que son morceau d'allumette est seul fautif à part lui-même. La rame folle est encore à moins de cent mètres, qu'il sait déjà qu'une seule chose reste à faire pour sauver l'essentiel, la sécurité de SES voyageurs.

Bondissant comme un écureuil, il gravit trois par trois les marches qui mènent du quai au hall d'accès et va tambouriner à la porte du chef de station. L'autre lui ouvre avec la tête de qui voit tomber un parachutiste en tenue par sa cheminée.

  • Qu'est-ce qui se passe ?

  • Vite, coupe le courant !

  • Mais pourquoi ?

  • Coupe !

Des questions, dans un moment pareil ! Le chef de station coupe immédiatement le courant sur la ligne. Instantanément, toutes les rames s'arrêtent en pleine voie, sauf quelques-unes déjà en station.

La seule chose à faire a été faite. Mais Jean-Luc gamberge maintenant à toute vitesse : le temps qu'il grimpe les marches et se fasse comprendre, SA rame a pu, il le sait parfaitement, parcourir plusieurs centaines de mètres...

Il redescend quatre à quatre les marches qu'il a montées trois par trois, et se précipite dans le tunnel vers la rame dont une courbe le sépare et qu'il n'aperçoit pas tout de suite. Il court le plus vite possible en pensant à lever haut les pieds pour ne pas buter dans une traverse. Dans son crâne en ébullition, trois cent mille pensées éparses, mais pas une qui ait quoi que ce soit à voir avec des vacances au soleil ni avec l'océan Indien.


Extrait du « Parisien » du jeudi.


« ETRANGE INCIDENT DANS LE METRO DE PARIS.

Un accident énigmatique et qui n'a heureusement pas fait de victime, s'est produit hier soir sur la ligne 4 Porte d'Orléans-Porte de Clignancourt.

Une rame à l'arrêt en station Marcadet-Poissonniers a été heurtée à l'arrière par celle qui la suivait, laquelle était alors par chance en fin de course. Les cabines des deux rames ont subi de légers dégâts dus au choc, et celle de la rame percuteuse a même connu un début d'incendie rapidement maîtrisé par un voyageur, grâce aux extincteurs toujours disponibles dans les rames.

Il semble que le conducteur de la rame tamponneuse n'était pas à son poste à l'instant du choc ni même dans les secondes qui l'ont précédé. La direction de la RATP annonce que ce conducteur devait très prochainement être promu à la régulation, mais que cette promotion est désormais caduque.

Le service a été interrompu momentanément sur la ligne 4. Le conducteur de la rame folle n'a pas été retrouvé, mais les enquêteurs ont révélé avoir récupéré dans sa cabine de conduite un petit morceau d'allumette coincé dans le bouton de départ, et le reste aux trois quarts carbonisé d'un billet de loto. »

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12/06/2008 - A la rame (1/2)

 Jean-Luc sourit triomphalement et jette sur le tapis son « petit », le Un d'atout qu'il a encore réussi à amener au dernier pli. Trois fois dix points de plus sur un contrat fait de sept. Ecoeurés, les collègues ; amener le « petit » au bout, c'est un coup qu'il réussit au moins une fois par jour.

Avant de conduire le métro, Jean-Luc n'avait jamais touché un jeu de tarots de sa vie ; il s'est découvert une vocation pour les cartes dans les sous-sols de la capitale, quand les nécessités du service lui faisaient passer des heures en réserve, assis sur des chaises de formica entre deux rangées de placards métalliques sinistres, sous un plafond de faïence blanche d'où tombait la lumière crue et froide des fluos.

Dans de pareilles conditions, même une bonne soeur serait devenue joueuse de tarot.

  • Il l'a vraiment bordé de nouilles celui-là ! ricane un collègue.

  • M'en parle pas ! renchérit un autre. Il doit être cocu comme pas un.

  • Même pas marié ! rétorque Jean-Luc avec un sourire narquois.

  • Veinard, décidément !


Eh oui, veinard c'est le mot. Jean-Luc aujourd'hui a épaté ses copains de la ligne 4 en exhibant à son arrivée matinale le billet de loto dont le tirage de la veille a fait de lui un spectateur pour une fois enthousiaste d'une chaîne de télé publique. Trois cents mille euros, pour cinq bons numéros et le complémentaire ; de quoi voir la vie autrement. Sitôt arrivé dans son souterrain, Jean-Luc a été embauché comme cinquième joueur dans une partie de tarot qu'il vient tout juste de remporter. Quand il pense qu'il avait acheté son billet de loto pour fêter une toute récente promotion !

  • Et dire que ce petit con va passer chef de départs ! rappelle un des collègues. C'est toi, ajoute-t-il en s'adressant à l'un des autres, qui lui as conseillé d'acheter un ticket quand il a eu sa promo, pour son dernier jour de service en ligne.

  • La preuve que j'ai bien fait, répond l'autre.

  • Ouais, et maintenant, on va pouvoir jouer au tarot tranquillement au lieu de d'épousseter le tapis pour Monsieur ! Et le collègue accompagne le sarcasme d'une tape dans le dos de Jean-Luc, qui est habitué au chambrage propre aux vestiaires de la RATP comme à ceux des clubs de football.

  • Au moins, il a l'honnêté de payer l'apéro ! s'exclame un troisième pote en sortant les verres du placard métallique que toute gare du métro parisien consacre à cet usage sacré.

  • Et champagne, s'il-vous-plaît, claironne Jean-Luc.


Un quart d'heure plus tard, Jean-Luc empoigne son sac et serre les louches des collègues, pour la dernière fois ; dès la semaine prochaine, il ira en formation avant d'aller travailler dans un PCC, à réguler le trafic. Devant ses amis, il prend une allumette dans la boîte qui traîne là, la casse à mi-longueur et la glisse dans sa poche.

  • C'est un rite ? demande un collègue, un jeune.

  • Non, c'est mon outil de travail, répond Jean-Luc. Tu connais pas le truc ? T'as tout à apprendre !


Et Jean-Luc quitte ses camarades pour s'engouffrer dans le tunnel poussiéreux où, longeant dans une pénombre de crypte une voie de dégagement sur une plate-forme cimentée, il rejoint sa rame et la met en service. Il démarre en douceur et va se mettre à quai au terminus, déjà attendu par une vingtaine de voyageurs. Il coince alors le bout d'allumette dans le bouton de commande de départ. C'est ce qu'il a trouvé pour ne pas avoir à y appuyer à chaque fois qu'il quitte une station : dès que les portes se ferment, le train part. C'est un ancien, aujourd'hui retraité, qui lui a montré ce truc, sous le sceau du secret : il ne s'agirait pas que les chefs le sachent, sa promotion en prendrait un coup...


Première heure de service de cette dernière journée sur ligne. Jean-Luc rêvasse en conduisant sa rame entre les rangées d'ampoules jaunes qui sont ses étoiles à lui. Il rêvasse toujours, depuis dix ans maintenant, dans cette cabine exiguë, bruyante et inconfortable, où sa rame suit inexorablement une voie tracée des dizaines d'années plus tôt et dont lui ne s'échappe qu'une fois son service fini. C'est un travail répétitif où les arrêts et les départs ne souffrent pas plus d'improvisation que la direction à prendre. C'est aussi un travail en noir et blanc, la lividité criarde des stations succédant aux ténèbres des tunnels sans le moindre crépuscule, sans aube aucune. La nuit déserte du boyau obscur et vide laisse place à la foule parfois compacte des quais violemment illuminés, puis c'est à nouveau la nuit, une nuit où Jean-Luc est seul, accompagné de cinq cents ou de mille personnes qu'il transporte et dont aucune n'a jamais le moindre regard pour lui.


Jean-Luc rêvasse, mais jamais trop longtemps. Quarante secondes, cinquante secondes, le temps d'un tunnel, mais il doit bientôt ralentir, arrêter sa rame, ouvrir ses portes... Il surveille vaguement dans le miroir le va-et-vient des voyageurs, mais il ne se passe pour ainsi dire jamais rien. Puis il commande la fermeture des portes, et quand résonne le monocoup, ce timbre que son père chef de train faisait tinter lui-même pour ordonner le départ au conducteur sur le vieux matériel Sprague, qui exigeait deux agents pour sa conduite - la préhistoire du métro – la rame démarre.

Simplon. Aujourd'hui, Jean-Luc rêvasse plus encore que d'habitude, les yeux braqués la moitié du temps sur le tunnel, par routine, seulement distrait par les feux de signalisation toujours verts en cette heure creuse, et l'autre moitié sur le billet de loto gagnant qu'il a posé devant lui sur le tableau de commande, juste au-dessus du tachygraphe.

Marcadet-Poissonniers. Pour ce dernier jour, le service est d'une rare monotonie. Jean-Luc vient d'achever un tour de ligne, il a entamé le second, sur cinq à enchaîner avant d'en avoir enfin terminé avec les tunnels, les feux de signalisation, les stations carrelées, et avec ce monocoup qui résonne à chaque minute trente. Un tour, quarante quatre arrêts, quarante quatre de ces fichus fa dièse ou si bémol il ne sait pas trop, soit deux cents cinquante pour une journée de travail, mille cinq cents pour une semaine, six mille pour un mois et presque soixante mille par an. Depuis cinq ans, trois cents mille petits « dings » ironiques et doucereux, faussement sympathiques, résonnant comme la permission d'aller, mais revêtant en réalité la dureté d'un ordre sec.

Départ !

Pas le choix.

Faim, soif, envie de pisser ? Pas le savoir ! Ding !

Trois cents mille, autant que d'euros gagnés hier soir. Jean-Luc manque d'éclater de rire dans sa cabine de conduite.

Strasbourg-Saint-Denis.

A chaque « ding », Jean-Luc laisse tomber son regard sur son billet de loto. Il lui semble que même en plein tunnel, il émane de ce bout de papier qui vaut des millions en francs, une sorte de lumière diffuse. Ce n'est sans doute que la lueur des cadrans qui illumine doucement d'en-bas son visage, où glisse parfois un sourire. Quand, au hasard d'une station, Jean-Luc croise dans la rame qui vient en sens inverse un copain, un de ceux avec qui il tape le carton pendant ses temps de réserve, le collègue doit lui trouver à travers les deux pare-brise de leur cabine un air curieusement suave... A moins qu'il ne fasse partie de ceux qui ont sabré le champagne avec lui et qui sont au courant.

Ils échangent toujours un salut de connivence, tradition maison.

Sans cela et cette légèreté de coeur qu'il ressent depuis ce matin malgré la nuit presque sans sommeil, dans l'excitation d'avoir gagné, Jean-Luc s'endormirait presque. Vavin. Deuxième tour presque terminé. Encore quatre, cent soixante « ding », et la quille, bordel, la quille. Bientôt, Jean-Luc ira s'asseoir, vêtu d'une blouse blanche, dans la pénombre feutrée d'un poste de contrôle, devant un tableau où clignotent d'innombrables voyants, graphique mouvant incompréhensible pour le profane mais qu'il saura, grâce à la formation qu'il va suivre, décrypter. Il donnera des ordres aux conducteurs, désormais ses anciens collègues, mais ce n'est pas cela qui le motive ; non, seulement l'envie irrésistible de quitter cet intestin où il transite depuis dix ans, et de ne plus entendre les borborygmes qui y résonnent. En particulier cet insupportable « ding » !

Porte d'Orléans...

A suivre

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26/05/2008 - Rebrousse-poils (fin)

 

Melun, dix-huit heures quarante. Anne-Lise respire : “son” bus bloqué à Beaune roule désormais vers Paris. Marc de son côté apprend le redémarrage imminent du sien. On n'a pas retrouvé la vieille dame mais maintenant, c'est l'assureur du groupe qui prend le relais : son mari rentre chez lui.

A peine Marc a-t-il raccroché que l'appareil sonne derechef ; et Marc médusé, d'entendre :

  • Rebonjour, maréchal-des-logis Zuquin du PC de la Gendarmerie Nationale. Dites, de quelle couleur ils sont, vos autocars ?


Beaune, dix-huit heures quarante cinq. La patrouille ne sait plus que faire de Marthe. Ils ont eu sous le nez tout l'après-midi le numéro de téléphone des Cars Suzette écrit en lettres dorées au flanc du bus, et voilà qu'ils sont obligés d'enquêter pour retrouver ce même numéro. Dix minutes plus tard ils contactent le siège à Melun.

Nîmes, dix-huit heures cinquante. Le taxi déboule et embarque Roger et sa valise, direction Paris. Une belle course de nuit à quatre cents euros. Le car pour Agde démarrre et le chauffeur appelle Marc pour la dernière fois. Affaire classée.


Marc est mal à l'aise : aujourd'hui, un Car Suzette a égaré une passagère ce qui n'arrive jamais, et même si la responsabilité incombe au groupe voyageur et non au chauffeur ni à son employeur, il ne peut s'empêcher de penser que cette journée bizarre se termine amèrement. Après tout, c'est peut-être un drame qui se joue. Le jeune homme range son bureau et s'apprête à fermer la maison, soixante minutes après l'heure légale. Sa surprise n'est pas mince de retrouver dans le couloir sa collègue Anne-Lise également sur le départ. “Tu fais du rab ce soir ?” demandent-ils en même temps tous deux l'un à l'autre.

  • Figure-toi que notre Melun-Agde a perdu une vieille dame, dit Marc. Dans la pénombre du couloir, il ne voit pas Anne-Lise pâlir.

  • Une vieille dame ? Bah ça alors ! répond-elle. J'en avais une moi, de vieille dame, montée en clandestine dans notre Marseille-Paris ! Ils l'ont fait descendre à Beaune pour enquêter, il y a à peine une demi-heure que le bus a redémarré.

  • A Beaune ! s'écrie Marc, mais qu'est-ce qu'elle fout à Beaune, on l'a perdue à Vienne !

  • Ce n'est peut-être pas la même dame ? hasarde Anne-Lise, timidement.

  • Pas la même mon oeil, continue Marc sur le même ton, en se reprenant sur le dernier mot. On perd une vieille dame dans un sens, on en retrouve une dans l'autre, le même jour, et ce seraient deux vieilles dames différentes ? Tu parierais combien là-dessus ?

Rien, se dit Anne-Lise en son for ; il a raison. Marc rentre précipitamment dans son bureau, se rue sur le téléphone et appelle fébrilement le chauffeur du Mickey-Barcelone.

  • Allô ! C'est pour ta livraison ! La vieille dame est à Beaune finalement !

  • A Beaune, mais je la croyais perdue à Vienne !

  • Je sais, moi aussi, ne me demande pas ce qu'elle y fait. Arrête-toi à Beaune, je vais essayer de te la faire récupérer... Attends.

La main sur le combiné, Marc demande à Anne-Lise ce qu'elle sait de la dame de Beaune.

  • Mais rien, répond-elle. Je ne pouvais pas savoir qu'elle était de chez nous !

  • Bordel !

Cette fois c'est sorti tout seul. C'est l'instant que choisit le téléphone pour sonner à nouveau. Anne-Lise court répondre dans son bureau, s'énervant avec la serrure.

  • Ne quitte surtout pas ! crie presque Marc au chauffeur du Barcelone derrière lequel il entend le car entier entonner une chanson catalane.

Anne-Lise décroche. C'est la gendarmerie de Beaune, toujours sur son aire d'autoroute.

  • Excusez-moi de vous déranger, Mademoiselle, dit une voix qu'elle ignore être celle de l'adjudant-chef Zylberstein avec un “y”, mais nous avons avec nous une dame âgée qui dit avoir traversé l'autoroute par mégarde et perdu son autocar pour Agde lors d'une pause, vers midi. Un autocar de chez vous.

  • Oui, je suis au courant... Elle va bien ?

  • Parfaitement. Dites, la dame, on en fait quoi ?

Anne-Lise sourit, fait patienter le gendarme, et court passer la tête dans le bureau de Marc.

  • Les gendarmes de Beaune l'ont gardée avec eux !

  • Coup de bol ! Demande-leur de la refaire passer dans l'autre sens, vite, et d'attendre le Barcelone qui arrive ! Moi j'appelle le Melun-Agde, qu'il me passe l'accompagnateur !


Un instant plus tard, Marc raccroche son vingtième appel de la journée. Il reste à attendre que le Mickey-Barcelone rappelle dans la nuit pour lui confirmer sa prise en charge.

Marthe, brièvement trimballée dans le “véhicule” bleu, a regagné le bon côté de l'autoroute par les voies réservées aux gendarmes, ce côté qu'elle n'aurait jamais dû quitter. Les gendarmes lui ont offert un thé qu'elle mais elle tient à acheter elle-même son sandwich, et prise d'une soudaine compassion pour les hommes en uniforme dont la patience l'attendrit, elle prend aussi des barres chocolatées qu'elle leur distribue avec cette mise en garde :

  • Faites attention de ne pas vous tacher.

Les militaires se regardent à nouveau, les barres chocolatées en mains, toujours sans rien dire - c'est l'armée.


A Vienne, trois cents kilomètres plus au sud, leurs collègues ont déjà interrompu leurs recherches et sont rentrés au rapport. Le chef a rappelé Bergeal au PC. Les cloisons du Fort étant épaisses par définition, ledit Bergeal saisi de la question “où” ignore que dans le bureau voisin, Zuquin est saisi de la question “qui”, pour la même personne.

A vingt heures, un autocar rouge exactement identique à ceux que Marthe a déjà pris deux fois dans un sens puis dans l'autre, vient s'arrêter près de la voiture bleue au gyrophare, allumé. La porte s'ouvre ; ça chante, à l'intérieur. “Bonchoir Madame, dit un homme, biennvénoue à borrrrrrd.” Avant d'embarquer, Marthe a la présence d'esprit de saluer les gendarmes et leur décoche sur la marche du bus une flèche du Parthe :

  • Je vous appelle sitôt à Marseille pour vous rassurer !

Et la porte se referme devant les quatre hommes médusés. Le bus repart, le chauffeur rappelle Marc pour confirmer, lequel répercute aussitôt sur le Melun-Agde.

  • On a retrouvé ta vieille dame, claironne-t-il, elle descend avec le Barcelone qui va la déposer à la sortie Agde. Dis à l'accompagnateur du groupe qu'il devra aller la chercher vers... disons quatre heures du matin ! Je veux pas le savoir, il se débrouille, nous on a fait notre taf. Bonne route !


Autoroute FM diffuse toujours l'alerte. Le taxi de Roger est justement branché sur 107.7 ; l'annonce y résonne entre deux tubes de rock. Le conducteur, qui n'est au courant de rien d'autre que de sa course à effectuer, s'adresse à son passager : “Vous vous rendez-compte, cette pauvre femme...”

  • Elle n'est pas à plaindre, répond Roger, mi-figue mi raisin.


Marthe et lui foncent désormais l'un vers l'autre. L'élastique qui les relie a commencé à se détendre à toute vitesse. Elle approche de Lyon vers le sud, lui de Valence vers le nord.

A Melun chez Suzette, Marc plus détendu lance à Anne-Lise avec un sourire :

  • Imagine que le chauffeur du Mickey-Barcelone loupe la sortie d'Agde !

Du coup, ils décident d'attendre, par pure conscience professionnelle bien sûr, l'appel qui leur confirmera que la voyageuse a bien été récupérée. Marc descend acheter chez l'épicier le plus proche de quoi dîner frugalement à deux, et du café pour tenir le coup. Sur une intuition, il passe aussi chez le pharmacien, mais la conscience professionnelle n'a cette fois rien à y voir.

A vingt heures quinze, le taxi où Roger somnole est en vue du car rouge à la faveur d'une longue ligne droite. Vingt secondes plus tard, Roger reçoit une sorte de décharge désagréable qui le sort de sa léthargie : il vient de croiser Marthe à la vitesse relative de deux cent quarante kilomètres à l'heure. Marthe dans son car où l'on chante toujours, a ressenti la même chose. L'élastique se tend à nouveau, dans l'autre sens cette fois.


Minuit. Anne-Lise et Marc grignotent, ils ont allumé la radio sur une station de musique... Ils papotent, se détendent... Marc pense que le moment n'est pas loin d'utiliser sa petite emplette pharmacienne...

Agde. Peu après quatre heures, Marthe est récupérée dans la nuit noire et un taxi de même couleur par un accompagnateur du club aux yeux bouffis, qui lui apprend que son mari est remonté sur Paris. “Il redescendra, lui dit Marthe, il sait prendre le train. Je l'appellerai demain. Il faut bien qu'il revienne, c'est lui qui a la valise ” ajoute-t-elle en pénétrant dans le studio que le gars lui indique. Elle se roule tout habillée dans une couverture, comme dans les sixties quand elle s'entassait pour un joyeux week-end avec vingt autres jeunes dans une baraque minuscule dont tout le monde et personne n'était propriétaire.

A cette heure-là, Marc et Anne-Lise dorment enlacés sur la moquette du bureau, des coussins sous la tête, quand le téléphone sonne ; Mickey annonce qu'il vient de livrer grand-mère à Agde et qu'il repart vers Barcelone ; les catalans ne chantent plus, tout va bien.

Six heures. Roger ouvre la porte de sa maisonnette, exactement vingt-quatre heures après l'avoir refermée, et allonge un pourboire au taxi qui a tiré sa valise jusque sur le perron. “Demain, il fera jour”, lui dit-il alors même que le soleil est déjà levé.

Mais il faut croire que la nuit, si courte qu'elle soit, porte conseil... Roger ne le sait pas encore, mais l'élastique vient de casser. Il se fait un plaisir de se coucher en travers du lit. Marthe dans son studio en a fait autant, et pour une fois son mari ne l'entend pas ronfler. Tous deux se sont endormis heureux en se disant que l'autre doit se sentir bien seul.

En fin de matinée, Roger annoncera à Marthe au téléphone qu'elle se devra se passer de sa valise, et que de toute façon, là où elle est, on n'a besoin que de sa brosse à dents. Il ajoute que pour la suite son choix est fait : ce seront la chambre de bonne et les patates à l'eau.

Marc et Anne-Lise sont réveillés depuis un moment et n'ont nul besoin de se téléphoner.

Quelques mois plus tard, ils achètent ensemble une maison pour y installer leur couple, et si les noms des vendeurs ne leur disent rien, ils remarquent la blancheur éclatante des cheveux de la frêle vieille dame et l'air renfrogné de celui qui n'est déjà plus son mari.

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24/05/2008 - Rebrousse-poils (3/4)

 

Sur l'aire de Vienne, le gendarme suce son crayon et note avec soin.

A Beaune, le chauffeur n'a pas d'information à donner à Anne-Lise : ses gendarmes lui ont ordonné de ne pas repartir sans leur ordre exprès. A un mètre du bus, soixante centimètres plus bas et quinze degrés Celsius plus haut, Marthe s'est inventé une adresse à Marseille : Cours Belzunce, mais c'est justement ce détail qui met la puce à l'oreille des gendarmes : le Cours Belzunce, selon l'un d'eux qui a servi dans le 13, est le coeur du quartier immigré. Sans rien dire – c'est l'armée – les gendarmes se regardent et essaient d'imaginer la digne vieille femme aux cheveux de neige, au collier d'hématite et aux boucles d'oreilles d'or massif, crècher aux milieux des familles maghébines et faire ses courses chez Mustapha. Ils lui demandent ses papiers et devant son refus, insistent pour visiter son sac à main.

A Vienne, l'autre équipe aux képis bleus a parcouru en long en large et en travers l'aire de services nord-sud, visité jusqu'aux cuisines de la cafétéria, son local poubelles et sa chambre froide. Elle a vérifié que trente-sept dames à cheveux blancs sont bien accompagnées de leurs familles ou amis. Elle a fait diffuser des annonces sonores à l'intérieur comme à l'extérieur. Elle a battu les fourrés alentour et inspecté les cabines des routiers – qui comme on le sait sont sympa mais aussi de fameux coquins. Rien. Elle envisage à présent le fait que la dame ait repris l'autoroute en stop, et tout hasard, elle continue de chercher.

Nîmes, seize heures quinze : l'accompagnateur s'est laissé convaincre que ce vieux Monsieur qui ne sait pas où est sa femme doit être absolument rapatrié sur Paris. Il appelle la société d'assistance du club.

Les gendarmes de Vienne, fatigués de tournicoter sur une aire de services où les vieilles dames se multiplient par une sorte de magie propre à l'endroit, préviennent Autoroute FM. Trois minutes plus tard, un message d'alerte des plus sérieux est lancé sur la fréquence d'autant plus écoutée sur l'autoroute qu'elle est quasiment la seule qu'on puisse y capter. Les routiers, sympas, s'en emparent et s'avertissent les uns les autres en CB par des dialogues de leur goût : “Hé, Jérôme, avoue, c'est toi qui as enlevé la vieille pour lui faire un sort sur ta couchette, salopard !”

Beaune, dix-sept heures : Marthe, indisposée par les émanations corporelles, n'ose refuser plus longtemps l'accès à son sac à main. Elle sait que c'est Roger qui a sa carte d'identité. Pour les gendarmes qui ne trouvent dans le fouillis habituel aux sacs de dames aucun indice probant ni téléphone mobile, c'est l'échec, cuisant, et dans ce “véhicule” le mot n'est pas trop fort. Il faut à présent signaler officiellement l'incident au PC national.

A Vienne l'adjudant-chef décide lui aussi d'informer le célèbre Fort. Il tombe sur le maréchal-des-logis Bergeal, qui se charge de la répercuter.

L'appel de Beaune tombe sur le maréchal-des-logis Zuquin, peut-être le dernier dans l'ordre alphabétique de toute la gendarmerie française. Lui aussi répercute, sur d'autres circuits.


Nîmes, dix-sept heures trente. Roger entend l'accompagnateur lui annoncer qu'Union Assistance décidera de son éventuel rapatriement, non sans remarquer les précautions que prend le jeune homme pour ne pas avoir l'air de croire qu'il est gâteux. Impossible pour Roger d'avouer à ces gens devenus soupçonneux qu'il a parfaitement remarqué l'absence de son épouse et s'en réjouissait. Les risques en cas d'enquête seraient trop grands. L'esprit de Roger voit passer en un éclair l'image d'une chambre de bonne et d'une assiette de pommes de terre à l'eau, et il préfère sacrifier l'accessoire à l'essentiel : tant pis pour les belles jeunes femmes en maillot de peau qu'il ne verra jamais, il faut sauver les revenus et l'héritage.

Melun, dix-sept heures cinquante-cinq. Marc a en ligne le chauffeur d'Agde : on a appelé l'assistance rapatriement pour le mari et que le voyage va pouvoir se poursuivre pour les autres. Le chauffeur évoque déjà ses heures supplémentaires, en voilà un qui ne perd pas le nord ; Marc acquiesce et note. Dans le bureau voisin, Anne-Lise apprend de “son” autocar toujours coincé à Beaune que l'humeur des voyageurs, y est des plus exécrables.

Depuis une heure, des messages complémentaires portés par les ondes traversent maintenant la France en tous sens, mais sur des circuits obstinément indépendants. Vingt-deux mille automobilistes ont entendu l'alerte d'Autoroute FM. Mais pas la patrouille de Beaune. Toutes les gendarmeries au sud de Lyon recherchent une femme à cheveux blancs, mais la patrouille de Beaune l'ignore. Elle a retrouvé la vieille femme, mais la patrouille de Vienne n'en sait rien. Chaque problème est la solution introuvable de l'autre.

A dix-huit heures tapantes, en Seine-et-Marne, un troisième Car Suzette met le contact chargé d'une bande de Catalans en goguette venus passer la fin de semaine à Disneyland. Le chauffeur appelle Marc : “Et ma livraison, elle se fait ou pas ?” “Roule, lui dit le jeune homme ; je n'ai pas de nouvelle de la dame pour le moment.”

Beaune, dix-huit heures dix. Soupçonnant qu'on va l'embarquer, elle et son odorat sensible, dans ce “véhicule” non climatisé, Marthe va se résoudre aux aveux mais par fierté, elle le fera à sa façon : tortueuse. Comme si les souvenirs lui revenaient brutalement, elle évoque Agde et sa semaine de congés. Sans précision superflue.

  • Mais alors comment expliquez-vous que vous soyez ici, et dans la mauvaise direction ?

  • J'ai dû traverser l'autoroute sans m'en apercevoir, répond Marthe, qui s'amuse comme un folle intérieurement devant la tête que fait maintenant la maréchaussée. Et elle enchaîne sur l'autocar, l'aire de services, son erreur de bus, sans trop s'apesantir.

  • Vous souvenez-vous du nom de la société d'autocars ? demande un gendarme.

  • Non, répond Marthe histoire de continuer à s'amuser encore quelques instants. Je me souviens que le car était rouge, c'est tout. C'est la couleur qui m'a trompée.

  • Savez-vous où vous habitez, Madame ?

  • Près de Melun.

  • C'est de Melun que le car est parti ?

  • C'est possible ; c'est mon mari qui s'en est occupée ; moi je ne suis pas capable...

Melun. L'enquête progresse. On libère cet autocar impatient d'achever sa remontée sur Paris et où éclate aussitôt un tonnerre d'applaudissement, puis on rappelle au PC national.

- Zuquin, tâchez de me trouver la société possiblement Melunoise qui assure un Melun-Agde aujourd'hui” commande l'adujdant-chef à Zuquin.

  • Je vous rappelle et je demande qui ? dit Zuquin.

  • Adjudant-chef Zylberstein.

  • Avec un “i” ?

  • Non, avec un “y”. J'attends.

Au Fort, Zuquin commence son enquête avec l'arrière-pensée désagréable qu'il vient de perdre sa précieuse dernière place dans l'ordre alphabétique de la Gendarmerie Nationale.


Nîmes, dix-huit heures trente. Pour Union Assistance, pas question que quiconque perde son conjoint en route et aille ensuite passer ses vacances comme si de rien n'était. La place du mari est chez lui, à attendre qu'on lui ramène sa femme. Pour les voyageurs qui se rendent compte qu'ils ne pourront commencer à bronzer aujourd'hui que sous la Pleine Lune, c'est la délivrance. Pour Roger également : il vient de sauver son héritage et ses revenus. Un taxi est dépêché de Nîmes pour le ramener chez lui. Voilà une maison qui ne recule devant aucun sacrifice. L'accompagnateur déclare triomphalement au chauffeur qu'ils peuvent reprendre “le cap d'Agde”. Et ils se marrent comme des baleines.

Aux bureaux, Marc renseigne avec étonnement ce gendarme qui lui demande si les Cars Suzette ont bien affrêté un Melun-Agde ce matin. Zuquin tient son information et il rappelle la patrouille transpirant toujours à Beaune.

  • Rappelez-les et demandez-leur la couleur de leurs autocars, ordonne Zylberstein.

  • Bien mon adjudant-chef, répond Zuquin sans moufter. Toujours avec un “y” ?

L'adjudant-chef coupe sans répondre, et se tourne vers ses collègues.

  • Il serait pas un peu con, celui-là ?

  • Il y en a, répond l'un d'eux, laconique.

Puis, après un court silence, un autre questionne innocemment :

- Il était de quelle société le bus pour Paris où la dame était montée par erreur et qu'on a libéré il y a dix minutes ?

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21/05/2008 - Rebrousse-poils (2)

 

Il va arriver, il doit être aux toilettes, il est comme tous les vieux... Marthe le guette, à peine inquiète. L'accompagnateur du voyage parle joyeusement dans le micro “Tout le monde a son voisin ? On peut y aller ?” Marthe a un mouvement, le regard braqué vers ce qu'elle pense être le banc où ils ont déjeuné ensemble... Et reste là, figée, muette. Quand la porte de l'autocar se referme avec un soupir, elle vient juste de décider qu'elle pouvait jouer à Roger un pire tour que de lui faire subir une semaine de naturisme : le laisser en rade sur une aire d'autoroute et l'obliger à la rejoindre en stop.

Alors, presque simultanément, de chaque côté de l'autoroute, deux autocars rouge vif de la même société francilienne quittent des aires de repos semblables à les confondre, et reprennent sous un soleil qui n'indique aucun point fût-il cardinal, une autoroute qui les mène dans des directions opposées. Dans l'un d'eux, une vieille dame qui s'est trompée d'aire et d'autocar pense filer vers la mer mais remonte vers la Porte d'Orléans ; dans l'autre, son mari enfin seul savoure l'idée de passer une semaine délicieuse à reluquer du balcon les belles jeunes femmes en simple appareil déambulant gracieusement sous les mimosas. Leur mariage, déjà distendu sur le plan relationnel, l'est maintenant physiquement et même de plus en plus, la distance qui sépare les époux augmentant désormais de deux kilomètres toutes les trente-six secondes.

Marthe regardant toujours le paysage sur sa droite, elle ne s'aperçoit pas qu'elle traverse en sens inverse les mêmes contrées qu'à l'aller. “Son” car contourne Lyon, entreprend la remontée du Beaujolais alors qu'elle a fermé les yeux, s'est assoupie légèrement, et quand plus tard une main touche son bras, elle a un geste brusque, pensant que c'est Roger. “Madame ?” questionne une voix.

Une scène comparable se déroule dans l'autocar filant vers Agde où Roger dodeline : “Monsieur ?”

Marthe va comprendre alors son erreur, Roger maudire l'accompagnateur.


A Melun, au siège de la société “Les Cars Suzette”, on boit son café derrière les stores vénitiens dont les bureaux se protègent du grand soleil de juin. Il est quinze heures. Quand le téléphone sonne, Marc pose sa tasse et va décrocher sans se presser. Le téléphone de Anne-Lise sonne presque au même instant dans le bureau voisin.

Les accompagnateurs se sont rendu compte chacun de son anomalie d'effectif et demandé aux chauffeurs d'appeler leur société, dans la même minute. Marc a pris le premier appel, le second a basculé vers l'autre poste ; prévenus l'un après l'autre par un hasard malicieux, Anne-Lise et lui s'apprêtent chacun de son côté à gérer séparément les deux incidents sans savoir qu'ils ne font qu'un. Marc entend annoncer par le chauffeur du Melun-Cap d'Agde, qu'il lui manque une passagère, sans doute restée sur l'aire de repos de Vienne deux heures plus tôt. Il est à présent dans le Gard.

  • Arrête-toi sur la prochaine aire et fais le 17, lui dit Marc en notant de l'heure de l'appel.

Dans le bureau voisin, Anne-Lise est interpelée par le chauffeur du Marseille-Paris qui déclare avoir récupéré à la pause de Vienne une vieille dame qui n'était pas au départ du matin. Elle aussi prend note et donne à “son” chauffeur le même conseil que Marc au sien.


Les deux bus font halte, désormais distants de quatre cents kilomètres, l'un près de Beaune, l'autre peu après Nîmes. Dans le premier, l'accompagnateur avoue d'un air confus à ses passagers qu'il n'a pas recompté son effectif au dernier départ. Dans le second, son alter ego fait patienter les siens. Dans les deux, les chauffeurs appellent la gendarmerie locale.

A quinze heures treize, le peloton de Beaune envoie un “véhicule” - en fait, un fourgon tôlé - vers l'aire du même nom où l'attend une mystérieuse vieille dame surnuméraire. A quinze heures vingt-deux, celui de Tournon prévenu depuis Nîmes en fait autant vers l'aire de Vienne où l'on a au contraire signalé une disparition.

A quinze heures vingt à Beaune, le fourgon s'accote au bus rouge où Marthe est toujours tranquillement assise. Deux gendarmes font monter Marthe dans le fourgon, lequel contrairement au car, n'est pas climatisé.

A quinze heures trente-sept à Vienne, l'autre “véhicule” - une voiture bleue – garni de quatre gendarmes, entame un large tour de l'aire de services nord-sud, celle où on lui a dit avoir vu pour la dernière fois une vieille dame à cheveux blancs. Pendant ce bref circuit, les hommes en bleus voient des gamins en short, des touristes en bermudas, des chauffeurs routiers en bedaine, et très exactement dix-neuf vieilles dames à cheveux blancs.

  • Il y en a peut-être d'autres dans la cafétéria, dit l'un pour remonter le moral des collègues.

  • Et dans les toilettes, ajoute un collègue. Je propose même qu'on commence par là.

Comme quatre gendarmes dans les toilettes des femmes, ça fait beaucoup, deux vont chez les hommes, car, n'est-ce pas, il ne faut négliger aucune piste. Pas de cheveux blancs, mais dans la cafétéria, rien que trois... “Dix-neuf plus trois, vingt-deux” dit le jeune, pour faire le malin. Devant cette pléthore, on décide de rappeller le chauffeur du car d'Agde pour lui demander des détails sur la personne recherchée.

Marthe répète qu'elle est montée dans le bus à Marseille pour se rendre à Paris et s'invente une fille dans la capitale ; elle joue la vieille dame digne perdant un peu la tête et se dit qu'elle ne s'est jamais autant amusée de sa vie.

A Nîmes, Roger a pris l'air inquiet autant qu'il lui est possible ; les autres voyageurs compatissent à sa détresse, mais ils ignorent que sa véritable angoisse, c'est qu'on lui ramène sa femme au moment où il croit s'en être débarrassé au moins provisoirement, cela sans mettre en danger ni les revenus ni l'héritage.


Seize heures, au siège de la société des Cars Suzette. Marc, qui attend d'un minute à l'autre l'appel lui annonçant qu'on a retrouvé sa vieille dame sur l'aire de Vienne, a une idée : dans moins de deux heures part un bus de nuit pour Barcelone ; si les gendarmes retrouvent la grand-mère, le Melun-Barcelone pourrait la récupérer sur l'aire de services. On s'arrangera après, il y a des taxis de nuit partout, même à Agde. Marc appelle le chauffeur du Barcelone sur son mobile et l'informe du problème et de sa solution. “Je suis pas livreur, je ne conduis pas un frigorifique !” lui répond le chauffeur, surpris et dérangé au moment où se préparait à aller prendre son service.

  • Allez, il s'agit d'une une vieille dame...

  • Je ne conduis pas un corbillard non plus !”

Mauvais caractère ; mais il jouera le jeu quand même, solidarité d'entreprise oblige.

A Nîmes, certains membres du club un oeil sur leur montre commencent à regarder Roger de travers avec l'autre : si ce vieux Monsieur ne se s'est pas aperçu au départ de Vienne de l'absence de sa femme, c'est qu'il est complètement gâteux. On ne peut pas continuer le voyage avec lui... Un conciliabule s'engage avec l'accompagnateur. Le téléphone du chauffeur vibre à cet instant : ce sont les gendarmes de Vienne qui demandent si le mari a sur lui une photo récente de son épouse. Roger sort alors de son portefeuille un cliché en noir et blanc où Marthe et lui posent sur un quai du Havre devant le paquebot France le jour de son inauguration. Marthe y porte une robe au-dessous du genou et une permanente du meilleur goût – pour l'époque. Ils doivent avoir à peine trente ans sur cette image. Roger se garde bien d'exhiber la carte d'identité de sa femme, à la photo bien plus récente. Dès fois qu'on la retrouve... L'accompagnateur saisit le téléphone et tente de décrire la dame de la photo, sans beaucoup d'illusions ; il précise qu'on aperçoit une 4CV Renault dans un coin de l'image. Sur l'aire de Vienne, le gendarme suce son crayon et note avec soin...

A suivre

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17/05/2008 - Rebrousse-poils

 

« Tu te souviens des vacances que tu m'avais promises ? » avait demandé Marthe d'un air doucereux à Roger, l'hiver précédent.

Roger et Marthe, assis sur la banquette du fond légèrement surélevée de l'autocar, regardent l'un vers la gauche, l'autre vers la droite, le paysage bourguignon qui borde l'autoroute. Le bus file droit vers le sud, la lumière de ce matin de juin est limpide. Et Roger se demande ce qu'il fait là-dedans.

Marthe arbore quant à elle un léger et mystérieux sourire, qui agace Roger depuis ce matin... Cette promesse qu'il lui avait faite il ya si longtemps était sortie de son esprit quand elle la lui avait rappelée. La surprise avait laissé place à un certain amusement, puis, au fil des mois, à de l'agacement et à de l'ennui...

... On approchait de Noël, il neigeait sur le jardin, et Marthe avait rentré ses géraniums au pied de la porte-fenêtre. Sans ambages, elle lui avait posé la question, avec l'air de quelqu'un qui la rumine depuis quelque temps : “Tu te souviens... ?” Non, Roger ne s'en souvenait pas, pas dans l'instant, devant les géraniums défleuris et le jardin qui blanchissait sous les flocons.

On devait aller passer une semaine au Cap d'Agde... avait dit Marthe à mi-voix. A l'époque je n'avais pas voulu, maintenant, si ”. En un éclair, tout était revenu à Roger.

  • Mais, ma chérie, nous étions jeunes mariés, nous avions vingt-cinq ans...

  • Je ne te demande pas pourquoi tu as oublié, je dis qu'une promesse est une promesse...

L'air cette fois un peu énigmatique de son épouse avait mis la puce à l'oreille de Roger. Sans répondre, il l'avait laissé poursuivre :

  • Ne t'occupe de rien, j'ai déjà effectué les réservations par le club départemental... Ce sera fin juin, la meilleure saison : du beau temps, des journées longues, pas trop de touristes.

Roger avait mis trois secondes à rattacher les fils. En effet, il avait fait une promesse jamais tenue, et ne voyait guère, à présent, comment en esquiver les conséquences. Il avait ri pour garder contenance, puis avait eu l'air d'acquiescer, sans rien dire.

Six mois. Six mois à se demander comment échapper à cette semaine de vacances promise, cette semaine au Cap d'Agde avec le club naturiste départemental, de laquelle il avait eu envie au temps de leur jeunesse. A présent, assis à l'arrière de ce bus croquant à chaque heure cent kilomètres vers la Méditerranée, Roger s'avoue cinquante ans plus tard beaucoup moins séduit par l'idée d'aller passer une semaine sur une plage à poil avec Mémé, même - et peut-être surtout – à la saison où les journées sont si longues.

Six mois à essayer, d'abord avec douceur, puis de moins en moins, de dissuader Marthe de ce voyage : dialogue de sourds. “J'ai mis cinquante ans à m'en convaincre, avait-elle dit pour finir, ce n'est pas pour y renoncer maintenant. Je pars, et si tu ne veux pas venir, je divorce.”

Roger bouche bée n'avait plus rien dit, ni ce jour ni jamais. Tous deux vivaient de sa petite retraite, à elle seule insuffisante, mais dont le montant était heureusement décuplé par les revenus patrimoniaux de son épouse. Un divorce, les revenus du couple redeviendraient ses revenus à elle, et Roger finirait sa vie dans une chambre de bonne avec mille euros par mois. Son train de vie valait bien le sacrifice d'une semaine, fallût-il vivre celle-ci de façon ridicule à faire ses courses en tenue d'Adam dans la supérette du centre naturiste et à regarder les seins flasques de Mémé flotter au grand vent du Golfe du Lion.

Mais il fulmine dans l'autocar où sa femme et lui sont les seuls représentants du troisième âge pour ne pas dire du quatrième. La mémoire, dit-on, s'évapore quand on vieillit ; mais les vieux souvenirs restent, pas de problème ! Dommage que l'âge qui fait qu'on cherche ses clés plus souvent n'empêche pas d'avoir encore envie d'aller montrer ses fesses aux oursins.

Marthe, de son côté, jubile comme jamais. La trombine de Roger, depuis Noël, vaut tous les colliers de perles qu'il aurait pu lui offrir et qu'elle s'achetait elle-même. Qu'importe d'où lui est venue l'idée perverse d'accepter une proposition faite et refusée aux premiers temps de leur mariage... Elle a été efficace au-delà de ses espérances.


Midi, près de Vienne. Arrêt pique-nique bienvenu. L'aire de services où se glisse l'autobus est double et symétrique, bordant les deux rives de l'autoroute reliées par une passerelle couverte. Un club d'amoureux de la nature ne passant pas par les restaurants officiels marchands d'athéromes et d'hyperglycémies, couples et familles vont grignoter leur casse-croûte sur les pelouses et sur les bancs. Beaucoup sont végétariens, mais Marthe a mis du blanc de poulet et de la mayonnaise entre les tranches de pain. Ne pas pousser le bouchon trop loin, quand même. Après le déjeuner, l'envie lui prend de faire quelques pas ; elle donne rendez-vous à Roger dans le car et va vers la passerelle dont elle gravit les marches, curieuse d'aller contempler l'autoroute d'en-haut. Elle avance jusqu'au milieu de ce couloir surchauffé et se tourne d'un côté, regardant les voitures foncer vers elle ou déboucher sous ses pieds. Jeune, elle a contemplé avec Roger, du haut du Pont-Neuf, les péniches et les bateaux-mouches faisant de même sur la Seine ; c'était moins bruyant et plus romantique.

Elle se retourne et c'est le même spectacle... Au loin, elle aperçoit la turbulence de chaleur au-dessus des voies grises ; de chaque côté de l'autoroute les aires de repos sont semblables : mêmes pompes à carburants, mêmes boutiques, mêmes restaurants, mêmes pinèdes alentour sous un soleil vertical. Comme une enfant, Marthe s'amuse à regarder les voitures qui s'approchent à toute vitesse, et à se retourner pour les voir fuir tout aussi vite. Quand elle se décide à redescendre de la passerelle, elle ne sait plus combien de fois elle a fait volte-face ; heureusement, elle repère l'autocar et son rouge vif marqué du nom de la société : “Les Cars Suzette”, en grandes lettres jaunes. C'est par là qu'elle se dirige.

Le club tout entier réembarque. Debout au pied des marches, Roger guette, sous les pins, la réapparition de sa femme. Il laisse monter avant lui couples et familles ; pas de Marthe. Roger monte le dernier et regagne sa place, guettant toujours en remontant l'allée, la silhouette frêle aux cheveux blancs qui ne peut être loin. Quelques minutes d'attente, l'accompagnateur demande joyeusement dans le micro “Tout le monde a son voisin ? On peut y aller ?” Roger ouvre la bouche, mais aucun son n'en sort ; il a un élan pour se lever, mais seul son dos se décolle du siège. En un éclair lui repassent en tête non seulement les six dernier mois, mais les vingt dernières années de sa vie. La porte du car se ferme avec un son suave, et le dos de Roger se cale au fond du siège. A présent, c'est lui qui sourit mystérieusement.

Marthe a vu de loin les touristes embarquer dans l'autocar rouge marqué Suzette et pressé le pas. Elle monte en hâte et va s'asseoir au fond sans regarder personne. Surprise : Roger n'est pas là. Où est-il passé ? Il va arriver, il doit être aux toilettes, il est comme tous les vieux...

A suivre

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4/05/2008 - Karajan

 

Je n'aimais déjà pas beaucoup Karajan de son vivant.

J'en avais l'image d'un surdoué égocentrique, mondain et arrogant, dirigeant tout et n'importe quoi, de l'opéra russe aux symphonies germaniques fin de siècle, qui en sont aux antipodes. Et de plus, omniprésent ; « Pas une journée sans un Karajan, au moins, » semblait être la devise de France Musique, qui pouvait nous en asséner deux ou trois : une symphonie de Mozart, une cantate de Bach, la Fantastique de Berlioz...

Quand ce n'était pas le Cappriccio Italien de Tchaïkovski, morceau virevoltant dirigé par Karajan de manière absurdement et grotesquement lourdingue, mais pas tant que son premier concerto pour piano, déjà pas du meilleur goût en temps ordinaire mais ici transformé par le maître autrichien et son féal de pianiste Weissemberg, en la déambulation pesante et accablée d'éléphants en troupeau vers le cimetière qui paraît-il quelque part les attend.

C'est sans doute en ce même cimetière que gît aujourd'hui cet enregistrement ridicule qu'on n'entend plus, et que tous ses acquéreurs de l'époque, trompés par la notoriété des interprêtes et la puissance commerciale d'un label international de disques, avaient fait l'erreur de coincer dans leur discothèque entre deux autres merdouilles tchaïkovskiennes, la Première Symphonie par exemple et le concerto pour violon. Chez Piotr, on a l'embarras du choix.

Chez Herbert aussi, Herbert que je n'aimais déjà pas beaucoup de son vivant.

Cela dit, entre-temps, deux événements sont intervenus : Karajan est mort, préalablement humanisé (disent ceux qui l'ont connu) par la maladie, et les baroqueux ont révolutionné l'art de l'interprétation orchestrale. Non que je porte aux nues les tenants du « la » 415 et des cordes en boyau, des timbales en peau naturelle et des pianos à soixante-six notes, que Mozart et Beethoven eux-mêmes n'avaient de cesse de voir moderniser ; quand c'est l'art lui-même qui exige le progrès technique, le retour au passé ne peut être qu'anecdotique, artificialité affichée pour snobs de l'oreille. Mais il faut reconnaître que la mode baroque a eu comme effet positif de faire vieillir d'un coup toute une clique de chefs prétenduement héritiers de la grande tradition romantique, les Furtwaengler, Klemperer... ou Karajan, que je n'aimais déjà pas beaucoup de son vivant.

Le son des orchestres et la manière de diriger ont perdu sous cette influence baroque la pompe bruyante et empâtée, l'épaisseur du son et l'opacité qui étaient les apanages de glorieux anciens. On joue désormais les romantiques avec un archet plus léger, une attaque plus sèche, un son moins traînant, un tempo plus vif, bref une fraîcheur qui rajeunit cette musique et la fait paraître pour ce qu'elle est : le vrai précurseur du modernisme.

Tant pis si Karajan, qui exigeait qu'on jouât Ravel à l'allemande, se retourne de dépit dans sa tombe (elle aussi creusée, à n'en pas douter, dans le cimetière des éléphants).

Or, justement, Karajan et mort, mais nous, nous sommes toujours vivants, et il s'avère qu'un anniversaire vient de nous le faire ressurgir, lui, improbable zombie, sur toutes les chaînes de radio et de télévision ou presque, comme au temps béni où ce petit homme pouvait s'acheter un avion une année et un voilier l'année suivante avec ses royalties.

Le tout-Karajan, c'était déjà difficile à l'époque, mais après le passage des baroqueux et le changement de paradygme orchestral, après l'arrivée sur les scènes internationales des Guerguief, Janssons, Tate ou Rattle, Karajan ne fait plus figure d'éléphant, mais bien de dinosaure. Jadis c'était difficile, aujourd'hui c'est insupportable. Et pourtant...

Et pourtant je viens de découvrir sur Youtube une pépite : le troisième mouvement de la Symphonie Pathétique de Tchaïkovski (encore lui), une pièce ébourrifante, sorte de marche déjantée et cataclysmique que Karajan dirige sur un tempo de cinglé, le seul qui convienne à ce morceau. Cela ne dure que huit minutes et c'est époustouflant.

Il faut voir et entendre l'incroyable complexité rythmique et harmonique de ce mouvement mises en place de main de maître par l'ancien nazi, depuis les petits pizzicatti à contretemps, les cascades de notes dispersées, les échos multiples du début, jusqu'aux déchaînements finaux d'une marche démente, implacable et infernale, où la grosse caisse double les timbales, où le piccolo double les violons, où les contrebasses grondent avec le tuba, le tout ponctué de coups de cymbales décalés dans une ambiance de fin de concert hard rock. Comme quoi...

Je n'aimais pas beaucoup Karajan de son vivant, mais une fois mort, il m'aura réjoui une fois.

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19/04/2008 - Brève de France

Soit : je manque un peu d'inspiration en ce moment, mais ce n'est pas la raison pour laquelle je tiens à publier sur mon blog le message suivant, posté sur un forum ami (www.sur-la-toile.com).

Sans aucun commentaire.

Il émane d'une mère de famille.

 

"Salut,
d'habitude je lis juste les articles sur les forums mais là j'avais besoin de pousser un coup de gueule.
Pour faire bref, j'ai 30 ans et ça fait deux ans que je vis seule sur Nîmes avec mes deux fils, dont un déscolarisé à partir de 15 heures( pratique pour trouver un emploi entre 9h et 15h).
En bonne citoyenne, je vais voter, je déclare tout à la CAF, aux Impôts, aux Assedic, etc. je cherche à travailler malgré des contraintes familiales pas évidentes, enfin bref on a tous nos petits soucis !!!
Constat après 1 ans de cumul de petits boulots en tous genres :
- je paye plus de charges salariales que mon patron
- je dois accepter n'importe quel job sinon on me radie de l'anpe ( pourtant ça fait des années que l'assedic ne m'indemnise pas, j'ai pas assez d'heures parait-il)
- si je suis pas inscrite à l'anpe je n'ai pas droit au rmi
- je paye souvent plus cher ma nounou que ce que je gagne dans le mois
- je signe pour un contrat de 20 heures le patron m'en fait faire 30, si je démissionne dans la période d'essai car les horaires ne correspondent pas à ce qui était prévu initialement, les assedic me demandent de poireauter 4 mois sans rien.
- je fais mes déclarations dans les tps je fourni tous les papiers la caf se plante dans mon dossier y me réclame des sous qu'ils me rendent plusieurs mois après (moi j'ai payé des agios à ma banque mais j'ai jamais reçu d'intérêts de la part de la caf!)
- etc etc etc
Bref : la seule solution qui reste envisageable et à laquelle notre cher gouvernement nous pousse c'est :
travailler au noir, frauder, gruger, mentir...
ou alors tu fermes ta gueule et tu pleures ...
Quel beau modèle de vie on laisse à nos enfants !
Quelqu'un peut il m'expliquer pourquoi rien ne bouge, je demande juste à travailler pour gagner ma vie il est où le problème ?


Une maman, une femme et une citoyenne en colère !
merci d'avoir pris le temps de me lire jusque là.

 

Sans aucun commentaire, je te dis.

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7/04/2008 - Artères, nouvelles (4/4)

 


  • Gare-toi ! On va prendre le métro, c'est notre seule chance !

  • Le métro ? Mais t'es folle !

  • Mais non ! Ouvre les yeux : il y a plus que le métro qui roule ! Si tu veux, je descends avec la glacière, tu continues tout seul et rendez-vous là-bas, le dernier arrivé paie son coup !


Philippe n'hésite qu'un instant. Hésiter davantage aurait été contraire au « principe des quelques secondes ». Il gare l'ambulance à la première place libre rencontrée, attrape la glacière et s'engouffre dans la bouche du métro, ici terminus d'une ligne qui – par le plus grand des hasards – mène tout droit à l'hôpital récipiendaire. Ils embarquent dans la rame comme deux pique-niqueurs de province en blouses, emportant leur glacière comme pour aller casser la graine sur un trottoir, tels qu'on en voit souvent. Tous deux s'efforcent de prendre un air naturel, mais l'indifférence caractéristique des parisiens rend rapidement cet effort inutile. Bientôt ils prennent même place sur les banquettes, la glacière auprès d'eux, attentifs seulement à ce qu'on ne la leur vole pas, ce qui rendrait un bien mauvais service à beaucoup de personnes à commencer par le voleur.

Philippe, malgré lui, pense aux retards accumulés et aux chances à présent non nulles pour que ce coeur ne reparte jamais une fois posé dans sa nouvelle poitrine. Comme pour conjurer le sort, il confie à Claudia : reste à espérer que le métro ne tombe pas en panne...

Trois minutes plus tard, alors qu'ils approchent de l'avant dernière station, la lumière s'éteint dans la rame et celle-ci s'arrête en plein tunnel. Le coeur de Philippe cesse de battre, ce qui lui semble un mauvais présage. Il marmonne, accablé : Qu'on ne me dise pas qu'il prend le métro maintenant, le Président du Bosakaland... Les minutes passent, dans la rame on commence à s'impatienter. Après plusieurs éternités, la rame redémarre, puis roule à vitesse réduite jusqu'à la station, où elle stoppe et ouvre ses portes. Sous l'effet d'une impulsion, Claudia saisit la glacière d'une main, la manche de Philippe de l'autre, et fend la foule des usagers montant sur la plate-forme. Sur le quai, ils se précipitent vers la sortie, tandis que Philippe tout en courant calcule dans sa tête : la distance moyenne entre deux stations est de quatre cents mètres, ce qui en marchant vite représente quatre minutes ; le métro mettra quarante cinq secondes à parcourir cette distance mais si l'incident se reproduit il peut y mettre dix minutes. Nous perdrons donc trois minutes quinze mais nous pouvons en gagner six...

Et là, Philippe s'arrête de calculer, comme si le coeur dans la glacière lui avait envoyé un message désabusé : Pas la peine... Ils débouchent à l'extérieur sur un terre-plein dépourvu d'arbres. Pas de chance, il pleut des cordes.


Deux ambulanciers en blouses courent à moitié au milieu d'une avenue vers un hôpital qu'ils connaissent bien et dont ils aperçoivent, désespérement loin et à travers un rideau de pluie, la haute façade. Mais la géométrie fait que le but qu'on vise ne grandisse pour l'oeil que lors de l'approche finale... A cent mètres du but les deux joggers ruisselant à la glacière un peu secouée commencent à croire qu'ils vont y arriver sans tomber d'épuisement. Hors d'haleine, ils font irruption trempés dans le hall dont ils inondent le carreau, et les employées de l'accueil perçoivent immédiatement qu'un événement important est en train de se produire. Des ambulanciers et une glacière, cela doit leur rappeler quelque-chose. Pendant que l'accueil prévient le bloc par téléphone, une petite boulotte en sabots engoncée dans un tablier précède Philippe et Claudia, à petits pas bruyants jusqu'à l'ascenseur tandis que de leurs blouses alourdies l'eau qui s'égoutte fait un sillage dans le corridor. La blouse trempée de Philippe rend visible par transparence l'inscription de son T-shirt : "un coeur, une vie". La boulotte pénètre la première dans l'ascenseur et appuie sur le bouton du bloc opératoire. La cabine monte, Philippe et Claudia s'attendent au pire mais le pire n'arrive pas : cet ascenseur sera le seul moyen de transport qui aura fonctionné normalement ; la petite boulotte susurre :

  • Je crois qu'on vous attend ?

  • J'espère, répond Philippe, laconiquement.


Quand les portes du bloc s'ouvrent sur les ambulanciers, un chirurgien tourne vers eux un regard furieux dans un visage d'autant plus cramoisi qu'il contraste avec le vert de sa tenue et les accueille avec cette formule : - Ah vous voilà ! Qu'est-ce que vous foutiez, nom de Dieu de merde ?


Le patient est sur le billard, Philippe s'imagine les stratégies d'anesthésie qu'il a fallu mettre en place pour gérer l'attente, interminable pour le malade comme pour l'équipe. Plutôt que de se demander quoi répondre au chirurgien, il pose la glacière que Claudia ouvre, et considère machinalement le malade. Quelque-chose l'intrigue...


Le reste se passe au ralenti comme dans les mauvais thrillers. Philippe voit d'un oeil le chirurgien se pencher sur le conteneur hermétique et réfrigéré où un coeur humain ne demande qu'à battre, et de l'autre il voit les champs opératoires découvrant l'abdomen du malade. C'est rigolo, pense Philippe, ils ne lui ont pas ouvert le thorax ; puis il se fige. Et comme pour enfoncer un clou déjà profondément planté dans un autre coeur, le sien, la voix du chirurgien résonne, dans les graves :

- Voyons un peu ce fameux rein...

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1/04/2008 - Artères, nouvelle (3/4)

L'hélicoptère se soulève. Il y a un petit bruit, quelques éclaboussures rouges sur les vitres latérales, suivies d'une neige légère de plumes et de duvet. Bob, aveuglé par l'amour, vient de passer à travers le rotor. Le pilote crie « Merde ! » car que dire d'autre, et il passe les dix secondes suivantes à essayer de poser l'hélico sans casse. Il y parvient et coupe immédiatement la turbine. Quelques minutes plus tard, il contemple les dégâts : l'une des pales du rotor est suffisamment endommagée pour rendre aléatoire tout décollage. « C'est foutu ! » dit-il à Philippe et Claudia consternés.
  • Hé, pas de blague, dit Philippe, mon chargement doit arriver à bon port, à tout prix.

  • Tu as bien un autre hélico disponible ?

  • J'ai bien peur que non, répond le pilote, sauf un appareil privé sous le hanger et dont je ne peux pas me servir. Un hélicoptère ça ne se trouve pas sous le pas d'un cheval. J'appelle la police.


Tous calculs faits et après une conversation au téléphone qui semble à Philippe durer une éternité, la police juge plus rapide d'envoyer deux motards jusqu'à l'aéroport plutôt que de mobiliser un autre hélico venu on ne sait d'où et alors que toutes les polices de la capitale sont sur les dents à cause de la visite officielle du Président du Bosakaland.


Maurice, à fond de troisième, s'engage sur la bretelle d'accès du boulevard périphérique. Il y trouve une circulation dense mais fluide dans laquelle il trouve sa place sans souci, l'essentiel de sa conduite consistant justement à reporter les éventuels soucis sur les autres conducteurs. Une fois casé, il n'accélère pas, les autres n'ayant qu'à ralentir.


Philippe tourne en rond sur le tarmac pendant dix minutes, Claudia étant restée dans l'ambulance dont le moteur tourne, et il se précipite au volant dès qu'il entend les sirènes des motards. Un instant plus tard il fonce dans leur sillage, droit vers le boulevard périphérique. Cette fois, plus question de souplesse de conduite ni de confort de la passagère. Dans le sillage largement ouvert par les deux motards dont les sirènes hurlent, l'ambulance roule à tombeau ouvert – et à glacière fermée – vers sa destination. A son volant, un conducteur dont l'adrénaline remplace peu à peu le sang de ses veines.


Maurice entend bien depuis un moment les sirènes, mais impossible de savoir où est cette voiture de police. Il roule confortablement sur la file centrale, comme tous les véhicules lents, mais ces sirènes insistantes vont lui faire effectuer une manoeuvre rare : celle de gagner la file de gauche, où il ne va jamais parce son rétroviseur y est inutile. Il met donc son clignotant. Une bonne minute plus tard, jugeant qu'il a assez clignoté, il change de file.


Le motard s'attendait à tout comme son métier et son engagement dans la police l'exigent doublement ; mais pas à ce que cette épave aux feux arrière cassés (et vue sous cet angle, sans conducteur) prenne inopinément la file de gauche. Il pense un court instant pouvoir l'éviter en vertu des réflexes que lui ont inculqué sa formation et son expérience. Mais rien dans l'une ni dans l'autre n'aurait été en mesure d'anticiper une occurrence aussi imprévisible : une coccinelle au ralenti, des feux cassés dont le clignotant, et Maurice au volant. L'aile arrière de la bestiole qui déboîte accroche la roue avant du motard au moment où celui-ci freine, debout sur sa poignée. Dans l'ambulance, Claudia pousse un cri. Philippe voit le motard partir, lui et sa moto, et glisser chacun de son côté tandis que la coccinelle achève sa manoeuvre comme si de rien n'était.

Roulé en boule sur le dos par réflexe professionnel, l'homme donne en bout de course contre la glissière qui le stoppe. Le second motard pile et s'arrête près de son collègue étendu tandis que le périphérique tout entier freine et zigzague pour éviter la moto tournoyant d'une voie à l'autre. Philippe écrase à son tour le frein et fait halte sitôt dépassés les deux motards. Un pied à terre, il ne sait quel parti prendre, sur l'instant : après tout, n'est-il pas ambulancier ? Mais le motard valide lui crie « Je suis obligé de rester avec lui ! Vous avez un coeur ! Foncez ! »

Philippe, dans une sorte de brouillard, voit simultanément le motard étendu esquisser le geste de se relever, juste étourdi apparemment, la coccinelle disparaître au loin d'un air bonhomme, et la circulation s'arrêter à sa hauteur tandis que retentissent des crissements de pneus. Flottant désormais entre le rêve et la réalité, il remonte dans l'ambulance et repart. « Espérons qu'on va y arriver quand même... » dit-il simplement à Claudia. Il enclenche le deux-tons et cette fois ne l'éteint plus.

Trois kilomètres plus loin, un bouchon est signalé et Philippe s'exclame, les nerfs à vif « Fallait s'y attendre ! » Rageusement, il sort du périphérique juste avant d'atteindre la queue du bouchon et crie :

  • Tant pis, on passe par la ville !

  • Mais tu es fou ! lui lança Claudia. Avec le Président du Bosakaland en visite !

  • Bordel, dit Philippe entre ses dents, et cette injure que certains commentateurs utilisaient à propos de la venue du Président et aussi parfois du Bosakaland lui-même, ne prend ici qu'une valeur générale et très étendue.

Trop tard, l'ambulance est déjà sur la bretelle de sortie.

Ils viennent de s'engluer dans le trafic urbain, aussi lent qu'un transit intestinal.

Voilà les convoyeurs sur une artère urbaine entre un autobus et une camionnette de livraison, désespérément dépassés par les scooters, l'ambulance cornant ses pins-pons avec le secret espoir qu'une opération chirurgicale réalisée ici sur le modèle de celle initiée jadis en Afrique, ne vienne pas échouer maintenant à cause d'un chef d'état africain.

Vaine espérance : après quelques centaines de mètres, tous trois – Philippe, Claudia et le coeur d'un mort – se retrouvent englués dans la marmelade de circulation créée par la visite protocolaire et tiers-mondiste. Toute la ville roule au pas. « On n'y sera jamais ! » dit Philippe pour une fois au bord des larmes. Claudia prise d'une audace de débutante, lui ordonne :

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24/03/2008 - Artères, nouvelle (2/4)

Philippe laissa passer quelques secondes avant de reprendre :

  • Alors : Monsieur Rêveur veut aller sur la Lune. Il sort de chez lui sa valise à la main, et il se rend compte qu'il a oublié son mouchoir. Alors il retourne dans la maison, prend son mouchoir dans un tiroir et ressort. Il a perdu trente secondes.

  • C'est tout ?

  • Mais non, dit Philippe en riant et en actionnant l'avertisseur à l'approche d'un carrefour ; puis il se faufile dans un couloir de bus, traverse ledit carrefour prudemment mais sans s'arrêter, puis éteint le deux-tons et reprend.

  • Monsieur Rêveur arrive avec sa valise à l'arrêt d'autobus, mais pas de chance, il voit juste de cul du bus qui démarre A trente secondes près, il montait dedans.

  • Je vois.

  • Attends. Il prend le bus suivant, mais il a perdu dix minutes. Du coup, à la gare, il manque son train...

Philippe remet le deux tons pour faire activer les chéloniens motorisés qui – spécialité locale – semblent attendre que le feu repasse au rouge pour daigner démarrer.

  • Il manque son train et il attend deux heures. Et arrivé à l'aéroport...

  • Il manque son avion, dit Claudia dont la perspicacité est légendaire dans son immeuble.

  • Tout juste. Mais là, pas de place disponible avant le lendemain. Il a perdu un jour. Et quand il arrive en vue de la base de lancement, il voit la fusée qui devait l'emporter partir sans lui. Monsieur Rêveur se renseigne auprès d'un employé à casquette, bordel de scooter de merde, et l'employé de la base spatiale lui répond que sa foi, c'est fini, on ne lancera plus de fusée pour la Lune, celle-là était la dernière.

  • Il a raté la Lune pour trente secondes et un mouchoir. C'est très pédagogique ton histoire.

  • C'est fait pour. Je la raconte mes neuveux et nièces dès qu'ils ont sept-huit ans, pour leur servir de leçon. J'appelle ça « le principe des quelques secondes ». Dans la famille, on est les rois de l'exactitude. Mon père était horloger. J'ai un oncle chef de gare et un autre chronométreur de la fédération française de ski. Autant d'apostolats.

Un silence se fait dans l'ambulance, qu