13/06/2009 - Du cor au pied.
On en découvre à tout âge.
Je sais : j'avais promis de n'écouter plus que de la musique française mais c'était dans un de ces moments où l'esprit se laisse envahir par un tendre sentiment poétique. C'est parti un temps, ça reviendra. Dans l'intervalle, mes oreilles sont tombées dans un morceau quasi inconnu de moi, mais qui m'a fait l'effet d'un shoot.
Enfin, de ce que je suppose être l'effet d'un shoot.
Il s'agit du premier concerto pour cor de Richard Strauss. Je précise pour les lecteurs moins familiers avec la musique de vieux, que ce Strauss-là n'a rien à voir avec le faiseur de valses viennoises ; les Strauss sont nombreux, comme chez nous les Martin, dans les pays germaniques, et d'ailleurs « mon » Strauss, Richard donc, était allemand, et il a vécu près d'un siècle après l'autre.
Son père était corniste, ce qui signifie (toujours pour les mêmes lecteurs), non que sa femme lui faisait des infidélités, mais qu'il jouait du cor. Et fort bien, puisqu'il était même corniste professionnel. En fait, l'un des cornistes les plus célèbres d'allemagne. Richard a sans doute composé ce concerto pour lui.
Je ne connaissais pas ce morceau, j'ai donc écouté avec quelque attention, et un peu de méfiance, comme il est toujours de mise avec des compositeurs comme Richard Strauss, Tchaïkovski, Chostakovitch, qui sont capables du meilleur comme du moins bon. Surprise ! Ce concerto est un vrai bonbon !
Mélodies franches, martiales ou franchement joyeuses, orchestration raffinée bien qu'allemande (!), rythmes vifs, prenants, souvent syncopés, allure générale très dynamique, cette pièce est de celles qui font bouger le corps et rendent l'esprit léger. C'est un vrai coup de pieds aux fesses que ce concerto, avec un fin endiablée, électrisante, qui soulève un enthousiasme spontané. La perfection jointe au génie mélodique et rythmique. Pas une note à ajouter, ni (ce qui est bien plus rare chez Strauss) à enlever. Et ça vous a un petit air de Schumann à son meilleur, en mieux orchestré sans doute, ce qui n'est pas difficile me dira-t-on. Avec ça, on démarre bien la journée.
Une oeuvre étonnante de la part d'un compositeur qui a également produit l'indigeste Ainsi Parlait Zarathoustra, la pesante Symphonie Alpestre ou l'imbuvable Une Vie de Héros. Heureusement qu'il y a aussi Till l'Espiègle et les Quatre Derniers Lieder.
J'ai retrouvé le finale du concerto sur youtube et je m'en suis régalé jusqu'à le connaître par coeur, en une journée. Il me trotte dans la tête à tous les instants ; c'est lancinant mais plus agréable qu'une rengaine de Pagny. Même les cascades vertigineuses de notes de la coda n'ont plus de secret pour moi. Je rêve maintenant d'apprendre à jouer du cor.
Là-dessus, pris par une fringale d'instruments à vent, j'ai surfé sur youtube et je me suis refait le concerto pour clarinette de Weber, autre bonbon, puis je suis tombé par hasard sur deux tubes du concerto pour trompette, le Haydn et le Hummel (Hummel avec un « l », rien à voir avec les gros 4x4), joués par... le jazzman Wynton Marsalis.
Je connaissais Marsallis pour ce qu'il est : LE trompettiste du jazz actuel, en tous cas le plus notoire. J'ignorais qu'il pouvait s'adonner au classique. Il est vrai que Benny Goodman a aussi joué le concerto pour clarinette de Mozart. Résultat de cette découverte, une autre surprise : Marsallis fait merveille dans ces deux blockbusters, pour lesquels l'irremplaçable Maurice André fait référence. Virtuosité et fluidité, précision et justesse, tout ce qu'on demande au trompettiste dans ces deux morceaux, se sont alliés pour moi au plaisir de les voir joués par un black. Le pied.
Revenons à Strauss : au-delà du plaisir, il faut un peu d'information.
En cherchant un peu, j'ai appris que ce concerto pour cor, si parfaitement réussi, si tonique, si rythmé, si mélodieux, ce petit chef d'oeuvre a été composé par Strauss alors qu'il n'avait que dix-neuf ans.
Petit con.
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1/06/2009 - Des enfants et des flics
Samedi, des policiers ont convoqué suite à une plainte, un enfant de huit ans au sujet d'une bagarre de récréation. Dans la mesure où il fait suite à l'interpellation de deux gamins par six policiers à la sortie d'une école la semaine précédente, cet événement entre aussitôt dans la caisse de résonnance médiatique, ce qu'il n'aurait sans doute pas fait en temps normal. Or, les deux affaires n'ont rien à voir l'une avec l'autre : soupçon d'un vol de vélo dans le premier cas, menu fait intérieur à l'école dans le second...
Pour le premier (cité ici en second) survenu en Gironde, il y a matière à s'étonner de la démarche policière, évidemment disproportionnée. Mais dans le deuxième, la police a suivi la procédure normale et obligatoire en cas de plainte. C'est donc bien cette plainte qui pose problème : comment peut-on, dans une société moderne, civilisée, rationnelle, porter plainte contre un enfant de huit ans ?
A première vue, nous sommes en présence d'une pure démarche procédurière, venue de ces parents qui, se croyant en Amérique ou désirant l'importer en France, saisissent la justice pour un oui ou pour un non, pour une gifle, une dispute, un fait de voisinage... Il faut savoir que le droit ne fixe pas de limite, pas même de limite d'âge, au dépôt de plainte, qui peut d'ailleurs être fait contre « x ». A l'extrême, un bébé qui vomit sur le costume d'un monsieur peut très bien se retrouver avec une plainte aux fesses, en plus de ses couches. J'exagère ? Juste un peu.
Cependant, dans ce cas précis de la bagarre de cour de récréation, le contexte est celui de l'école, intra muros, et on peut dès lors penser que cette institution est la mieux à même de régler à l'interne les problèmes de ce type, surtout lorsqu'ils concernent des gamins du CE2. Pourquoi aboutiraient-ils dans les commissariats, quand ils peuvent faire l'objet d'une mise au piquet, de cinquante lignes « Je ne frapperai pas mes petits camarades », sanctions autrement légères et plus faciles à mettre en oeuvre.
Demandons-nous dans quel contexte scolaire ce menu fait de récréation s'est produit.
Sans généraliser, nous pouvons évoquer l'exemple d'une circonscription banale d'Ile de France, où ne se produisent ni plus ni moins de ces menus faits, qu'ailleurs.
Il y a quelques mois, dans une école maternelle, un bambin de cinq ans s'est blessé en jouant avec un vélo à un jeu risqué pratiqué à l'insu des adultes. En effet, les institutrices devant assurées la garde des enfants pendant la récréation s'étaient placées, afin de boire leur thé et discuter plus tranquillement, hors de vue des enfants. Surveillance moderne.
L'enfant ayant été hospitalisé, la mère s'est informée de la façon dont s'était passé l'accident, survenu le matin. Le hasard a voulu qu'elle repasse à l'école l'après-midi même ; quelle n'a pas été sa surprise de voir les institutrices supposées surveiller la récré, dans la même position que le matin ! Dans cette école, non seulement les récréations ne sont pas surveillées, mais la survenue d'un accident ne modifie en rien les comportements des adultes. Dans les autres écoles de la même circonscription, il est souvent impossible de faire en sorte que les récréations soient surveillées correctement.
Mais au-delà des personnes l'institution elle-même est parfois – voire souvent – coupable. Cette même année scolaire, un enfant autiste intégré à l'école s'est vu privé de son Assistante d'Intégration Scolaire, la personne qui l'accompagne habituellement en classe et qui n'avait pas été remplacée. Qu'importe, le gamin malade mental a continué à fréquenter, et rendu imprévisible par sa maladie, a roué de coups un petit camarade. La mère de la victime a déposé plainte ; résultat : une AIS remplaçante a été désignée dans la demi-journée.
Revenons maintenant à notre petite bagarre : la maman de l'enfant convoqué par la maréchaussée affirme que son propre fils a reçu des coups, qu'elle a tenté de parler aux autres parents, à l'enseignante, à la directrice, et qu'à chaque fois le dialogue s'est révélé impossible. Il ne nous appartient pas de juger d'une situation que nous ne connaissons pas, mais on peut légitimement se demander si là encore, une famille n'a pas été contrainte au dépôt de plainte par la surdité des personnes et de l'institution scolaire, incapable de prendre en compte un vrai problème.
En agissant ainsi, l'institution pousse les parents à judiciariser leurs relations à l'école. Une dérive à l'américaine, qui montre l'affaiblissement dramatique des capacités de l'école à assumer ses devoirs, au premier rang desquels la protection des élèves.
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30/05/2009 - Le paranoïaque et le pervers (ceci n'est pas une fable)
Commençons par définir brièvement ces deux profils psychologiques.
Le pervers a deux visages, l'un doux, bénin et gracieux, et l'autre turbulent et plein d'inquiétude ; ou bien pour dire la chose autrement et sans parodier La Fontaine qui n'en peut mais, l'un aimable voire aimant, dévoué, généreux, enclin à la compassion, l'autre cruel, brutal, cynique, voire violent. Le pervers peut montrer une face à certaines personnes, et l'autre au reste du monde ; pour quelques-unes, il peut montrer les deux alternativement.
C'est un personnage redoutable car toute son activité consiste à manipuler son entourage, soit par le charme soit par la brutalité, et toujours à son unique avantage. Même lorsqu'il donne l'impression de rendre service ou de faire plaisir, c'est toujours avec une arrière pensée. Le pervers est donc un danger dont le caractère redoutable est lié à son intelligence : un pervers habile peut détruire beaucoup de choses, et bien des oeuvres humaines n'ont pas survécu à son activité.
La personnalité paranoïaque n'est pas un malade mental, il est seulement affublé d'un irrésistible besoin d'avoir raison. Entièrement empli du sentiment de son bon droit, il montre en général un attachement indéfectible aux règlements. Cette caractéristique fait qu'on lui donne souvent des responsabilités de gardiennage ou de police. Cependant, cet amour des règles ne s'applique pas toujours à lui-même.
Le paranoïaque (et je rappelle que je parle pas ici des malades paranoïaques, mais des personnalités possédant cette tendance, ce que la psychiatrie distingue clairement), n'a jamais tort. Il ne reconnaîtra jamais s'être trompé, quel que soit l'enjeu. L'arrogance est son mode de vie et de relation aux autres. Donneur de leçon, il considère volontiers l'humanité comme une bande de gamins à élever, au besoin à grands coups de lattes. Il se pose en cavalier blanc, brandissant toujours l'étendard du droit.
L'injustice le révolte, surtout s'il en est victime, et pour la combattre il est prêt aux pires compromissions. Prompt à la moquerie pour les autres, il ne la supporte aucunement pour lui-même. Son amour-propre démesuré l'aveugle et ruine souvent ses efforts.
Ces deux profils semblent très différents. Cependant, il faut reconnaître que leurs caractéristiques ne sont pas contradictoires. On peut être cynique, violent, cruel, et en même temps arrogant et redresseur de torts. On peut être un talentueux manipulateur tout en possédant une mentalité de flic.
Il n'y a donc pas d'incompatibilité.
Mais ce qui rapproche encore nos deux profils, est leur total égocentrisme. Rien ne les touche qui ne soit pas eux-mêmes. On peut même affirmer que si tel n'était pas le cas, ni l'un ni l'autre ne saurait être ce qu'il est : imagine-t-on un pervers désintéressé ? Un cavalier blanc à l'écoute des autres ? Impossible, sur le papier ; et si l'on repense aux gens qu'on a connu qui possèdent ces profils, on s'aperçoit qu'ils confirment l'hypothèse.
Donc, incompatibles en rien, et rapprochés par un égal égocentrisme, le profil du pervers et celui du paranoïaque peuvent se retrouver sans difficulté chez les mêmes individus. Cherchons dans nos mémoires : n'en avons-nous pas tous rencontré un jour ou l'autre ?
Pourquoi ce billet ?
C'est très personnel. J'ai rencontré une fois un paranoïaque à tendances perverses, et une autre fois, un pervers à tendances paranoïaques. Dans les deux cas, des structures sociales pourtant solidement établies ont bien failli ne pas s'en relever. Toute société humaine devrait se protéger comme des virus de ces personnages dangereux et incontrôlables, seulement mûs par des considérations égoïstes mêmes dans leurs actes les plus anodins. Il leur semble d'ailleurs tellement naturel d'être ainsi qu'ils n'en sont probablement même pas conscients.
Une autre caractéristique les rassemble : le paranoïaque comme le pervers sont vindicatifs. La vengeance, même minable, doit suivre toutes les offenses dont ils s'estiment victimes. Et pour se venger, ils sont prêts à passer pour les derniers des imbéciles, ce qui parfois nous sauve. Naturellement, ce faisant, ils n'ont pas conscience d'être des imbéciles, et nous pouvons alors nous délecter de leur bêtise. Sans modération. Et c'est bien bon.
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8/05/2009 - J'ai mangé une tonne et demie de fromage blanc
Incroyable !
Je mange du fromage blanc depuis plus de trente ans, tous les jours, soit à la fin d'un repas, soit au petit déjeuner. A ce rythme, je ne fais pas une semaine avec un pot d'un kilo. Jusqu'ici, rien que de très ordinaire.
Ce qui donne le vertige, c'est de commencer à calculer la quantité totale que ça représente avec les années. Un kilo par semaine, cinquante semaines par an (à l'étranger, on n'en trouve pas !) pendant trente ans, ça fait bien mille cinq cents kilos.
Une tonne et demie !
Je suis un monstre.
Mais on peut appliquer le même calcul à toute l'alimentation. Ainsi ai-je à raison de cinq cents grammes de porc par semaine et ving-cinq kilos par an, dévoré une tonne deux cents de viande de cochon.
Globalement, à raison d'un kilo de nourriture par jour pendant toute ma vie, j'aurai si j'atteins l'espérance de vie moyenne des français, englouti trente tonnes d'aliments.
Vertigineux.
Pour ça, il faut des sous. Et durant ma vie, en tenant compte des variations liées à la carrière, j'aurai touché en salaire environ neuf cent mille euros. Mais où cet argent a-t-il donc pu passer ? Pas chez le percepteur tout de même ? Quoique...
Quinze pour cent de ces sommes en impots directs, soit cent trente mille euros.
Vingt pour cent en TVA sur mes dépenses, soixante mille euros. Mazette.
Et encore soixante mille euros d'impôts locaux. Punaise.
Arrêtons de parler d'argent, ça va mal démarrer le week-end.
Parlons plutôt du temps qu'on passe à faire les choses : que l'on soit six mois dans sa vie sur le siège des toilettes, ne fait rire que parce que nous pouvons à notre guise fractionner cette durée.
Un automobiliste parisien moyen qui va travailler en voiture passe trois mois arrêté aux feux rouges.
Son voisin qui n'a pas de voiture mais prend les transports en commun, passe le même temps debout sur un quai. Pas de jaloux.
Chacun de nous se brosse les dents pendant quatre mois.
Une bonne ménagère passe deux semaines à touiller dans une casserole. Personnellement, j'aurai remué mon café pendant sept jours.
Un mauvais bricoleur passe une journée et demie à sautiller sur un pied en criant « Ouille ! Ouille ! Ouille ! »
Sauf s'il porte des mocassins, un homme ordinaire passe deux longues journées à attacher ses lacets. A peu près autant à se gratter les testicules. Huit jours à passer l'aspirateur, quatre jours à faire la queue devant une caisse, un guichet ou un distributeur. Une journée complète à chercher ses clés.
Moi-même, j'ai dépensé deux jours à contourner la clôture pour quitter mon ancien travail, parce qu'un abruti avait condamné la grille d'accès direct.
Un fumeur moyen passe dix sept mois à fumer et deux ans à tousser. Une femme normale passe trois jours de sa vie à engueuler son mari, et lui quarante ans à s'en foutre.
J'ai peur de passer finalement deux semaines à taper des conneries pour les publier sur Internet. Et toi trois jours à les lire.
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19/04/2009 - Non-anniversaire de l'assassinat de JFK
Je suis replongé dans l'affaire du siècle, l'assassinat de Kennedy. Vacances loupées, temps couvert, désoeuvrement ?
Je suis « né » avec cette affaire, qui est mon plus ancien souvenir médiatique. J'entends encore par bribes les nouvelles de cet événement majuscule proclamées par la radio, les mots « tireur d'élite », « bibliothèque » (on dira plus tard « dépôt de livres ») « mafia », et plus tard « rapport Warren » résonnant dans ma mémoire. A six ans et demi, je ressentais l'importance du fait brut sans en comprendre le sens.
J'ai toujours été convaincu d'un complot, comme la plupart des gens, mais pendant des dizaines d'années, cette conviction ne reposait sur rien. Je me suis un peu documenté à partir de 1995, Dieu sait pourquoi, peut-être pour retrouver de vagues souvenirs d'enfance presque enfouis. Aujourd'hui j'ai un doute et une certitude : le doute porte sur la réalité de cette conspiration, dont je pense qu'elle est probable mais pas absolument certaine, la certitude est que jamais nous n'aurons de certitude. Depuis 15 ans, j'ai quitté l'affaire et y suis revenu plusieurs fois. Mais le fait d'y avoir encore une fois replongé m'a mis mal à l'aise. Jusqu'ici amusé par les incohérences du rapport Warren et les pitoyables efforts de ses supporters pour nous faire croire à l'incroyable, je suis maintenant consterné de voir jusqu'où certains conspirationnistes ont pu aller. Il faut dire qu'entre 1995 et aujourd'hui, le onze septembre est passé par là, et a préparé le terrain pour une détestation instinctive de toute thèse complotiste.
L'un des témoins clé de la conspiration était sur un pont autoroutier face au cortège et il prétend avoir vu les tireurs du tertre gazonné (inexistants dans warren), quitter l'endroit en courant ; j'apprends que le pont était interdit aux piétons et gardé par les flics qui n'ont laissé passer personne. Dans de vagues taches floues dans l'ombre, à l'arrière plan d'un film ou d'une photo, certains ont vu des hommes dont ils ont décrit jusqu'au costume.
Un auteur prétend que le fameux film amateur de Zapruder était truqué et qu'il a vu la version originale. Un autre affirme que le corps de Kennedy a été remplacé par un autre entre l'hôpital de Dallas et l'autopsie de Wethesda. Ne lit-on pas ailleurs qu'un tireur s'est dissimulé dans le coffre de la limousine ? Et puis quoi encore ?
Comme si les incongruités et les ridicules de la version warren avaient besoin d'être contrebalancés par des incongruités encore plus grandes et des ridicules encore plus risibles du côté des complotistes. D'affaire criminelle du siècle, le « JFK case » s'est transformé en foire internationale aux théories grotesques, rejoignant le florilège où l'on retrouve la Terre plate, la Terre creuse, les ovnis et le complot judéomaçonnique.
Alors, il me reste quelques faits bruts et incontournables sur lesquels reposera désormais ce qui n'est plus une conviction : la blessure fatale à la tête de Kennedy est inexplicable par un tir de dos ; le gouverneur ne peut pas s'être retourné sur son siège avec une côte cassée et un poumon perforé, ce qui montre qu'il a été touché par un tir séparé ; personne au monde n'aurait jamais pu toucher un homme à la tête à quatre-vingt mètres à travers un feuillage, sans viser, avec un mauvais fusil mail réglé ; un tir venu de l'arrière et perforant le crâne de Kennedy aurait projeté des débris humains vers l'avant, pas sur le coffre et la moto suiveuse.
Tout le reste, y compris les inimaginables errements de l'autopsie, ne sont que spéculations, et ne permettent rien, absolument rien, en terme de conclusions.
Mais je ne parlais pas du grand cirque complotiste par hasard : mes recherches m'ont conduit par le plus grand des hasards, vers une « nouvelle » thèse (nouvelle pour moi !) : Kennedy fut victime d'un assassinat rituel par les Francs-Mâçons.
Le chiffre « 3 » est en effet omniprésent dans l'affaire, ainsi que son corollaire le chiffre « 33 ». Exemple : l'assassinat a eu lieu le 22-11, et 22+11 = 33. Quod erat demonstrandum. Jusqu'à la forme même des embranchements routiers traversant Dealy Plaza qui prend la forme d'un trident, et le nombre des employés du Dépôt de Livres qui ne lui fasse écho : 33. Il n'y a pas de hasard. Encore les Francs-Mâçons. C'est à gerber. Quel monde !
Heureusement, le nombre d'employés du Dépôt de Livres était de 90. C'est toujours ça que les complotistes n'auront pas.
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11/04/2009 - Mars gros comme la Lune : le vieux canular refait surface, sa période semble être de deux ans.
En 2007, un hénaurme canular fait fureur sur la toile : la planète mars sera au cours de l'année dans une configuration exceptionnelle, si exceptionnelle que sa distance s'en trouvera réduite au point qu'elle paraîtra dans notre ciel aussi grosse que la Lune.
Dieu (?) sait d'où est parti ce canard particulièrement outrancier (mais pas plus, finalement, que tout ce qui touche au 21 décembre 2012, et même beaucoup moins qu'un retournement de la Terre prévu à cette date). Peu importe la source, d'ailleurs. L'étonnant est bien qu'il y ait eu des Terriens pour le croire. Des Terriens qui, à l'évidence, n'ont jamais de leur vie levé le nez vers le ciel et encore moins ouvert un quelconque bouquin parlant d'astronomie, fût-ce l'album des Castors Juniors. 2007 s'est écoulé normalement et on aurait pu croire l' »affaire » oubliée. Illusion.
Tenons-nous bien, le canard, apparemment migrateur biennal, revient !
Le même phénomène astronomico-délirant est prédit pour 2009 : Mars aussi grosse que la Lune dans le ciel du mois d'août. Comment, après le dégonflement de la baudruche de 2007 (ou tout le monde a pu constater que Mars restait un point rougeâtre), le canular a-t-il pu trouver assez d'adeptes pour réinfiltrer la toile ? Mystère.
Mystère, mais dans le même temps (en France du moins), on n'hésite pas à réélire un Président dont aucune des promesses n'a été tenue, ou reconduire un Maire convaincu de fraude et condamné... La confiance semble, à défaut du bon-sens, la chose du monde la mieux partagée. Nous pourrions nous arrêter à ce navrant constat.
Cependant, concernant ce canular particulièrement, il est intéressant de remonter à l'origine, car ici c'est possible ; et quand je parle d'origine, je ne pense pas aux personnes de chez qui le canard martien a pris son essor (aucun intérêt, je l'ai dit), mais de l'information qui l'a fait naître : un article scientifique.
En effet, la planète rouge a bien connu en 2007 une configuration exceptionnelle avec la Terre puisqu'elle est réellement passée à sa distance minimale absolue. Pour dire la chose simplement, disons que Terre et Mars évoluent non sur des cercles mais sur des ellipses, dont les points respectivement les plus éloignés du Soleil et les plus proches de notre étoile effectuent de lentes révolutions à des vitesses différentes. En 2007, la Terre passait à sa distance maximale du Soleil pendant que Mars passait à la fois à sa distance minimale, et à son opposition (alignée avec le Soleil et la Terre). Résultat : la distance Terre-Mars a atteint le minimum possible.
Que disait l'article scientifique ? En gros ce que tu viens de lire, mais il précisait qu'à telle date (de 2007 donc), Mars serait vue aussi grosse dans un télescope que la Lune à l'oeil nu...
Eurêka ! Voici le pot-aux-roses découvert !
Cette affirmation, parfaitement vérifiable et facile à calculer comme à prévoir, a servi d'ingrédient de base au farceur qui s'est contenté d'en soustraire les mots-clés : « dans un télescope » et « à l'oeil nu ». L'art de la citation tronquée a connu d'autres sommets et Bazile dirait que telle la calomnie, on le dénigrerait à tort sans le connaître.
Ce canular, contrairement à d'autres, n'est ni drôle, ni particulièrement original ; il a le gros défaut d'être incroyable (bien que cru), et de concerner peu de monde : les curieux du ciel n'en seront pas dupes, et les autres s'en fichent. Pourtant, malgré sa trivialité et son peu d'intérêt, il possède cette caractéristique assez rare d'être basé sur un texte scientifique, même trafiqué.
Ce qui ne l'empêche pas d'être con comme la Lune.
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15/03/2009 - Profils psychologiques particuliers
Je déteste toute catégorisation. Personne me connaissant si peu que ce soit ne pourrait me soupçonner d'un tel travers (de porc).
Cependant, je suis frappé de voir à quel point certains profils se retrouvent d'une personne à l'autre, et rendent les gens concernés prévisibles. Je ne peux parler que de ceux que je connais mais parmi ceux-là figurent le chrétien pratiquant, le compétent discret et l'égocentrique sympa.
Les chrétiens pratiquants que j'ai croisés étaient des gens adorables et profondément ennuyeux, prêts à donner beaucoup même à ceux qu'ils ne connaissaient pas, généreux, attentionnés, patients, riant de choses qui ne me faisaient même pas sourire et d'une naïveté désarmante.
Les compétents discrets ne paient pas de mine ; ils osent un timide sourire quand on les rencontre, parlent doucement, donnent peu leur avis, écoutent beaucoup, ne font pas assaut d'amabilité, frappent avant d'entrer... Quand on leur confie une tâche et une date de rendu, le boulot est fait nickel, un peu avant l'heure mais ils ne s'en vantent pas : ils attendent seulement la tâche suivante.
Quant aux égocentriques sympas...
Il m'en revient un en mémoire, mais il est si caricatural que j'ose à peine le proposer en exemple. Et pourtant, je retrouve de temps en temps ce profil qui est l'un des plus caractéristiques.
L'égocentrique sympa a un abord résolument jovial et ouvert. Il parle volontiers, vous emmène boire un pot à la première rencontre, parle de lui, raconte presque sa vie, sourit, plaisante, met tout le monde d'accord, parle fort, balaie les obstacles... Tout ça, au début.
Ensuite, l'égocentrique sympa, (en tous cas, celui à qui je pense), tombe progressivement le masque. Il parle de lui, mais ne parle que de lui. Il en est fier, toutes ses idées sont bonnes, celles des autres beaucoup moins ; s'il parle plusieurs langues, vous le saurez tout de suite. Il ramène la conversation à lui, à son expérience personnelle, qu'il juge passionnante, à son opinion, dont il s'étonne presque qu'elle ne l'emporte pas d'emblée.
Grâce à son potentiel de sympathie et à son large sourire, il entraîne avec lui d'autres personnes et leur confie des missions en laissant entendre qu'elles sont les seules à pouvoir les remplir. Mais il jette les gens comme des kleenex au premier problème. Son sourire disparaît alors et réapparaîtra plus tard comme par enchantement.
Dans les discussions, l'égocentrique sympa ne tolère aucune contradiction, même fondée, qu'il prend pour une offense personnelle. Il est rancunier et même vindicatif, et ne laissera jamais impuni ce qu'il juge comme un affront : l'avoir contredit, ou bien avoir de quelque manière porté atteinte à sa dignité. Tôt ou tard, si vous êtes dans ce cas, vous le reverrez.
Selon son intelligence il peut être très habile ou très maladroit. Dans le premier cas il est redoutable. Son égocentrisme déjà difficilement supportable en temps de paix, devient si un conflit éclate avec quelqu'un, une pollution pour l'ensemble de la sphère où ils évoluent. Le groupe humain organisé dont il fait partie peut en être mis en péril par son attitude, car ce groupe et son fonctionnement (auquel il a pu se rattacher tardivement), comptent bien peu pour lui à côté des griefs qu'il nourrit.
L'égocentrique sympa n'est pas sympa très longtemps, mais comme il n'accorde pas d'importance aux gens, il sait en changer aussi souvent qu'il le faut pour faire de nouvelles connaissances, les séduire et reprendre un nouveau cycle. Le gâchis qu'il laisse derrière lui est proportionnel à l'influence qu'il a pu prendre. C'est un virus, qui change d'hôte sitôt devenu indésirable.
J'ai connu trois de ces profils, et le plus drôle est que deux d'entre-eux, d'abord copains comme cochons, s'étant mal jugés l'un l'autre (car naturellement, vu leur égocentrisme, ils sont très mauvais juges pour autrui et ne cessent de se tromper), se sont trahis mutuellement et ont fini en guerre ouverte, accompagnés de mon sourire narquois.
La solution quand on en croise un est de s'en écarter, et si l'on peut, de le mettre en présence d'un autre. C'est aussi radical que la rencontre entre la matière et l'antimatière.
Je déteste faire des catégories d'individus, mais il est des cas où les catégories s'imposent à moi ; avec d'importantes nuances bien sûr. Et avec aussi la conviction de ne pas faire partie de certaines de ces catégories, et notamment celle des égocentriques sympas.
En effet, je suis égocentrique. Mais absolument pas sympa.
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10/03/2009 - Visite de classe à Paris
La semaine dernière avec mon collège on a été à Paris, mais c’est que de l’arnaque ce truc-là, cousin.
Le prof voulait nous montrer l’ile de la cité alors moi avec Moktar on s’est dit « d’la balle, on y va en force ! ». L'Ile de la Cité !
On y a été en RER avec le prof mais c’est relou, en fait y’a même pas de cité là-bas. Pourquoi ils appellent ça l’île de la cité alors ? Ma parole les gens de Paris c’est que des gros embrouilleurs. Du coup j’ai compris pourquoi le prof a pas voulu qu’on prenne nos battes de base-ball dans le RER ; il a fallu les laisser au guichet à l’employé ce gros bâtard.
L’île de la cité mon cul, c’est rien que des immeubles zarbi avec meme pas des bagnoles brûlées en bas. Tout clean et tout comme si t’avais fait le ménage t’as vu ?
Tout ce qu’on a vu c’est une grosse église de parisien, juste pour se la péter c’est tout ; ça sert à rien les églises comme ça les gens y vont pas, y vont tous à la mosquée maintenant c’est mon imam qui me l’a dit.
Le prof il nous a fait rentrer dans l’église, mais Moktar y voulait pas y disait que c’était interdit, alors je lui ai dit pour rigoler « Viens gros, il paraît qu’il y a la vierge Marie là-dedans, elle est peut-être encore plus bonne que ta sœur, en plus que ta sœur elle est même plus vierge. » Là j’ai cru que Moktar il allait me taper mais à vingt mètres y’avait deux keufs alors on est rentrés. Sans déconner c’est chelou comme église. Avec Moktar on a enlevé nos pompes mais le prof nous a dit de les remettre et fissa, je sais pas pourquoi.
Ma parole ils ont peint les fenêtres de toutes les couleurs ces gros débiles, il fait sombre dans cette église, sans déconner on voyait plus Boubacar ! Nous avec Moktar on a profité du noir pour essayer de faire un ou deux sacs à main. Ils ont des tas de bougies allumées ça éclaire pas beaucoup mais on les a éteintes quand même. Mais finalement on n’a rien fait parce que ça résonne grave là-dedans quand une meuf se met à gueuler.
Après on est ressorti et on voyait toujours pas de cité, et le prof nous a emmenés au Palais de Justice. Ma parole le Palais de Justice des parisiens à mon avis ces enfoirés ils l’ont construit avec le pognon de l’affaire ELF, c’est que de la dorure là-dedans ! Ils doivent juger que les riches à Paris, si t’es pauvre t’ose même pas rentrer. D’ailleurs c’est sûrement que pour les parisiens, Sarkozy, Delanoe tout ça. Domenech aussi j’espère qu’il y passera ce bâtard. Sans déconner ils ont trop de bol les gens qui passent au tribunal à Paris.
Nous quand on se fait serrer par les keufs on se retrouve à Bobigny.
Nous aussi on a un Palais de Justice dans le neuf-trois, qu’est-ce que tu crois ? Mais on sait pas pourquoi ils appellent ça un palais, comme le palais de Versailles ou des conneries comme ça. Le seul rapport avec Versailles c’est qu’il y a pas de toilettes. Ma parole les toilettes elles marchent jamais au Palais de Justice de Bobigny, tu peux même pas rentrer. Le prof nous a dit à Versailles y’avait un mec qui passait avec des seaux et les gens pissaient dedans. A Bobigny, faut pas y aller pour pisser, même le Garde des Seaux il est jamais venu.
Au Palais de Justice de Paris ils ont des toilettes y paraît mais on les a pas visitées je sais pas pourquoi. C’était le seul truc intéressant tout le reste on connaissait avec Moktar.
A la fin il a fallu qu’il nous fasse voir la Conciergerie mais là sans déconner on n’a pas voulu rentrer quand le prof nous a dit que c’était une prison. Je lui ai dit au prof « Si c’est pas celle où il y a mon père et mes frangins j’entre pas, ma parole ! »
Quand on est revenu on a voulu récupérer nos battes de base-ball à la gare RER mais l’employé avait changé, c’était une greluche, nous avec Moktar on lui a demandé « Gazelle si tu pouvais nos rendre nos battes, elles doivent être dans un coin, regarde ; sans déconner t’es super mignonne et tout ». Sur ma vie, on s’est pris un vent comme jamais. J’ai cru qu’elle allait appeler les bleus cette pétasse. Heureusement le prof a été sympa c’est lui qui a été les chercher nos putains de battes.
La prochaine fois il veut qu’on aille je sais pas où, aux Putes je crois, aux Putes Chaud-Mont, un truc comme ça. Du coup j’ai dit à Moktar « peut-être y aura ta sœur » mais là il a pas aimé ce con, je sais pas pourquoi. C’est la semaine prochaine, j’espère qu’on va se marrer.
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8/03/2009 - Française, de la musique française !
J'ai craqué.
Après cinquante années de romantisme allemand et d'introspection post romantique, j'ai craqué.
Oui, moi, dont le pseudo rappelle un maître germanique, moi dont les parents lorsqu'ils ont acheté dans les années cinquante leur premier tourne-disque et leur premier microsillon, ont choisi l'Inachevée de Schubert, moi dont le père réveillait la maman tous les matins avec l'arpège fortissimo de l'Euryanthe de Weber, moi qui ai campé à la Cité de la Musique pendant le marathon des trente deux sonates de Beethoven, ai traîné dans mon sillage, plus ou moins consentantes, des foules d'auditeurs novices et effrayés à l'écoute en concert des symphonies géantes de Mahler et Bruckner... Oui, moi, j'ai aujourd'hui l'impression d'une solide indigestion de germanisme musical. Incroyable.
J'aimais l'étendue, la densité, l'architecture, la puissance, la profondeur métaphysique des musiciens d'outre-Rhin ; je ne rêve plus depuis quelques semaines que de la concision, la transparence, l'improvisation, la demi-teinte, la pureté de celle de mes compatriotes...
Quelle mouche m'a piqué ?
J'aimais bien Saint-Saëns, Ravel, et dans une certaine mesure Debussy, mais ces compositeurs sont tellement banalisés qu'ils ont même une rue dans ma ville où l'on ne joue de musique qu'aux commémorations. J'aimais bien aussi Franck, et Berlioz, mais du premier je ne connaissais pas grand-chose et l'autre me plaisait par son romantisme exacerbé, bien loin des impressionnistes.
Voici que les flons-flons à trois temps m'écoeurent, que les adagios sans fin me lassent, que les codas gandiloquentent me fatiguent. Je viens de commencer à reconquérir ma discothèque comme en 14-18 on a repris l'Alsace et la Moselle. Cela a commencé par les symphonies d'Albéric Magnard, un nom qui fait se relever le sourcil droit à tout le monde ; qu'importe la surrection de sourcils, j'assume : sa quatrième est une réussite. Mais Magnard n'a été qu'un début, j'ai pousuivi ma reconquête avec la symphonie de Paul Dukas, ce pauvre génie dont beaucoup s'étonnent aujourd'hui qu'il ait composé autre-chose que l'Apprenti Sorcier, alors que tant d'autres pensent que l'Apprenti Sorcier est juste la bande-son d'un film de Disney.
Puis sont venus les symphonies de jeunesse de Saint-Saëns, dont l'une composée à quinze ans est un délice ; celle d'Edouard Lalo, ainsi que son fameux scherzo ; Franck encore, mais le Franck méconnu, celui des oeuvres d'orgue ; et Albert Roussel et deux symphonies encore, dans un style rythmique et une richesse orchestrales qui n'ont pas d'équivalent ; et Florent Schmidt, le Berlioz du vingtième siècle, qui fut malheureusement encore plus à droite politiquement mais ô combien original sur le plan de sa musique ; et Ernest Chausson, dont la symphonie, encore une, est un véritable chef-d'oeuvre : noblesse de l'inspiration, dynamisme des thèmes, grandeur sans grandiloquence, beauté pure... Son écoute attentive dans un planétarium obscur et vide m'a laissé pétrifié.
Je redécouvre un art. J'ai l'impression de n'avoir jamais écouté de musique. Alors que l'allemande me renvoyait à moi-même, à mes questions existentielles, voire à un possible ou impossible au-delà, la française me renvoie au monde et à sa beauté, un monde ou l'homme est à sa place, heureux et contemplatif, parfois triste mais jamais accablé, souvent joyeux mais jamais ivre, gardant dans son orbe toujours une lumière dont il perce même les plus épaisses ténèbres.
Il me reste tant de choses à découvrir ! On cherche vainement sur mes rayonnages les oeuvres du génial Bizet, de Vincent d'Indy, de Fauré... Pas le moindre morceau de Duparc, d'Honneger, de Poulenc... Mahler, Bruckner, Beethoven, Schumann y sont toujours en bonne place, mais désormais on y aperçoit aussi la rive gauche du Rhin.
Alors oui, je continuerai d'écouter les Germains de temps à autre, car enfin, ils m'ont accompagné pendant tout mon premier demi-siècle de vie ; mais les Gaulois ont entamé leur retour en force, commencé en 1871 avec la création de la Société Nationale de Musique en réaction à Sedan... Je ne suis pas revanchard mais à chacun sa place.
Tout en aimant Brahms et sans jamais assassiner Mozart, courrai bientôt m'acheter des français : du Vierne, du Ropartz, du Lekeu, du Koechlin... Et tout César Franck.
Tout César Franck.
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7/02/2009 - Il faut faire chier le capitalisme
N'y aurait-il plus rien à faire ?
Le libéralisme aurait-il définitivement gagné, et aurait-il désormais fait – à quelques rares exceptions près – main basse sur la planète ?
Car c'est bien de cela qu'il s'agit : obligé de croître pour exister, le libéralisme ne peut supporter l'existence durable d'une part d'économie qui lui échappe, mais surtout, qu'un système politico social permette à une de ces énonomies de se passer des fondements libéraux, au premier rang desquels la rémunération la plus élevée possible pour les propriétaires du capital.
La disparition quasi totale du socialisme, non seulement en tant que système de gouvernement, mais aussi en tant que concept éventuellement applicable politiquement, a ouvert en grand la porte du règne sans partage de l'économie de marché avec tout ce qu'elle suppose. Ceux qui, à la fin de l'URSS, évoquaient la « fin de l'Histoire », employaient un raccourci pour dire « la fin de (toutes) l(eurs) histoire(s de lutte des classes) »...
Nous sommes presque arrivés, en effet, à un monde où la protection sociale est ringarde, la solidarité d'état une vieille lune, le service public une idée d'un autre temps, le progrès social une possibilité envisageable au cas où il resterait de l'argent après rémunération des actionnaires. Le fait qu'un état puisse toucher quelque-chose de toutes les richesses produites sur son sol commence même çà-et-là à poser question.
Que se passera-t-il si ce processus parvient à son terme ? Ma foi, l'alignement généralisé des conditions sociales sur les régions où elles sont les plus basses ; la réduction de la puissance d'état aux seule fonctions régaliennes, en attendant la disparition de celles-ci ; la transformation en produit commercial de toute chose existant à la surface de la planète, sauf l'air qu'on respire parce que c'et trop difficile techniquement. Et finalement, la disparition des états, devenus inutiles. Tableau non exhaustif, faute de place. Notons qu'un monde comme celui-là est aussi un monde où quiconque travaillant une heure de plus que son voisin s'attachera à le traiter de fainéant. N'y a-t-il donc rien à faire ?
Si, comme disais Piéplu, il y a quelque-chose à faire : il faut emmerder le capitalisme.
Je viens de voir la trombine d'Olivier Besancenot sur la couverture d'un magazine économique. Naturellement, le poupin facteur se fait dézinguer mais là n'est pas l'important ; si les libéraux parlent de lui et l'attaquent, c'est qu'il les emmerde. Et ça, c'est bien.
A ceux qui répondraient que ça ne sert à rien, je répondrai, « pas sûr ». A quoi pouvait bien servir, en 1941, d'emmerder les nazis ? La résistance balbutiait, n'avait aucun moyen, aucune coordination, la guerre était perdue, l'ordre nouveau semblait définitivement installé. Et pourtant, quelques fous avaient parié d'agir. En ce temps, agir signifiait semer des clous sur le passage des voitures allemandes, distribuer des tracts ou au pire, abattre un militaire en vert-de-gris, souvent un pauvre bougre de père de famille. Bénéfice, zéro.
Mais la flamme de la résistance ainsi allumée ne devait jamais s'éteindre. De l'extérieur, elle recevra des appuis, réussira à se coordonner, finira par porter aux nazis des coups qui rendront l'occupation hautement inconfortable, et maintiendra sous pression l'équivalent de six divisions de la Wehrmacht.
Entre temps, les Allemands étaient devenus méfiants, hargneux, inquiets, vindicatifs, et ils avaient fini par présenter du nazisme son vrai visage. La résistance, en faisant tomber les poteaux télégraphiques, avait fait tomber les masques, et obligé de nombreux français à choisir leur camp. Certes, tout le monde n'a pas résisté, mais ceux qui l'ont fait ont entretenu l'espoir, en attendant des jours meilleurs dont ils n'ont jamais douté qu'ils arriveraient.
Nous en sommes là. La bataille est perdue, l'occupation presque totale, l'ennemi tout-puissant et ses adversaires, nous-mêmes, y compris ceux qui ont voté Sarko, désarmés. Mais les quelques résistants qui subsistent entretiennent l'espoir en faisant quelque-chose d'apparemment insignifiant : ils font chier le capitalisme. Tous les moyens sont bons en attendant mieux, et il n'y aura jamais trop de tartes à la crème lancées sur Parisot, ni de boules puantes à Davos. Mais parmi ces moyens il y a la grève.
C'est bien, ça, la grève ; ça les fait chier.
Ludwig.
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26/01/2009 - De la névrose en politique
Ce qui se passe en France depuis un an et demi est à la fois passionnant et glaçant.
Au nom d'une sécurité illusoire – illusoire parce qu'elle dépend de facteurs innombrables dont la répression n'est qu'un, et pas le plus important – notre pays avance à marche forcée vers un futur dont il ne sait rien, mais qui risque de ne ressembler en rien à la France bicentenaire dont l'image nous habite tous.
Les mesures prises dans le champ de la justice et de la police, mesures dont la liste serait fastidieuse, vont toutes dans le sens d'une restriction spectaculaire des libertés dites « publiques » on « fondamentales » - les philosophes s'accorderont sur un qualificatif d'ailleurs transitoire. Pour dire la chose autrement, un exilé de dix ans revenant aujourd'hui trouverait de notre pays un tableau simplement effrayant.
Magistrats et policiers font du chiffre, les uns pour prendre des arrêtés de reconduite aux frontières jusqu'à hauteur de quotas fixés sous les lambris dorés des palais du pouvoir, les autres pour interpeler les délinquants. On va chercher les enfants de parents en situation irrégulière dans les écoles, et quand ce n'est pas eux ce sont les barettes de marijuana, à grand renfort de policiers par compagnies et de chien spécialisés... Le nombre des gardes-à-vues explose, on incarcère de plus en plus, jusqu'aux enfants de douze ans s'il le faut... L'Elysée vient de créer par décret une chaire de... criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers...
Vue avec calme, cette situation ne peut amener qu'une seule conclusion : le pouvoir veut criminaliser la société française. Faire en sorte que tout citoyen ne soit plus défini que par son potentiel de déliquance. Le projet de fichier Edvige en était la flagrante illustration. Au lieu de repérer les personnes pouvant apporter à la société un plus en terme de paix sociale et de citoyenneté, ce qui n'est pas très difficile et peut être hautement rentable, on choisit de lister celles qui « pourraient » créer un trouble à l'ordre public... Mais qu'est-ce donc que l'ordre public ? Quels sont les faits et gestent qui seraient indubitablement de nature à le troubler ? Une brève réflexion nous amène à la conclusion inévitable...
L'ordre public ne se définit que dans un système donné, et dans un certain système, tout, absolument tout, peut être de nature à le troubler. Qu'un dictature s'installe, et un regroupement de trois personnes discutant sur un trottoir trouble l'ordre public. Cette définition impossible rend tout aussi irréalisable le fichier des personnes potientiellement « dangereuses » ; c'est pourtant ce que le pouvoir prétend faire. Ce fichier ne peut qu'être rempli que sur la base du plus total arbitraire.
Méfiance généralisée, punitions et suveillance toujours renforcées, certitude d'être dans le droit, au besoin contre tout-le-monde, arrogance, posture de cavalier blanc... Ce tableau lu par un clinicien ne soulèverait pas le moindre doute : il ne s'agit de rien d'autre que de paranoïa, au sens névrotique.
Que cette paranoïa soit le fait d'une seule personne n'est pas un obstacle à ce qu'elle imprègne rapidement le corps social. Il suffit pour cela que la personne en question soit bien placée. La personnalité paranoïaque s'entoure de semblables et contamine les autres, et c'est facile, car sa vision du monde est binaire : vous êtes avec, ou contre moi.
C'est d'autant plus inquiétant que d'autres exemples ont traversé l'histoire, et pas seulement celle des dictatures. Inutile de citer Staline ou la RDA pour la trouver : le McCarthysme était-il autre-chose, dans la plus grande démocratie du monde ?
Cette évolution, contrairement à d'autres, possède une inertie infinie, précisément parce qu'elle est irrationnelle. La criminalité n'augmente pas, mais il faut toujours plus de répression. Les peines plancher sont inefficaces, mais il n'est pas question d'y revenir. Les décisions sont inspirées par l'émotion, et un meurtre de psychopathe est soudain prétexte aux pires mesures d'enfermement, alors que ce type d'homicide est l'exception. La seule réponse à tout fait social devient la loi, au besoin une loi nouvelle vite votée, sous le coup de l'émotion. Pendant ce temps, la partie la plus éclairée de la société écarte les bras, lève les yeux au ciel, pousse quelques cris, et passe à autre-chose.
Encore quelques mois, et tous les contre-pouvoirs auront disparu. Avec l'arsenal législatif et policier dont la France se dote et continuera à se doter, elle sera fin prête pour une vraie dictature. C'est pour cela qu'elle a voté en 2007. Sans le savoir, j'en ai bien peur. En tous cas, je l'espère.
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23/01/2009 - Au nom de l'intelligence et de la liberté
Il se passe des choses tellement graves et inquiétantes en France, que je ne peux me taire plus longtemps. C'est du moins ce que je pensais jusqu'à ce matin, or il s'avère qu'à la réflexion, ces choses sont si graves et si inquiétantes que les mots me manquent pour en parler, et que je vais parler d'autre-chose, dans le genre léger, comme s'il ne se passait rien. Je vais faire remonter un vieux souvenir.
Il s'appelait Perdreau, drôle de nom pour un chien. C'était un berger à poil dur, d'une race indéterminée et sans doute bâtard, comme il y en a tant dans les Alpes du sud. Je l'ai rencontré vers dix ans, pendant des vacances dans cette région unique qu'est le Queyras, et dans le plus beau coin de ce massif reculé aux vallées suspendues et difficiles d'accès. C'était le chien des propriétaires de l'hôtel du village de Ceillac, les Favier. Il émanait de sa physionomie une sympathie immédiate et communicative. Ce chien à l'évidence aimait les hommes, avec une préférence pour les jeunes, comme beaucoup d'animaux. Assis une fois sur une marche, je l'ai vu venir s'asseoir à côté de moi, et après un moment il a posé sa truffe sur ma main.
Ce chien était un randonneur. Il repérait les touristes en partance pour une balade, connaissant la différence entre des espadrilles et des chaussures de marche. Alors il se plantait devant les gens, la bouille fendue jusqu'aux oreilles d'une espèce de sourire de chien, et n'avait alors de cesse qu'on l'autorise à partir en rando avec nous. Il prenait d'ailleurs les devants et nous interrogeait du regard à chaque bifurcation. Qu'on lui indique la droite, et il prenait à droite.
On le perdait parfois de vue, une balade de chien ne suivant pas forcément les sentiers ; une fois même il a filé d'un trait les oreilles au vent. Trois minutes plus tard un lièvre coupait notre route à quarante-cinq à l'heure, suivi à trois secondes près par le Perdreau, à fond la caisse lui aussi et la truffe au sol, oublieux de sa vocation de berger pour se mettre au braconnage.
Une autre fois nous l'avons vu de dix mètres en avant passer dix mètres en arrière alors qu'après une heure de marche nous approchions d'un hameau : il avait senti un de ses maîtres et prévoyait l'engueulade, en vertu de l'interdiction d'accompagner les touristes. Carpette, il avait disparu sous une voiture en nous attendant.
Au retour des promenades, il nous suivait jusqu'en vue du village, puis filait devant, confiant désormais en notre capacité à retrouver notre chemin. Perdreau aimait aussi se promener sans les humains et il s'était fait un jour accompagner d'une petite chienne. On l'a revu quatre jours après, mais tout seul. Dieu sait quelle virée d'altitude ils avaient faite ensemble, la chienne s'était blessée en tombant, et il était resté avec elle, ne rentrant qu'en la voyant morte.
Mais Perdreau avait d'autres cordes à son arc.
Un matin devant notre café-tartines, nous l'avons, stupéfaits, aperçu par les baies du restaurant, campé debout sur le toit de la voiture des Favier qui descendait en ville. A nos questions, il fut répondu que c'était sa coutume. Ses « maîtres » l'avaient bien dissuadé d'une pareille pratique, mais peine perdue. Perdreau descendait à Guillestre ou à Aiguilles sur le toit de la voiture, popularisant cette image dans tout le Queyras. Comment gardait-il son équilibre dans les lacets serrés de la route qui monte à Ceillac de Montdauphin ? Un des Favier nous raconta qu'il avait vu un jour son Perdreau sauter de la voiture en marche, attiré par on ne sait quel gibier aperçu ou senti. Un roulé-boulé dans le talus, et en avant pour une partie de chasse ; il était comme ça le Perdreau.
Ce chien randonneur avait fini par avoir un sommet à son actif : la Pointe de Saume, 3030 mètres, gravie avec mon oncle Jean. La photo du chien alpiniste au sommet orne encore la salle à manger du restaurant des Favier. Car l'animal prenait la pose, sur commande, tout fier.
Son goût de la liberté l'a perdu. Un garde-chasse a sévi contre cette bête d'une intelligence prodigieuse qui parcourait les bois en toute saison, ce chien errant qui dérangeait les chamois. La famille, sous peine d'une forte amende, s'est résolue à l'impensable : mettre Perdreau à l'attache. Il n'a pas fallu longtemps pour qu'il s'étrangle avec son collier. Un article dans le Courrier du Queyras a salué la mémoire de cette figure sur huit communes et deux cantons, comme s'il avait été Conseiller Général.
Le photographe alpin Bernard Grange a immortalisé ce cabot, figeant pour l'éternité son sourire quasi humain, et aujourd'hui encore, la bouille irrésistible du chien au sort tragique et stupide, victime de la flicaille et du règlement, s'affiche en cartes postales dans tout le Briançonnais. Pensez-y, si vous y passez : envoyez-moi une carte, mon adresse est à demander par message privé.
Merci d'avance, au nom de l'intelligence et de la liberté.
Tiens, je savais bien que je finirais par parler de la France...
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21/11/2008 - Une simple maison normande
Elle est granite, cette pierre de la Normandie occidentale dont on a bâti Granville et Saint-Lô. Elle est longue, haute, et pourrait être bretonne avec ses deux cheminées posées à chaque extrémité de la faîtière du toit d'ardoises. Elle est plantée à deux pas de l'église dont la sépare une prairie d'herbe grasse où les vaches ont sans doute paît pendant des siècles, au coeur d'un bocage où les habitations dispersées semblent indifférentes les unes aux autres. Comme beaucoup de ces demeures, elle s'ouvre par une porte centrale sur un escalier de bois, et deux grandes pièces à droite et à gauche ; un plan traditionnel régional. Elle a trois siècles.
Les maçons qui l'ont construite portaient sarrau et bourgeron ; à cette époque les paysans payaient l'impôt à Louis XIV. La maison fut celle du curé qui n'avait que trois pas à faire pour aller servir la messe. Juste au-dessus de la porte d'entrée, une statue de la Vierge dans une niche rappelait que le Roi venait de révoquer l'Edit de Nantes. Cela allait durer deux cents ans pendant lesquels la maison a hébergé les prêtres successifs et leur domesticité. Elle résonnait la première du son des cloches et ses occupants par leurs fenêtres ne voyaient que l'église et son chevet. La maison traversa le siècle des Lumières sans doute sans en être bien touchée, si loin de Paris et des Encyclopédistes ; elle connut les cahiers de doléance, puis la révolution et le serment des prêtres. Certainement, elle eut son lot d'imprécations et d'anathèmes, dans une Normandie hostile à la République et peut-être même partie prenante de cette Vendée qui monta jusqu'à elle. La Normandie qui fournit son contingent de chair à canon pour les guerres napoléoniennes, avant de traverser un dix-neuvième siècle mécanique dont ce coin de campagne ne verra pas les symboles arriver.
Puis vint la séparation de l'Eglise et de l'Etat et les inventaires. La maison, désertée par le dernier prêtre d'une longue succession, fut réquisitionnée par la commune qui y installa l'école du village. Après deux siècles où ses penderies avaient hébergé des soutanes et ses murs des crucifix, où elle avait vibré de prières et peut-être aussi des bruits moins catholiques des menus plaisirs d'une servante accorte, elle bruissait désormais des rires des enfants.
La voix qu'on y entendra pendant ses décennies sera celle des instituteurs de l'école laïque, gratuite et obligatoire. On enlèvera la Sainte Vierge de sa niche, et la cloche accrochée au-dessus de la porte, pour faire écho à celle de l'église si proche, ne sonnera pas les offices mais le début des leçons.
Les images en noir et blanc que des photographes, campés devant la bâtisse gris sombre avec leur boîtier de bois viendront faire, montreront deux classes uniques, l'une de filles et l'autre de garçons posant devant les murs de granite et les fenêtres basses, celles de leur salles de cours. Les maîtres et maîtresses souriront sur ces clichés comme sourient les gamins, dont certains quelque temps plus tard partiront pour un front dont ils ne reviendront jamais. Comme toutes les écoles de France, celle-ci, reprise au clergé naguère triomphant, apprendra à lire à quatre fournées de petits garçons aux yeux clairs dont un tiers ne profitera pas de ce savoir républicain.
Passe le vingtième siècle et ses horreurs. Après la Seconde Guerre Mondiale, les campagnes normandes ne suffisent plus à leurs habitants. La mécanisation opère, l'industrie a besoin de bras et les villages se vident. Après dix ans à peine, l'école ferme et la Mairie vend la maison.
Elle sera dorénavant l'habitation paisible d'une famille normande ordinaire, qui replacera, en bon foyer catholique, une Sainte-Vierge dans la niche. La statuette est un peu plus petite que l'ancienne et paraît petite dans la niche.
Pour la quatrième fois, le siècle change sur la maison de granite, dont la pierre visiblement se moque du temps qui passe. Depuis quelques années pourtant, les cheminées ne fument plus et le jardinet est envahi de hautes herbes folles, de clématite, de ronces et des arbustes qui se sont replantés sans l'avis de personne. Les propriétaires sont décédés, leurs héritiers mettent en vente ; c'est le lot commun de ces demeures campagnardes. Elle sera rachetée par des parisiens.
Le couple qui en fera sa maison de vacances, débrouissaillera le jardin, repeindra ses volets, remplacera la vieille porte de bois, ce couple semble être venu pour achever d'accomplir la destinée d'une maison à laquelle ses occupants successifs ont donné une âme. Ils sont tous deux docteurs ès-sciences, elle enseigne la physique et lui est astronome à Meudon. Les murs de granite résonnent maintenant de conversations scientifiques et des sons d'un piano où l'on joue Beethoven.
Ils ont enlevé la Vierge de sa niche, l'ont nettoyée et l'ont remise en place soigneusement.
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18/11/2008 - Que reproche-t-on à Eric Zemmour
On en veut beaucoup à Eric Zemmour sur les propos qu'il a tenus au sujet des races, notamment pour soutenir l'existence de ce concept que la science a bien été obligée d'abandonner au siècle dernier. On a raison de lui en vouloir, mais de quoi lui en veut-on ?
De se tromper ? Allons, qui d'entre-nous ne se trompe jamais, parfois avec le plus bel aplomb ? Zemmour a le droit de se tromper comme les six milliards d'êtres humains qui croient eux aussi qu'il y a des races car c'est là l'apparence des choses, et que l'apparence pour l'humain compte bien plus que la réalité souvent contre-intuitive. Zemmour dit des choses fausses sur tout, c'est un fait, mais après tout il n'est pas le seul.
En furetant sur des forums qui se sont emparés de son dérapage, j'ai pu voir aussi qu'on en voulait à Zemmour d'être ce qu'il est : petit, pas beau, juif, d'Afrique du Nord... Tout cela est non seulement infâme mais inutile.
Certains lui reprochent également d'être de droite. A ceux-là je rappellerais que 80% des français sont de droite, dont un tiers vote socialiste certes, ce qui ne les empêche pas d'être objectivement de droite. Peut-on reprocher à Zemmour ou à tout homme d'être comme tout-le-monde ?
Alors finalement, que lui reproche-t-on qu'on ne pourrait reprocher à tout autre ainsi qu'à soi-même ? Certes, sa position d'homme de média devrait lui imposer de renseigner un peu ses points de vue, de s'informer lui-même avant de prétendre informer les autres... Mais encore une fois, d'autres exemples viennent de bien plus haut. On cherche même vainement les cerveaux contemporains qu'ils soient politiques, philosophiques, religieux ou journalistiques qui apportent à la réflexion de leur société ce supplément de lumière qui, jour après jour, s'affaiblit. De ce point de vue, Zemmour est plus une victime qu'un coupable : comment peut-on exiger de lui plus que d'un Président de la République qui, sur un autre sujet, affirme qu'un prêtre a plus d'importance pour l'éducation qu'un enseignant ?
Je n'en veux pas à Zemmour de ce qu'il dit, n'importe qui aurait pu le dire et ses propos ont résonné avant qu'il les tienne au petit écran ou sur papier, sur tous les zincs de cafés de la France profonde. Je lui en veux d'autant moins que cela a le mérite de réveiller l'intelligence des plus éclairés d'entre-nous, et notamment ceux qui au sujet des races, ont pris la peine de se mettre au courant des savoirs scientifiques les plus récents.
Cela a le mérite de faire parler les gens, quitte à ce que des énormités soient dites*, sur un sujet encore très sensible et où les mots qu'on échangera maintenant sont peut-être autant de pierre que demain on ne se lancera pas. La France – comme le monde, mais surtout la France, pays des Lumières et de Victor Hugo – a besoin qu'on la réveille. Non à coups de bouclier fiscal, mais à coups d'idées même périmées, mêmes radicalement caduques, même celles ne reposant sur aucune donnée objective, car cela permet aux nouvelles générations de voir ressurgir une partie de la réflexion humaniste, de la pensée rationnelle, nées en France principalement, et à côté de laquelle ces générations risquaient de passer totalement. Et que cette réflexion passe surtout par Internet n'est pas un mal, puisque c'est justement par ce biais que ces nouvelles générations s'informent sur le monde.
Il est sain qu'on puisse dire des choses fausses dans une démocratie. Cela oblige la « vérité » à se manifester.
Non, là où j'en veux à Zemmour, c'est de traiter de problèmes aussi pertinents et actuels, avec cette légèreté, ce goût de la provoc pour elle-même, ce nombrilisme et pour tout dire cette stupidité qu'il affiche tant en paroles qu'en écrits.
Un type capable de dire à propos de la condition féminine que laquelle il y a tant à dire, qu'il ne change pas les couches de ses enfants pour ne pas perdre sa virilité, il ne faut ni l'interdire, ni le censurer, il faut l'éduquer, le ramener à l'école et lui montrer que parler, ce n'est pas ça. Zemmour, au boulot, tu sais peut-être écrire, il te reste à apprendre à penser.
*Exemple d'énormité lue : un internaute justifie l'existence des races humaines en arguant de celles des races bovines et chevalines étudiées par l'INRA...
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15/11/2008 - Eric Zemmour redécouvre les races
Je découvre Eric Zemmour. Il a l'air gentil.
Tellement gentil que pour lui, le fait qu'une personne ait la peau noire et lui la peau claire semble suffisant pour affirmer l'existence d'une race blanche et d'une race noire. Simple.
« Je suis blanc, donc il y a une race blanche ».
Il est soutenu dans des forums Internet où l'on vante l'évidence : il n'y a qu'à regarder. La race est donc une évidence ; la rotation du Soleil autour de la Terre aussi. Au passage on conforte aussi Zemmour sur ces forums dans son affirmation que contester l'existence des races est une démarche inverse (et la comparaison n'est sans doute pas innocente) à celle consistant à exacerber les races comme le faisaient les hitlériens. Rien que ça.
Quelle est la réalité ? Dire qu'il y a des races oblige celui qui l'affirme à les décrire avec précision, c'est-à-dire à tracer leurs limites de façon à ce qu'on puisse dire à coup sûr d'un individu pris au hasard, qu'il appartient à telle ou telle. Ainsi fait-on pour les chiens et les chats, de qui l'on a (au prix d'innombrables générations de sélection par croisements) multiplié les typologies justement appelées races. Pour tout animal racé, on peut dire sans risque d'erreur à quelle race il appartient, et ce en fonction de critères parfaitement définis que les experts mesurent avec soin lors des concours. Encore que de très légères mutations individuelles apparaissent, mais c'est là le plaisir de l'expert, que de repérer ces différences pour primer les animaux les plus typés dans chaque race.
On avouera que typer les humains sur le même modèle demande pour le moins qu'on s'en explique, et pas d'une simple phrase. L'homme étant un animal comme les autres sur le plan biologique, l'existence de races humaines ne pourrait que résulter d'une pareille sélection dont on se demande qui aurait bien pu l'opérer. Pas la nature, en tous cas : la nature sélectionne des espèces, pas des races. L'homme pourrait-il être la seule espèce à en posséder ? Par quel miracle ?
On attendait donc d'Eric Zemmour une argumentation solide qui, dépassant son cas personnel et celui d'une autre personne présente sur le plateau d'Arte, nous montre d'une part les limites des races entre elles, d'autre part le mode de formation desdites races sur des bases biologiques. Néant. Eric Zemmou en est resté à ce « vous êtes noire, je suis blanc », sans doute suffisant pour emporter l'adhésion de Madame Michu, mais cruellement indigent pour tous ceux qui comme moi cherchent à comprendre quelque-chose à l'espèce humaine à la fois dans son unicité et dans sa diversité.
Oublions Zemmour. Constatons l'incapacité à définir les races objectivement et laissons les aficionados de ce concept s'échiner à le cerner. Nous serons frappés alors d'un autre fait : les tenants des races traitent de « révisionnistes » ceux qui mettent en doute leur théorie. Là encore, le terme fait mouche et en dit bien plus sur celui qui l'emploie que sur celui qui est visé. Hitler par-ci, révisionnistes par-là... L'affaire est-elle indissociable de la notion de fascisme ? Il semble que oui et pourtant, il s'agit d'une sorte de sophisme. Comme si les nazis avaient l'exclusivité du racisme et plus généralement de l'exacerbation du concept de race ! Reprenons les manuels scolaires républicains de la fin du dix-neuvième siècle...
Les différences de couleur sont indéniables, mais pourquoi ne prendre qu'elles comme critères de détermination ? La largeur du nez ne fait-elle pas l'affaire ? Ah mais non ! Si on prend cette largeur comme critère, la majorité des asiatiques et des africains va se trouver ensemble, les européens quand à eux faisant race commune avec les Ethiopiens... Non, ça n'irait pas !
On voit à quel ridicule on s'expose dès qu'on cherche à prêter une quelconque objectivité à ces divisions de l'humanité. Laissons s'exprimer les différences physiques, recherchons les caractères génétiques qui nous en diront beaucoup sur l'histoire de l'homme, et ce sera suffisant pour nos petites intelligences.
Mais plus généralement, à quoi servent les races ? Une fois qu'on a dit « vous êtes noire, je suis blanc », quel bénéfice peut-on tirer d'affirmer sans preuves « vous appartenez donc à la race noire et moi à la race blanche » ? A rien. L'existence supposée des races n'apporte aucune information sur le réel. Elle ne fait ni les noirs plus noirs, ni les blancs plus blancs. Elle n'aide pas à mieux comprendre l'essence du genre humain. Elle ne sert qu'à accréditer l'idée de division. C'est tout.
La vraie question est-donc celle-là : dans quel but accréditer cette idée ? La réponse chez Zemmour, le gentil petit gars qui monte.
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10/11/2008 - Moi et les cons
Une fois n'est pas coutume, je vais parler de moi.
J'ai un rapport que je crois très particulier avec la connerie humaine qui m'entoure comme elle entoure chacun. Explication.
Je tolère parfaitement la connerie, je l'observe, je la regarde et l'écoute s'exprimer, je l'analyse un peu comme on étudie une bestiole sous le microscope. D'une certaine façon elle me fascine autant que l'intelligence, mais autrement ; je suis attentif au pouvoir qu'elle a de faire tache d'huile. Elle est pour moi, non un phénomène sociologique, étant tellement répandue, mais l'atmosphère même où nous respirons, elle baigne la société, elle est son rayonnement fossile à trois kelvin. Attention, je ne méprise personne, et comme j'aime à le dire, on est tous le con de quelqu'un. Seulement, il faut reconnaître que certains font effort pour être le con de tout le monde. J'ai ma part de connerie comme tout un chacun mais la différence avec les vrais cons est que j'en ai honte et que je cherche à la dissimuler, alors que le con l'arbore, en pavoise, c'est sa fierté.
Voilà finalement qui définit assez bien les humains, non l'intelligence ou son contraire, mais bien la façon qu'a chaque humain de gérer sa bêtise.
Bref, j'ai pour la connerie l'indulgence que l'hôpital doit avoir pour la charité. Je fais avec, je m'en contente, je l'envie parfois quand je vois à quel point elle permet à ceux qui en sont dotés suffisamment, de bien vivre, d'être heureux, sûrs d'eux-mêmes et non remplis des doutes qui m'assaillent. Ce confort du con, je l'avoue me rend jaloux. Mais là encore, j'ai honte, je me cache.
Non je n'ai rien contre les cons.
Le problème est que les cons ont quelque-chose contre moi. Certes, je ne suis pas le seul. Tout le monde a eu une ou plusieurs fois affaire à des cons, mais j'ai l'impression que chez moi c'est caricatural. C'est comme si les cons étaient incapables de me supporter ; ma seule présence les indispose, et il semble qu'elle les oblige à exprimer leur connerie avec une force décuplée. Toute ma vie, par périodes, j'ai eu maille à partir avec des cons, des vrais, des bas de plafonds fiers de l'être. De ceux qui sont tellement cons qu'ils se permettaient de penser que j'étais plus con qu'eux. Parce que, c'est connu, pour penser que tous les autres sont cons, il n'y a pas mieux que les vrais cons.
Mais le pire est qu'en même temps que cette connerie s'exprimait également leur méchanceté, laquelle comme on sait est le côté face de la connerie. Or, j'ai peut-être mes défauts mais je suis un gentil. J'ai à chaque fois opposé à cette connerie agressive et militante la force, pas si dérisoire que ça, de ma totale inertie. Ma présence les insupportait ? Je ne bougeais plus d'un pouce. Je me suis découvert avec le temps une vocation de sangsue ou de pou, accroché à sa place avec une apparente insensibilité à tout. Je suis devenu un mur pour l'agressivité des cons ; ils s'y usent. A quinze ans, j'en bavais mais je tenais bon. A trente ans, je traitais ces cons et leurs actes avec un mépris glacial. A cinquante, je leur souris de commisération et les écrase dès que je le peux.
Combien ont-ils été à se jeter sur ma frimousse en croyant à une proie facile ? Je pourrais en remplir un autobus. Peut-être pas, mais un taxi indien sans problème. Ils représentent tout ce que je hais : l'égocentrisme, la surestimation de soi, la capacité à haïr, la puissance destructrice, l'incapacité à agir sans calcul... Alors, j'en cite quelques-uns, Dominique, Gilles, Bernard, Stéphane, où en êtes-vous ? Vous avez rebondi sur moi comme une auto tamponneuse et vous en êtes repartis groggy et écoeurés. Mes regards vous ont suivis alors que vous vous éloigniez en maugréant contre moi, et j'en ai ri.
Mais j'ai aussi et comme tout le monde, des amis. Or, il s'avère que mes amis sont aux antipodes de ces crétins arrogants, aux dents longues souvent, que mon indifférence marmoréenne a fini par décourager. Mes amis sont brillants, cultivés, bourrés d'humanité, généreux, indulgents, ils mettent au-dessus de tout le bien à faire au sort commun, ils ont du talent, de l'humour, et ne mettent jamais leur personne plus haut qu'elle ne mérite de l'être.
Moi qui n'ai pas toutes ces qualités - sauf l'humour peut-être mais que faire avec ça quand on n'a pas le reste ? je regarde ces gens qui m'entourent, et ils me rassurent sur le monde et sur moi. Alors, j'en cite quelques-uns : Milan, Eric, Pascal, Patrick, Michel, Jean-René, Sandrine... Je vous dis merci d'exister. Les amis que j'ai je suis fier de les avoir. Et finalement, les ennemis que j'ai, je n'en suis pas moins fier.
Je dois être un peu con.
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15/10/2008 - La pioche et l'archet
1989. Une foule immense et pacifique s'est rassemblée, semble-t-il spontanément, devant le mur de Berlin. Dans une ambiance à la fois joyeuse et solennelle, elle s'apprête à mettre fin au vingtième siècle politique ; déjà, les individus les plus costauds, équipés de pioches, se sont symboliquement attaqués au béton sous le regard curieux et réprobateur mais impuissant d'une police jusque-là omnipotente.
1812. Napoléon en grand apparat assiste en mélomane averti à un concert symphonique à Paris. Sur scène, le grand violoncelliste français Jean-Pierre Duport. L'Empereur est ravi ; il adore la musique, où il voit non seulement un art divin mais aussi une expression supérieure de ces mathématiques dans lesquelles il excelle. Cet esprit éclairé est en effet capable de discuter aussi bien de musique avec un musicien que de physique avec Laplace. Autour de lui dans la loge impériale, s'ennuient les maréchaux présents. Seul Talleyrand apprécie, en connaisseur lui aussi, les sons du concert.
A Berlin, les premiers blocs de bétons sont tombés et la foule se les arrache pour les garder en souvenir. Les radios du monde entier bruissent de la nouvelle, les télévisions ne vont pas tarder à affluer, pour une fois laissées libres par les autorités qui désormais n'en ont plus guère. La première nuit s'achève, le mur n'est pas encore tombé physiquement, mais c'en est déjà fini de cette barrière absurde érigée par l'antagonismes des puissants à la gloire de l'intolérance.
Le concert a pris fin. Napoléon ayant claqué dans ses mains, toute la salle s'est trouvée autorisée à l'imiter et c'est un triomphe, en particulier pour le violoncelliste Duport. L'Empereur se lève et manifeste son intention de rencontrer ce dernier pour rendre hommage à son talent. Il quitte sa loge suivi des maréchaux et se dirige vers un salon où l'on se hâte d'amener Duport et son violoncelle.
Berlin, seconde nuit. La foule, plus nombreuse encore que la veille, s'est de nouveau rassemblée au pied du mur, dans une ambiance maintenant indescriptible d'enthousiasme. Les télévisions sont là, et leurs projecteurs blafards éclairent les piocheurs qui frappent à nouveau, les jeunes gens qui sont montés à califourchon sur la paroi maudite, et même l'engin de chantier qu'on a réquisitionné pour aider à l'abattage des pans de muraille.
On a assis Napoléon dans un fauteuil, ses maréchaux autour de lui, et Duport s'en approche avec componction, son violoncelle à la main. L'Empereur complimente l'artiste, qui répond d'une formule d'usage et salue profondément. Ils échangent quelques mots sur les oeuvres entendues, puis Napoléon s'intéresse à l'instrument, se fait expliquer par Duport la façon de faire résonner les cordes et de placer la note ; il ne manque pas d'observer la stricte proportion à respecter pour passer d'un ton à l'autre, et la traduit immédiatement en pensée par une courbe exponentielle. « Cet instrument est-il précieux ? demande-t-il.
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Certainement, Sire, répond Duport, car il a été fabriqué par le célèbre facteur crémonais Antonio Stradivari. Ce violoncelle vient d'avoir un siècle.
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Me le prêteriez-vous un instant ?
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Ce serait un grand honneur, Sire.
Et Napoléon assez maladroitement prend entre ses jambes le violoncelle, en demandant « Comment diable tenez-vous cette chose ? ». Duport blémit, et murmure seulement « Sire... ». L'un des éperons de l'Empereur a effleuré la caisse du précieux Stradivarius.
Près d'eux Murat, un rustre qui n'aime que les chevaux, s'intéresse aux crins de l'archet.
Berlin. Pendant qu'on s'acharne sur ce qui n'est désormais plus qu'un vestige d'une époque révolue, un homme dégarni à l'air à la fois d'un poète et d'un savant, s'est assis devant le mur. Projecteurs et caméras se sont braqués sur lui car on l'a reconnu. Il joue une partita de Jean-Sébastien Bach sur un splendide violoncelle. Il s'appelle Mstislav Rostropovitch et son violoncelle arbore au bas de la caisse une très fine rayure qu'on ne voit qu'en s'en approchant. Son instrument s'appelle le Duport.
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30/09/2008 - Hommage à Ronald
A la demande générale de mon fan club aux abois, je me fends d'un billet que je ne voulais pas écrire : mon avis sur la crise financière.
Je n'ai pas d'avis sur la crise financière. Je l'attendais, elle arrive, elle est là, point.
J'ai juste envie de lancer un hommage à un ancien acteur hollywoodien aujourd'hui décédé, qui en passant un jour par hasard dans le bureau ovale de la Maison Blanche, s'exclama "L'Etat n'est pas la solution, l'Etat est le problème".
Hommage lui soit rendu ainsi qu'à celle qui mena en même temps que lui, de l'autre côté de l'Atlantique et dans la même langue, une politique en tous points semblable : Margaret.
Quel beau couple ils formaient à l'époque !
L'une, face à une grève générale de mineurs à bout de ressources, pressentant dans une géniale intuition que cette profession ne portait pas l'avenir du pays, en profita pour y liquidier le syndicalisme et faire passer sous l'arc de triomphe une politique qui créera des pauvres jusqu'à hauteur de quinze millions.
L'autre, face à une grève des contrôleurs du ciel, licencia purement et simplement en grand libéral qu'il était les milliers de grévistes pour les remplacer par des stagiaires. Rien que pour faire comprendre que la grève est un droit constitutionnel, soit, mais que le libéralisme ne la tolère que si elle n'a pas lieu.
Je leur dédie à tous deux la crise financière actuelle.
Bien sûr, les apôtres du libéralisme présentement au pouvoir en France ont beau jeu de nous dire que le système n'est pas fautif, mais qu'on l'a perverti, qu'on a abusé de lui, et qu'il faut lui donner des règles...
Mais, nom de D de b de m, le propre du système libéral, c'est justement de ne pas avoir de règles ! Plus on le régule, moins il est libéral ! C'est précisément à cela qu'a travaillé le couple infernal anglophone et transatlantique des années 80 !
Pour les libéraux, (les vrais, pas ceux qui gouvernent actuellement la France à vue, louchant vers Washington quand tout a l'air normal à Wall Street, donnant des leçons d'équité économique et de règlementation nécessaire quand tout commence à péter), pour les libéraux donc, l'état est une nuisance, et la règle un obstacle à contourner ou abolir.
Aucun d'eux n'a la moindre philosophie. Aucun ne se dit qu'à abolir les règles et avec elles la morale en affaires, on ne peut que construire une société absurde qui s'autodétruit à intervalles réguliers. Précisément parce que c'est l'immoralité et l'absence de règles qui la mènent.
Ce qui se produit en ce moment était prévisible, c'est la conséquence inéluctable de l'évolution du "système", autrement dit le capitalisme, qui après avoir été industriel, ne pouvait qu'être financier. Cette crise - dont on nous dit en France que, c'est juré, elle va servir de leçon, c'est un monde qui s'achève, il faut reconstruire un système juste et régulé - cette crise n'est sans doute pas la dernière, quelles que soient ses conséquences. Car ce qui l'a provoqué et qu'on appelle pudiquement des "erreurs", sont tout sauf des erreurs : ce sont des comportements délibérés, encouragés par le système lui-même, poussé au paroxysme de son déchaînement par Margaret et Ronald (et leurs amis). Non, le capitalisme n'est pas devenu fou : il est le capitalisme.
Il a juste déchiré la peau sous laquelle il apparaissait naguère : celle d'un appareil industrieux producteur de richesses matérielles (même mal réparties) et de progrès technique (même mal partagé), pour la remplacer par celle, jusque-là sous-jacente mais déjà préformée, d'un Nosferatu dont la gueule exsanguine les membres.
La finance vampirisant l'industrie.
Jusqu'à la mort ? Non, jusqu'à la prochaine métamorphose.
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22/09/2008 - EDVIGE : et si on s'en fichait ?
Le projet de fichier tous azimuts du Ministère de l'Intérieur a provoqué à juste titre un beau tollé, lequel aboutira sans doute à ce qu'il soit retiré ou vidé de sa substance. Nous parlerons plus tard de la stratégie de l'exécutif à propos de ce fichier, déjà mise en oeuvre pour d'autres initiatives, et qui fait à chaque fois apparaître Nicolas Sarkozy comme l'arbitre impartial qui sait entendre le peuple et modère les ardeurs de son propre gouvernement. Ce qui est sans aucun doute à mille lieues de la vérité, quand on connaît si peu que ce soit l'ex premier flic de France métamorphosé en magistrat élyséen. Non, c'est le fichier lui-même, ou plutôt l'idée du fichage qui nous intéressera dans un premier temps.
Il serait absude d'être contre tout fichage dans une société comme la nôtre. Bien sûr, certains le sont, mais ce sont les tenants d'une anarchie de bon aloi, une anarchie au sens noble, où les citoyens sont leurs propres rois dans une société harmonieuse qui s'auto régule sans police. Nous ne sommes pas dans une telle société – dont on peut rêver par ailleurs – et la nécessité d'un fichage se fait et se fera sentir tant que nous n'y serons pas. C'est à dire éternellement, à l'échelle de l'homo sapiens.
La question dès lors est bien : qui doit-on ficher ? La délinquance, soit. C'est déjà le cas depuis longtemps, et EDVIGE n'apporte rien de neuf. La société civile ? C'est beaucoup plus délicat, mais même dans ce cas EDVIGE n'innove pas : comment croit-on que toutes les commanderies templières aient pu être investies le même jour dans toute la France de Philippe le Bel, et leurs occupants arrêtés, si l'on n'imagine pas que le roi, ou l'église, ou les deux, possédassent un fichier exhaustif des succursales de l'Ordre du Temple ? De même peut-on l'imaginer des Empereurs romains pour les chrétiens des premiers siècles, ou même de Pharaon – en l'occurrence, Ramsès II – pour les juifs. Alors, si l'idée de ficher la société civile est si ancienne, que peut-elle avoir de si choquant ? Mais précisément que nous ne sommes plus au moyen âge, encore moins dans Rome ou dans l'Egypte des Pharaons ! Les Lumières, la Révolution Française, la République, la démocratie et les droits de l'Homme sont passés par là. Qu'ils ne puissent à eux tous empêcher qu'un gouvernement élu ne ressorte cette vieille idée en dit long, soit sur ces concepts que nous autres Français croyons si fort universels, soit sur le gouvernement concerné.
Encore le fichage généralisé dans les sociétés pharaonique, romaine, médiévale – et nous y ajouterons pour faire bonne mesure celles du Roi Soleil et de Napoléon – s'explique-t-il par la dictature, et celle-ci n'a jamais besoin de justifier ses méthodes. C'est l'avantage de l'arbitraire...Dans une démocratie comme la nôtre le fichage des citoyens lambda doit trouver une justification ; nous lisons donc dans les objectifs du fichier EDVIGE qu'il vise les personnes « pouvant porter atteinte à l'ordre public ». Et c'est là que le bât blesse.
Car, comme le disait Laurent Joffrin, les élus et candidats, les représentants syndicaux, les leaders d'opinion, les chefs religieux, sont moins que tout autre personne susceptibles d'attenter à l'ordre public. S'il se cantonne à cet objectif, EDVIGE est donc totalement inutile. Dès lors, cette pseudo justification tombant d'elle-même, le fichage retourne à l'arbitraire et EDVIGE devient de facto un fichier de nature politique, donc essentiellement anti démocratique.
Que serait alors un fichier utile ? Mais naturellement, celui qui identifierait les personnes susceptibles de protéger l'ordre public ! Hormis la police qui réprime et la justice qui punit, l'ordre public n'est-il pas l'affaire de tout citoyen ? Parmi ces citoyens, certains ne sont-ils pas mieux à même de prévenir les conflits entre les groupes sociaux, de faciliter l'intégration des individus dans la société, de mettre de l'huile dans tous les rouages ?
Bien sûr que si. Dès lors, le fichier qu'il faut faire, le seul fichier, le vrai fichier, le fichier éternel (pour paraphraser un homme qui pour avoir rétabli les libertés publiques n'en fut pas moins un démiurge du fichage), c'est le fichier des ces personnes-là : éducateurs, artistes, militants associatifs, bénévoles de l'humanitaire... Ce sera d'autant plus facile qu'un tel fichier pourra se passer d'informations inutiles sur les préférences sexuelles et l'état de santé. Il suffira qu'il renseigne l'état et après lui la République, sur les ressources humaines disponibles en matière d'éducation, d'épanouissement, de protection sociale, de culture et de solidarité.
Naturellement, le fichier dirait aussi en quoi la république et l'état peuvent aider ces humains, matériellement d'abord. Voilà un fichier qu'il serait bon ! Au boulot, Michèle et Brice, au boulot.
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16/09/2008 - Pour en finir avec la littérature New-Age
Après avoir passé mes vacances avec Guillaume Musso, j'ai envie de crier : assez !
Assez de fantômes, de revenants, d'Êtres Supérieurs, d'anges, de Messagers...
Assez de prémonitions, de destins écrits qu'il faut revivre, de retours vers le passé qui modifient le présent...
Assez d'expériences de mort imminente, de réincarnation, d'auras, de corps astraux, de doubles de soi-même...
Assez de mondes parallèles, de lignes de temps qui s'entrecroisent, de présages, de voyants, de pilules magiques, de transmissions de pensées...
Assez de philosophie zen, de nirvana, de mahabaratin, de discours écolo gnan-gnan où les animaux valent mieux que les humains...
Stop.
Mais assez aussi de plagiats, assez des mêmes mythes éternellement recyclés, assez de reprises ad nauseam de thèmes éculés, épuisés par Lovecraft ou Arthur C. Clarke, et avec un autre talent.
Assez de romans interchangeables, de parutions annuelles millésimées et stipulées par contrat ; un véritable écrivain ne peut pas savoir à l'avance quand il publiera son prochain livre.
Un jour viendra où un auteur, après avoir vomi sur le tas de littérature new-age dont il aura débarrassé sa bibliothèque, prendra sa plume ou son clavier et écrira le roman qui enterrera ce fatras, comme le Sacre du Printemps a enterré un siècle de romantisme musical allemand et de ses avatars. Qui sait, cet ouvrage est peut-être déjà sur le métier ?
Dans ce roman à écrire, les réincarnations foireront, les prémonitions ne prévoieront rien d'autre que l'arrivée du tiers prévisionnel, les anges se prendront les pieds dans les tapis, les voyants ne verront rien (pire que se tromper, pour un voyant), les Êtres Supérieurs habiteront juste l'étage au-dessus, les voyages dans le temps se feront à la vitesse normale du temps, les mondes parallèles se mélangeront, les extra-terrestres ne débarqueront pas ou s'ils débarquent ils voudront de la soupe aux choux, la transmission de pensée ne fonctionnera qu'avec l'horloge parlante, les auras s'éteindront quand l'EDF sera en grève, les corps astraux se feront chier dans la quatrième dimension et picoleront du picon-bière au comptoir, entre Saturne et Jupiter...
Dans ce roman, les humains n'auront aucun besoin de rencontrer leur double immatériel pour se rendre compte qu'ils ont déconné et qu'ils doivent réparer le mal qu'ils ont fait ; ils n'auront pas besoin de mourir pour comprendre la vie ; ils n'auront pas besoin de s'asseoir en tailleur ou de faire des heures de yoga pour se réconcilier avec l'autre humain qui les aime ; ils n'auront pas besoin d'avoir des accidents d'anesthésie et de voir des tunnels sombres pour apercevoir la lumière.
Dans ce roman, un personnage qui s'assiérait en face d'un autre dans un hall de gare pour lui dire : « Attention à vous, le malheur vous guette... » s'entendra répondre « Vous aussi mon vieux, et je ne suis pas voyant ». Cet autre qui verrait sa femme morte depuis dix ans sortir d'une cabine téléphonique lui dira simplement « C'est pas trop tôt, vous êtes pas toute seule à avoir besoin de téléphoner ». Ce troisième sous les yeux duquel les lettres de son potage alphabet s'ordonnanceraient mystérieusement sur le bord de son assiette pour lui délivrer un message sibyllin permettant de retrouver l'Atlantide, avalera sa soupe, mangera un yoghourt maigre et ira se coucher.
Dans ce roman, les personnages vivront des aventures petites ou grandes, mais qui auront valeur dans le réel, car nul Messager ne sera venu leur faire toucher du doigt leur insignifiance d'humains ordinaires. Ils connaîtront des situations compliquées et problématiques, mais ils y trouveront des solutions à leur taille, en mettant en oeuvre le génie humain qui les habite et non d'hypothétiques forces obscures dont on ne sait pas si on nous invite à y croire ou à en rire. Ils s'élèveront ou s'abaisseront, ils vivront ou mourront car tel est le destin des personnages de romans ; mais leurs destinées belles ou laides nous iront droit au coeur, car ils seront comme nous, seulement armés de courage, d'intelligence, de savoir ou de candeur, et non précautionneusement protégés par des entités impalpables qui les gouverneraient.
Il faut bien rêver ?
Certes. Et s'éveiller aussi. Une fois que les éditeurs ont rempli leur compte en banque.
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Qui suis-je?
Ludwiblog publie les lundis et jeudis, depuis l'éditorial jusqu'à la fiction,en une page A4 maximum. Parfois même quelques vers. Exercice d'écriture, humour, confrontation aux regards, échanges d'idées, d'indignations et de sourires.
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