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13/04/2015 - Couper un arbre d'une forêt n'est pas grave, sauf si c'est le dernier... (Rabindranath Tagore)

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22/03/2015 - Eclipse : l'incroyable chronique de François Lenglet

L'éclipse de Soleil du 20 mars 2015 aura été l'occasion du plus lamentable étalage de bêtise officielle qu'il ait été donné de voir en France depuis des décennies.
L'Education Nationale, incapable d'assurer la sécurité oculaire des élèves mais - c'est encore pire - de faire de la pédagogie à propos du phénomène, confine les enfants dans les classes pendant l'éclipses. Jusqu'aux lycéens, dont certains sont majeurs.
La grande presse, de son côté, pourrit littéralement les ondes d'informations incomplètes, inexactes, farfelues, parfois complètement fausses. Ne fallait-il pas, pour BFMTV, pour voir l'éclipse totale, aller "en Antarctique" ?
La palme revient à l'inénarrable François Lenglet qui nous fait un étalage brillant sur RTL de son inculture scientifique, sur un tapis déroulé complaisamment par Yves Calvi.

Lenglet, dans une chronique ridicule autant sur le fond que la forme, indique que l'éclipse va plonger l'Europe dans l'obscurité, et de façon si brutale pour la production d'électricité photovoltaïque, que les autres énergies n'auront pas le temps de prendre le relais. Résultat : un risque d'effondrement en château de cartes du système électrique européen. L'information, fausse en elle-même, est étayée de "détails" tout aussi faux. Les commentaires postés sur le site de RTL ne seront suivis - faut-il s'en étonner - d'aucune rectification.
L'incroyable chronique ici :
http://www.rtl.fr/actu/economie/eclipse-solaire-du-20-mars-un-test-de-resistance-pour-le-reseau-electrique-europeen-7776849360
Naturellement, il ne s'est rien passé le 20 mars, la baisse de luminosité ne pouvant déterminer de faillite du système davantage qu'un simple passage nuageux. Mais ça ne fait rien : la désinformation est passée, et c'est l'essentiel. Le même économiste nous expliquera avec le même type d'argument que l'Europe est en crise et qu'il faut pour en sortir résorber les acquis sociaux et les dispositifs de redistribution "sous peine d'effondrement du système européen", sans doute.
Bin tiens !
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26/11/2013 - Incroyable erreur géographique ! France 2 a craqué.

Au journal de vingt heures du 26 novembre 2013, David Pujadas introduit un sujet sur une île d'Irlande qui serait "la pointe extrême du continent européen". Vérifions.
Soit on prend le mot "continent" dans son sens géologique et alors l'Irlande n'en fait pas partie, soit on le prend dans son sens géographique et la pointe extrême du continent européen est l'Islande.
L'Islande avec un "s" après le "I". Mais il y a pire encore !
Dans le sujet lui-même, Loïc de la Mornais en rajoute une couche hallucinante en déclarant (il est sur place) : "A partir d'ici la prochaine terre vers l'ouest est le Groenland..."
J'ai manqué l'engloutissement de l'Islande pendant le week-end ?
Ou bien ils n'ouvrent jamais un Atlas, les journalistes de France 2 ?

http://www.francetvinfo.fr/replay-jt/france-2/20-heures/jt-20-heures-mardi-26-novembre-2013_462688.html
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18/11/2013 - Lee Harvey Oswald forever

À l'occasion du cinquantième anniversaire de l'assassinat de JK Kennedy, le Nouvel Observateur publie un dossier dont une partie revient sur les coups de feu de Dallas. Le but ? Faire admettre la thèse – pourtant officielle – de Lee Oswald tireur unique.

Pourquoi ? Y aurait-il donc un doute ? Si c'était le cas, ne comptons pas sur cet article pour le lever, bien au contraire. Examinons quelques-unes de ses affirmations.

Les premiers mots du texte sont significatifs : « Trois coups de feu résonnent ». Avec cela, tout est dit si l'on se souvient que la thèse officielle du tireur unique ne saurait se satisfaire d'un quatrième coup de feu. Le travail de la commission a semble-t-il tendu, non à rechercher le nombre exact de coups de feu, mais à démontrer qu'il n'y en avait eu que trois. Pourquoi ? Peut-être parce qu'on n'a retrouvé que trois douilles au cinquième étage du dépôt de livres. Mais laissons la polémique et passons aux faits. Citons l'article.

« La première balle a manqué sa cible. »

C'est étrange car, par définition, elle doit être la plus précise, le tireur ayant tout le temps de viser contrairement aux tirs suivants. Or, les suivants sont justement les plus précis.

« La deuxième balle a frappé JFK au cou. Le président a porté ses mains à sa gorge et Connally... a senti une douleur terrible avant de crier... »

Cette présentation induit une quasi simultanéité entre le coup de feu à la gorge de JFK et la blessure de Connally (gouverneur du Texas assis à l'avant). Or, les images démontrent que Kennedy porte ses mains à sa gorge deux secondes environ avant que Connally ne soit touché à son tour.

L'article reprend ici la succession des faits tels que présentée par la commission Warren ; or, on sait que ce sont justement les imprécisions et incohérences de celle-ci qui ont suscité les contre-enquêtes.

L'article nous invite à distinguer les faits avérés des éléments incertains. C'est louable mais on ne peut que constater que les enquêteurs de l'époque ont fait l'inverse. Disons tout de suite que je ne cherche pas à disculper Oswald même si le rôle de celui-ci reste à cerner et si on n'a pas réussi à prouver qu'il avait tiré au fusil ce jour-là (test à la paraffine négatif). Oswald est certainement mouillé jusqu'au cou. Mais l'article répond-il à la question « Y a-t-il eu complot ? »

Il dit : « La grande majorité des témoins » entendent des coups de feu du dépôt de livres. Soit, mais on peut en conclure que d'autres témoins ont déterminé une autre origine aux tirs. Restons objectif comme le propose l'article : la « grande majorité » des témoins était au pied du dépôt de livres ou juste en face ; il est normal qu'ils aient entendu les tirs qui en provenaient. Leur nombre ici ne justifie en rien qu'il n'y ait pas eu de coups de feu ailleurs. Or, d'autres coups de feu ont été entendus par des témoins ne constituant pas la majorité (et pour cause) derrière une palissade à l'avant du cortège. À cet endroit n'étaient placées qu'une vingtaine de personnes. Elles ont toutes entendu les coups de feu venus de l'avant. Parmi elles, des policiers de Dallas.

« Sur la base d'un étude minutieuse, les rapports d'autopsie ont tous conclu que les deux balles venaient de l'arrière ». Sur la base d'une étude minutieuse ? L'autopsie fut la plus scandaleuse opération militaro-politique de l'après-guerre, réalisée à la va-vite par des médecins incompétents sous le contrôle d'officiers de marine. Certains examens n'ont pas été effectués, on ne s'est par exemple pas assuré que la balle entrée dans le dos étaient bien ressortie par la gorge. C'est pourtant ce qu'a affirmé le rapport.

Cette blessure à la gorge est un énorme caillou dans la chaussure de la commission. Tout se passe comme si l'autopsie avait été faite en parfaite connaissance des causes de la mort : des balles tirées de l'arrière. Dans ce cas, la plaie à la gorge ne pouvait être qu'un orifice de sortie et pour éviter qu'il n'y ait quatre balles, elle devait correspondre à un impact dans le dos. Il n'a absolument pas été prouvé que cet impact dorsal soit l'entrée d'une balle traversante. Pour la gorge, il faut savoir qu'à l'hôpital Parkland où l'on a essayé de sauver Kennedy, cette plaie a été considérée comme une entrée car elle en avait toutes les caractéristiques. L'autopsie aurait été bien en peine de prouver le contraire puisqu'à Parkland, les médecins l'avaient élargie pour en faire une trachéotomie. Plus personne aujourd'hui ne peut plus prouver que la plaie à la gorge n'était pas un trou d'entrée. « Contentons-nous des faits », qu'il dit.

S'agissant de la balle mortelle, l'article dit : « tirée de la droite, entrée par le front et suivant une trajectoire oblique, elle aurait endommagé la partie gauche du cerveau or celle-ci est intacte. »

Non. La balle a pu avoir une trajectoire rasante qui frappe Kennedy près de la tempe et emporte l'arrière droit de la tête. Le front ne porte pas d'impact ! Au contraire, les constatations de l'autopsie (qui ne correspondent pas bien aux images mais passons), font état d'une partie du cerveau manquante à l'arrière droit, ce qui ne peut avoir été produit par un tir provenant de l'arrière droit (lequel aurait marqué une entrée), c'est juste une question de bon sens, ce même bon sens auquel l'auteur de l'article nous exhorte.

La blessure mortelle de Kennedy n'est clairement compréhensible que par un tir rasant venu de l'avant droit.

La tête de Kennedy est rejetée en arrière ce qui prouverait un tir venu de l'avant ; c'est la thèse du complot. Mais l'article cite des experts qui affirment qu'un « raidissement brutal et spontané du corps du Président et son mouvement vers l'arrière » ont pu être produits par « la destruction instantanée d'une grande partie de son cerveau ». Soit. Mais ce raidissement et ce mouvement vers l'arrière expliquent-ils aussi bien les projections d'os crânien et de matières cérébrales, loin vers l'arrière et jusque sur la moto suiveuse ?

Par la suite, on nous explique qu'Oswald a disposé de neuf secondes et non six pour tirer, ce qui lui permettait de recharger. La preuve ? « Dès l'entrée de la voiture dans Elm Street, on voit Connally réagir à un bruit. » Lui tout seul ? Ce coup de feu bien avant les autres n'est entendu QUE par le gouverneur ? Heureusement que l'article utilise l'expression « sans doute », qui induit un doute, dans la phrase « Oswald a sans doute disposé de plus de temps ».

Écoutons justement Connally lui-même décrivant son vécu de l'attentat : « J'ai vu que le Président avait été touché. Je me suis tourné vers lui par la droite, puis par la gauche et à ce moment j'ai reçu la balle qui m'a blessé ». Le gouverneur a eu le temps d'effectuer deux rotations du corps entre l'impact à la gorge de Kennedy et celui dans sa propre poitrine. Cependant, d'après la Commission, c'est la même balle !

Sur le film au moment où Kennedy porte les mains à sa gorge, Connally tient son chapeau. On le voit se tourner et le délai est bien de deux secondes avant qu'il ne s'effondre à son tour. À l'instant où il tient son chapeau, il n'a pas encore le poignet brisé par la balle qui traversera son torse. Écart de temps, environ deux secondes. Comment l'article traduit-il cette succession ?

« Connally... a été atteint une fraction de seconde plus tard que Kennedy... » Une fraction de seconde, juste le temps pour Connally de s'apercevoir que Kennedy était touché, de se tourner d'un côté puis de se tourner de l'autre. On a une drôle d'idée des fractions de secondes au Nouvel Obs. Heureusement le film de Zapruder est toujours visible par tout-un-chacun.

L'article affirme à propos de Ruby, l'assassin providentiel d'Oswald et dont le geste a permis qu'il n'y ait pas de procès, qu'« aucune preuve n'est venue étayer (sa) connexion » avec « la mafia de Chicago. » Bien au contraire, ces liens étaient patents et pas seulement à Chicago mais l'auteur de l'article n'a pas eu le temps d'approfondir cette question. Je le renvoie à l'ouvrage de Thierry Lentz. Les lieutenants des parrains Marcello et Roselli ont reçu un nombre inhabituels d'appels de Ruby, sitôt le voyage à Dallas de Kennedy annoncé. Sans parler des voyages également inhabituels que Ruby effectua entre cette annonce et la visite présidentielle.

Ajoutons les manques de l'article : Oswald a tué le Président en tirant à travers le feuillage dense d'un arbre qui lui cachait sa cible. À tel point que le tir manqué est attribué... À un ricochet sur une branche ! Malgré cette absence totale de visibilité, il touche Kennedy deux fois avec les deux balles qui restent. L'article n'en parle pas, même pas pour l'expliquer.

Le plus gros : une image dans l'article nous présente ce qui est censé être le talus d'où le tir de face mortel serait parti. L'expression "monticule herbeux" est employée pour traduire le célèbre "grassy knoll". La photo est même légendée "LE monticule herbeux" sans la moindre vergogne. En fait elle montre une pelouse située à trente mètres de là, entre le monticule et le dépôt !

Le texte affirme que le tireur aurait dû se trouver là, au milieu des gens... Et qu'il aurait fatalement été vu. Naturellement, sauf que le vrai monticule herbeux, celui qu'on ne voit pas sur la photo, est surmonté d'une palissade qui est un parfait rempart aux regards curieux. C'est là, qu'on a vu de la fumée et non dans la pelouse comme l'article le laisse penser. On est ici au bord de la désinformation volontaire.

Je déteste la théorie du complot en général et ne cesse de la pourfendre partout où je peux le faire. Mais là, j'ai l'impression que les méthodes des complotistes sont utilisées pour nier un complot. Je ne demande pas mieux que croire qu'Oswald ait été seul tireur, mais ce n'est pas avec ce genre d'articles qu'on m'en convaincra.

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8/05/2013 - La Clepsydre marine, 32 & 33

XXXII




Le mardi, en fin d'après-midi, Edmond qui l'attendait reçoit la visite du taillandier venu comme promis lui livrer son couteau. Une occasion pour les trois cousins de boire ensemble derrière l'officine, un peu à l'écart des relents médicamenteux. Jean-Baptiste refuse de sa grosse voix le sirop qu'on lui propose, déclare qu'il n'est pas malade et qu'un homme en bonne santé boit du vin. L'artisan exhibe la lame. Fine et brillante, dotée d'un beau manche sculpté, elle plaît à Edmond qui cependant demande :

  • Est-elle aiguisée ?

  • Elle aurait raison d'un quartier de viande crue comme de saindoux.

  • Alors il faut l'adoucir, car ce couteau n'étant pas pour moi-même, je veux qu'il fasse peur plus qu'il ne ferait mal.

  • Combien payez-vous cette merveille ? demande l'apothicaire.

  • Cinq sols, répond Edmond bien vite pour devancer Jean-Baptiste, et encore : notre cousin m'a fait un bon prix.


L'on boit, puis Edmond lance : « quel beau trio nous faisons ! Vous, avec vos potions qui pourraient tuer une vache si on les dosait sans précaution, toi avec tes lames, et moi... » Edmond montre sous son pourpoint la crosse du pistolet qui ne le quitte jamais. Il ne plaisante qu'à demi et raconte à ses cousins l'embuscade de l'autre jour.

  1. - Pareille chose ne m'arriverait pas, dit le taillandier. Personne ne s'approche de moi pour m'occire en sachant que ma mule transporte assez d'instruments tranchants pour embrocher toute une escouade.

  2. - Justement, dit Edmond, as-tu déjà pensé au temps que tu passes sur les routes ?

  3. - La moitié de la journée.

  4. - Et cela, alors que notre cousin prépare et vend ses mixtures sans bouger de sa maison, ce qui fait que chaque minute de son temps lui est payée.

  5. - Que veux-tu dire ?

  6. - Que tu gagnerais deux fois plus en travaillant chez toi.

  7. - Je le sais bien, me prends-tu pour une bête ? Mais la pratique ne vient pas à ma boutique pour la bonne raison que je n'en ai pas. C'est donc moi qui vais la chercher.

  8. - Parlons-en donc, mais pas ici. Tu n’as pas d’échoppe mais tu as une maison. M’y recevrais-tu ?


Le lendemain même, car Edmond ne veut pas laisser passer un jour sans avancer d'un pas, il est chez le taillandier dont la petite maison aux pierres jointes d'un mauvais ciment est jouxtée d'un appentis qui recèle sans doute son atelier. La femme du maître a fait toilette avec un sarrau neuf mais les deux enfants sont pieds nus.

Edmond et l'artisan devisent longuement, car plus la discussion avance, plus le premier se convainc qu'on peut faire toute confiance au second. On veut le retenir à dîner ; il refuse. On dit qu'entre cousins on ne fait pas de ces façons. Il décline encore mais se propose à venir le lendemain, accompagné de son secrétaire et d'une bonne bouteille de vin.

Le jeudi, Edmond ayant de nouveau loué une rosse, remonte chez le taillandier accompagné de son secrétaire pour une visite bien plus officielle que ne l'était celle de la veille. Simon transporte la bouteille de vin et une autre de sirop pour les enfants. Avant de souper on parle affaires. Edmond garde un œil sur le secrétaire pendant qu'il résume et rappelle ce que lui-même et Jean-Baptiste se sont dit la veille. Encore une fois, la tête de Simon vaut son pesant de sequins : si Edmond comme il l'espère reprend la gestion des forêts familiales, il offre au taillandier d'équiper en cognées et en passe-partout tous les bûcherons de la vallée depuis Embrun jusqu'au Laus ; en outre, si les commandes de bois augmentent, il pense racheter les échoppes des autres taillandiers et créer un monopole des outils qu'il confierait à Jean-Baptiste. La mise de fonds initiale viendrait de ses propres louis.



XXXIII




Edmond a dû vaincre les réticences du taillandier, ce qui aurait achevé de lever les siennes s'il en avait eu.

  • Te rends-tu compte, lui a-t-il dit, que tu pourras tailler des outils de bûcheronnage pour ainsi dire toute l'année au lieu de te contenter pendant l'hiver de sculpter des manches de bois ? Poinçonne les lames et les cognées de ta marque, et toutes tes fabrications s'en ressentiront.


À l'objection de l'artisan selon laquelle il ne pourrait fabriquer autant en quantité s'il ne restait pas toute la journée dans son échoppe, Edmond avait sa réponse prête :

  • Écoute, j'ai avec moi quelques louis que je réserve à l'usage le plus pertinent que je trouverai. Or il semble que je l'aie trouvé. Je t'en confie cent, ils seront bien gardés et d'autant mieux si tu les places dans la construction ou l'achat d'une petite maison et sa boutique à Chorges, ou près de là.

  • Une maison !

  • Avec vingt-cinq louis de plus, tu renouvelles ton matériel et t'achètes un bon cheval et une carriole.

  • Mais que ferais-je d'un cheval et d'une carriole si je tiens une échoppe ?

  • Tu les confies à un apprenti dont tu fais un ouvrier en un an, et il se trouvera bien huit ou dix louis sur les soixante-quinze pour lui donner salaire.


Jean-Baptiste paraît perplexe mais un homme bon a bien moins de méfiance qu'un filou. Sa dernière objection est pour ses confrères de la vallée.

  • Mais que deviendront tous ces gens à qui je prendrais petit à petit tout le travail ?

  • Ils travailleront pour toi et n'en seront pas plus malheureux. Ils n'auront de tâche supplémentaire que d'appliquer un coup de ton poinçon sur leurs lames, et je te fais le pari qu'une fois l'affaire lancée, les taillandiers d'ici jusqu'à Gap se battront pour pouvoir le faire. Fais-leur payer ce droit six deniers sur chaque lame et calcule ton gain à l'année.

  • En quoi donc suis-je plus méritant qu'un autre ?

  • Tu ne l'es pas, mais tu as d'irremplaçables atouts : tu es honnête et franc, tu ne penses pas qu'à l'argent, tu travailles bien, tu vas à la messe et tu ne bois que du vin coupé d'eau. Ce sont là qualités ordinaires pour un chrétien, hélas par les temps qui courent elles sont devenues assez rares pour faire d'un homme comme les autres une sorte de parangon.

  • Un parangon ?

  • Un modèle. De plus, et c'est l'essentiel, tu es cousin d'un homme à l'aise en finance et entreprenant en idées. Mais oublie un peu tes scrupules présents, si la question est de réussir dans ce que tu fais : ni mon père Arnolphe ni les Claret, gros paysans qui nous ont précédés, n'ont rien fait autrement. Quel âge a ton enfant le plus grand ?

  • Dix ans.

  • Encore quatre et il pourra apprendre ton métier. Quatre ans, c'est justement le temps que je me donne pour réaliser et aboutir mes projets, mais si les choses s'organisent d'elles-mêmes au train où je les ai engagées, il n'en faudra pas deux. Si j'étais toi, je commencerais à former mon fils dès demain et ce soir serait encore mieux.


Edmond a ponctué ce conseil d'un clin d’œil. Mais la fierté de l'artisan avait rattrapé celui-ci :

  • Je ne vis pas de charité.

  • Qui t'en parle ? Pas un liard de ceux que je te prête qui ne me sera remboursable, et avec intérêt encore. Je fais des affaires, gagner de l'argent en est toujours la fin. Seulement si la chose se fait, elle t'engagera comme elle m'engage, et le projet est si complexe qu'aucun des rouages que j'aurai mis en mouvement ne devra faire défaut si peu que ce soit.

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6/05/2013 - La Clepsydre marine, 30 & 31

XXX




Edmond entend la messe avec ferveur et il s'est mis au dernier rang comme pour respecter les habitudes des fidèles du lieu, alors qu'en fait il souhaite observer cette population sans qu'elle ne le voie. Simon se tient à bonne distance de l'église, comme s'il ne voulait pas être gagné par une forme de contagion. À la fin Edmond, dans le brouhaha des bancs que l'on quitte, demande au premier venu : « Dites-moi brave homme, le taillandier Claret est-il ici ? » On lui indique une sorte de colosse qui remonte un des bas-côtés. Edmond va vers lui et l'aborde, se présente en trois mots et devant la trogne souriante que fait l'autre, l'invite à l'auberge y boire un bon coup entre cousins et « parler ensemble de deux ou trois choses ». Le taillandier renvoie à la maison femme et enfants et suit Edmond qui fait un geste à son secrétaire.

  • J'ai entendu parler de toi, dit l'homme d'une grosse voix en regardant Edmond droit dans les yeux. Monsieur Arnolphe n'a pas quitté le diocèse depuis assez longtemps que son souvenir ait pu déjà s'envoler. Et je crois bien t'avoir vu cavaler sur les chemins quand tu n'avais que dix ans et que j'étais l'apprenti de mon père. D'ailleurs, depuis quelques jours la nouvelle de ton retour a presque fait le tour des foyers.

  • Presque ?

  • Je ne connais pas tout le monde, mais mon métier, comme celui du médecin, m'emmène partout et les gens me parlent. J'étais hier chez des Villard du hameau qui m'ont dit avoir eu ta visite.

  • Ils ont dit vrai, j'ai fait le tour de mon cousinage et tu es le dernier que j'avais à rencontrer.

  • Mais pourquoi ces visites en plus du retour au pays ?

  • Les affaires, mon cousin, les affaires. En particulier celles que mon père possède encore pas loin d'ici, mais pas seulement.


Sur cette phrase un court silence s'établit dont on profite pour lamper une gorgée de vin, Simon comme les autres. Le secrétaire ne cesse de fixer l'artisan mais celui-ci n'en semble pas gêné.

  • Et de quelles affaires voudrais-tu parler avec un homme simple comme moi, toi qui voyages depuis Bordeaux comme on va au bourg et dont les habits sentent le bourgeois à deux lieues ?

  • Que sais-tu faire ? dit Edmond en répondant à une question par une question.

  • Tailler les outils et les affûter.

  • Parfait. Pourrais-tu tailler pour moi un couteau muni d'une lame de six pouces et facile à dissimuler dans une jambière ?

  • Sous deux jours.

  • Tu me le livreras chez ton cousin l'apothicaire, le connais-tu ?

  • Cet empoisonneur me commande souvent des instruments tranchants pour découper ses préparations. Je lui fais le demi-prix comme à un cousin qu'il est.

  • À moi tu feras le prix normal, j'y tiens, et si comme j'en suis sûr je suis content de ton travail, tu auras de ma part d'autres commandes, plus importantes. Je paie d'avance.

  • Pour un couteau tel que tu as dit, ce sont quatre sols et huit deniers.

  • Voici cinq sols et avec les quatre deniers qui restent, tu achèteras des pâtes de coing à tes enfants. Ton gobelet est sur mon compte. Affaire faite ?

  • Affaire faite. Appelle-moi Jean-Baptiste.

  • Appelle-moi Edmond.


« As-tu remarqué, dit le jeune homme à son secrétaire alors qu'ils se séparent sur le pas de porte de l'auberge, que mon cousin Jean-Baptiste m'a tutoyé d'emblée ? Tous les autres m'avaient donné à qui-mieux-mieux du « vous » et du « Monsieur ».

  • Qu'avez-vous besoin d'un couteau ? demande Simon en guise de réponse.

  • Moi, aucun...





XXXI




Edmond se dit qu'il vient de réussir d'une pierre deux coups : d'une main il confie à son valet une arme blanche, moins susceptible qu'un pistolet de faire tomber un homme de loin ; de l'autre il éprouve, chez son cousin d'une toise de haut, à la fois la finesse de l'ouvrage et la capacité à tenir une parole. Et le tout, se dit-il, pour cinq sols et trois gobelets de vin.

Pendant que le valet emplit les malles, Edmond condescend à divertir la soubrette. L'apothicaire lui a parlé la veille des framboises de la Haute-Durance et des stations où l'on en trouve, et il entreprend d'y conduire la jeune fille avec deux paniers. De framboises ils ne rapporteront guère.

Le lundi voit s'achever la première semaine d'Edmond à Embrun. Il laisse Simon défaire chez l'apothicaire les ballots qu'il a faits à l'auberge, et s'en va rendre visite au notaire. L'homme de loi âgé mais très droit le reçoit à demi assis dans un haut fauteuil dont les bras portent deux cannes. « Heureusement les affaires viennent à moi et non à elles » plaisante-t-il, ce qui pour un notaire est chose rare.

Edmond se présente à lui comme un acheteur de terres boisées venu exprès de Nice. Il dit s'être informé sur les forêts que le sieur Claret-Villard possède autour de Chorges. C'est lui qui a envoyé la semaine passée un secrétaire se faisant passer pour celui de son fils. Que l'honorable maître veuille bien excuser cette petite imposture, mais en matière de foncier il faut savoir dissimuler ses intentions, les scribes n'étant pas tous discrets.

  • Les miens sont tenus au secret le plus strict, répond l'honorable homme de loi. Je vous pardonne volontiers car on voit tant de malhonnêteté en ces époques troublées, mais je souhaite que votre présence en personne soit le signe que vous ne traitez plus désormais en dissimulant.

  • Je désire acheter ces forêts, dit Edmond, car le bruit court que le roi de Piémont engagera bientôt un vaste chantier de routes, mais surtout de ponts puisque le comté de Nice est montagneux comme vous le savez. Des ponts de bois tout neufs pour aller de Nice jusqu'à Turin d'un côté et de l'autre à Gènes, doivent réclamer qu'on débite des milliers de troncs, et le chantier est sur cinq ans. Avec ces terres, dit Edmond, et la connaissance que j'ai avant les autres de ce projet, je fournirai en billons la moitié des chantiers piémontais, à moins que je n'attende que la nouvelle soit connue pour revendre ces forêts au triple. Dans tous les cas, un joli bénéfice, mais à réaliser en toute discrétion.

  • Parfait, qu'attendez-vous de mon étude ?


Edmond lance alors au notaire une offre à faire au propriétaire Monsieur Claret-Villard de Bordeaux, et il donne un chiffre inférieur de moitié pour la valeur des terres que Reynaud lui a dite. Le notaire sourcille.

  • Je crains, Monsieur, que cette offre ne soit trop basse pour retenir son attention.

  • Alors je l'augmenterai d'un dixième mais pas plus, car c'est le prix où je paierais les mêmes terres en Piémont.

  • Mais le bois français est meilleur, Monsieur.

  • C'est vrai mais il est plus éloigné, et la valeur du foncier de rapport en France souffre beaucoup, vous ne l'ignorez pas, de l'état déplorable des routes auquel s'ajoute, je l'ai appris récemment, les dangers des attaques de brigands. Dans six mois Monsieur Claret-Villard ne trouvera pas un acheteur pour lui payer vingt livres un arpent de ses bois quand j'en offre quarante.

  • Je n'en juge pas, et me contenterai de lui faire porter votre offre.


Edmond rit encore en racontant l'épisode à Simon : il a proposé au vieux notaire d'acheter des terres qui lui appartiennent presque déjà, dans le seul but de dissuader son père de les vendre lui-même. Simon veut bien, mais n'est-ce pas par politesse, en rire avec lui.

Leurs chambres sont prêtes chez l'apothicaire et le valet a fait la connaissance de l'apprenti dont il partagera la pièce. Le soir, Edmond sourit encore en pensant à son père qui recevra sous un mois, d'un négociant piémontais qui n'existe pas, une offre d'achat à vil prix pour des terres qu'il n'avait déjà pas vendues douze ans plus tôt, quand elles avaient quatre fois la valeur qu'il en offre.

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3/05/2013 - La Clepsydre marine, 28 & 29

Pour lire d'un trait La Clepsydre marine en version papier :

http://www.lulu.com/shop/search.ep?type&keyWords=joel+le+bras&x=17&y=10&sitesearch=lulu.com&q


XXVIII


Avoir traversé d'occident en orient tout le royaume pour être attaqué par des malandrins à portée d'arquebuse des terres familiales, semble à Edmond un défi du sort. Il en rumine l'amertume tout au long des trois lieues qu'il lui reste à faire jusqu'à Chorges.

Plus tard on lui expliquera que les voleurs attaquent parfois les marchands sur cette route de d’Aix à l'Italie et que pour cette raison, l'on conseille aux voyageurs d'éviter celle-ci les jours de marché à Embrun. Edmond remerciera de cet avertissement donné après-coup. Les voleurs en question ne sont d'ailleurs pas de vrais brigands mais de pauvres hères originaires des vallées voisines, poussés à la rapine par la misère et encouragés par le désordre des temps. La nouvelle que deux d'entre eux aient été blessés, tués peut-être, va sans doute apaiser pour quelques mois ce bout de route où les attaquent ne sont pas rares.

Edmond, son secrétaire et leur monture arrivent en vue de Chorges.

Le jeune homme peine à réaliser qu'il doit la vie peut-être et la bourse à coup sûr, à ce petit homme craintif qui a fait preuve d'un à-propos et d'un courage dont peu auraient été capables. Même si le secrétaire est resté après son exploit longuement tremblant et incapable de parler, la pensée de ce qu'il vient de faire et l'image de sa courte silhouette bondissant vers le pistolet hante Edmond jusqu'au terme de leur marche et sur le retour encore. Mais au-delà d'une reconnaissance naturelle du sauvé pour son sauveur, Edmond sait qu'il portera désormais sur Simon un regard différent, où la condescendance aura fait place à un respect proche de la méfiance.

Le secrétaire, une fois remis, geint que cet incident ne pourra en cas d'enquête que mettre la police sur ses traces ; Edmond lui ordonne de ne pas oublier qu'il est sous sa protection, mais le jeune homme aussitôt trouve ce rappel de sa part non seulement inutile mais malvenu après ce qui vient de se produire.

Chorges est une petite ville située au bord d'une grande route et ceintes de grasses prairies où les bovins se comptent par douzaines. Edmond et son secrétaire s'y mettent en quête du sieur Reynaud, régisseur de bois, et ne sont pas longs à se faire indiquer sa maison, une grosse bâtisse au crépi écaillé sur la route du Laus. L'homme pourrait bien être sorti, mais non, il est présent et à faire ses comptes, répond une servante. On le fait venir ; petit, frêle et toute jeunesse enfuie, il est en robe de chambre à plus d'onze heures, le bonnet de nuit à la main. Edmond se présente comme le fils de Monsieur Arnolphe Claret-Villard. L'homme bafouille qu'il va passer une tenue appropriée à recevoir chez lui une personne de cette qualité mais Edmond l'en dissuade : le temps presse et Embrun n'est pas tout proche. Au moins le sieur Reynaud consent-il à lâcher son bonnet.

  • J'ai la douleur, commence Edmond une fois assis, de vous apprendre le décès de mon père, événement pénible qui, outre qu'il me prive de son affection, me fait aujourd'hui et en tant que son héritier, votre employeur.


Aux lèvres du vieux monte une patenôtre mais on le fait taire.

  • J'ai besoin, lui dit Edmond, et mon secrétaire verra cela avec le vôtre, de l'état précis de mes forêts et de leur rapport sur les quatre dernières années. Votre compte-rendu devra me parvenir sous sept jours à compter de demain, à l'adresse de l'apothicaire Claret, à Embrun.

  • Sept jours ? suffoque l'homme en saisissant à nouveau son bonnet.

  • Cela vous pose-t-il quelque difficulté ? Il est vrai que vous semblez crouler sous la tâche...

  • C'est que précisément, je n'ai pas de secrétaire et fais tout moi-même.

  • Tout ? et Edmond se penche un peu vers l'homme. Tout quoi, exactement ? J'arrive à l'instant de mes bois et n'y ai pas trouvé le moindre bûcheron. C'est bien pourtant la saison des coupes ? Pensez-vous que la vue de ces gens ait pu m'être obstruée par le désordre des troncs ?

  • Les bûcherons, Monsieur, sont aux bois du Laus.

  • Excellente nouvelle. Dès que je serai sorti d'ici, vous courrez leur donner votre encouragement et les sols que voici que j'ai préparés pour eux. Et sitôt revenu vous vous remettrez à vos comptes auxquels on m'a dit que vous travailliez déjà, dans une hâte qui vous a empêché d'endosser vos vêtements. La chance fait que nous ne vous avons pas surpris au bain sinon nous vous aurions sans doute trouvé nu.


Le régisseur se serait visiblement attendu à ce que brûlent à la fois ses quatre forêts, davantage qu'à une visite de son lointain employeur. Il ne peut que balbutier que Monsieur aura son rapport au jour dit mais ajoute, penaud, que pour ce qui est d'aller voir ses bûcherons, il est bien tard aujourd'hui.

  • Je raillais, dit Edmond. J'imagine que si vous deviez vous rendre sur mes terres pour y faire votre travail, vous partiriez à l'aube comme nous l'avons fait, mon secrétaire et moi. Gardez les sols, vous les donnerez à vos gens en sus de leur salaire. Mais dites, vous avez bien une idée de ce que rapportent mes bois dans une année ordinaire ?

  • Oui, Monsieur, j'en ai une idée, et ce rapport est bien petit. Les guerres intérieures n'ont pas avantagé le commerce du bois plus qu'ils n'ont fait des autres et je vis chaque année dans l'espoir que l'an qui suit, notre jeune roi saura remettre de l'ordre aux affaires du royaume.

  • Oubliez la politique, lâchez voter bonnet et parlez-moi de la rente.

  • Elle est modeste et inégale mais permet de rémunérer le régisseur et les ouvriers. Le bénéfice, moins de deux cents livres et parfois presque rien, est envoyé à Bordeaux. Heureusement nous n'abattons qu'à la commande et nous ne payons pas de bûcherons à ne rien faire. Mais d'autres exploitants les emploient ce qui fait qu'aux saisons des coupes, la main-d’œuvre vient à manquer.

  • Comment ces bûcherons travaillent-ils ?

  • Avec les instruments qui leur appartiennent.

  • Quels débouchés trouvez-vous aux troncs que vous abattez ?

  • Nos arbres servent essentiellement à la construction et aux meubles. Je les fais charroyer jusqu'à Lyon et Grenoble et parfois Marseille par Sisteron, ou Turin par le pas de Suse.

  • À quel titre vos convoyeurs vous prennent-ils ces bois ?

  • Je les leur vends, et ils les revendent à leur tour aux scieurs de long qui sont en ville.


Edmond se tait un long moment. Puis il laisse le vieil homme aller s'habiller de façon convenable pour, dit-il, avoir avec lui une discussion où l'on examinerait le détail des choses. « Mais, lance-t-il à Reynaud, ne dînez-vous pas ? »

  • Oui, répond le régisseur, et je vous prie d'être nos hôtes.

  • « Vos » hôtes ?

  • Oui Monsieur, à ma fille et à moi.


Le dîner est frugal mais la vue de la jeune fille qu'on a assise en face d'Edmond lui tient lieu à la fois de plat et de dessert. Installé à la haute place, il ne la perd pas des yeux et d'ailleurs son secrétaire non plus. « Les châtaignes remontent la Durance, les fruits la descendent, » lui dit Reynaud comme pour vanter les produits du pays qu'il a fait servir à la fin du repas. Il y a donc des châtaigniers en aval, pense Edmond.


Ils quittent Chorges vers trois heures. Une fois remonté en selle et sur la route d'Embrun, Edmond fait venir à sa hauteur le baudet de son secrétaire.

  • Ce fut encore, lui dit-il, une journée pleine d'enseignements. Nous connaissons désormais les choses allant bien dans notre exploitation de même que celles qui y vont mal. Je pense avoir une idée assez précise de qu'il me faut faire pour pousser les unes et empêcher les autres.

  • Mais pourquoi, questionne Simon, avoir déclaré à cet homme que votre père était mort ?

  • Pour aller vite. Lui décrire le détail de ma démarche aurait pris un temps dont j'ai mieux usé à l'écouter qu'à lui parler. D'ailleurs ces forêts qu'il exploite me reviendront de toute manière et avec cette fausse nouvelle je n'ai pris d'avance que de quinze ou vingt ans. Pourtant, de toutes les informations qu'il m'a données, je t'avoue que la présence sous son toit de cette fille aussi jolie que discrète est de loin la plus intéressante.





XXIX




Ils ne font sur le retour aucune mauvaise rencontre. À peine si la route porte encore au lieu de l'embuscade les traces noirâtres du sang séché. Ces traces filent jusqu'au bas-côté et s'enfoncent dans les fourrés qui bordent le sous-bois. Dieu sait où les hommes sont partis mais à ce moment, alors que la frayeur de l'attaque est passée, Edmond a pour eux plus de pitié que de haine.

Il presse le pas en vue d'Embrun alors que le soleil s'incline derrière eux et allonge leurs ombres sur la route. Simon se plaint que le baudet peine à suivre. Edmond lui a confié un pistolet et lorsqu'il s'est récrié qu'un juif n'avait pas le droit de porter une arme, Edmond lui a répondu qu'un juif qui ne fait pas le Sabbat n'est pas un vrai juif.

Ils détellent à Embrun quand le soleil se couche. Edmond alors signale à son secrétaire qu'il est libre de faire son Sabbat jusqu'au lendemain et que c'est pour cela qu'il a un peu poussé son cheval sur la route. Simon le remercie et Edmond lui reprend immédiatement le pistolet, arme qu'un juif qui fait le Shabbat, dit-il, a encore moins de raison de porter qu'un valet. La figure que fait Simon après cette explication confirme à Edmond qu'un employeur a beaucoup à gagner s'il entretient une bonne confusion dans l'esprit de ses employés.

Reste que le lendemain, Edmond sera sans personnel puisqu'il ne peut accorder le Shabbat à son secrétaire sans l'accorder aussi à son valet, à moins de vouloir pousser la confusion à un point qui risquerait de la rendre improductive. Qu'à cela ne tienne, il est prêt à donner un jour de gages à la servante de l'auberge et la débaucher pour la journée, puisque de toute façon les clients y sont rares. Quant au déménagement, il fait savoir à l'apothicaire en passant chez lui, qu'il est repoussé d'une journée sans lui en donner la raison : il n'ose pas arguer du Shabbat dans cette région qui a déjà eu bien du mal à retrouver la paix entre catholiques et protestants.

C'est cependant Simon qui, au milieu de la journée et alors qu'il prend à Edmond des envies de promenades à pied, va trouver son maître et le questionne comme s'il était son associé :

  • Ai-je bien compris, demande-t-il, que les forêts de votre père rapportent assez pour payer les gens mais pas davantage ?

  • J'en ai peur, et je vois que tu nous as bien écoutés.

  • Mais alors, que sert-il de les conserver ? N'aurait-il pas meilleur compte à les vendre ? Il n'y perdrait rien mais y gagnerait l'économie du souci qu'il en prend.

  • C'est justement, figure-toi, la pensée qui le travaillait quand nous avons quitté Bordeaux. En partant je l'ai devancé et dès lundi je ferai en sorte qu'aucun ordre de vente ne puisse plus désormais parvenir au notaire sans être passé auparavant par moi.

  • Et qu'en feriez-vous ?

  • Je l'intercepterais et il n'arriverait jamais à son destinataire. Quant au régisseur Reynaud, il croit mon père mort et ne cherchera pas à le joindre. Le notaire le pourrait sans doute, mais je compte bien agir aussi pour que l'homme de loi envoie à mon père, au plus tôt, des nouvelles de ses terres qui le dissuadent de les mettre en vente.

  • Mais que pense votre père de votre démarche ?

  • Il en sait le fond mais en ignore les mécanismes, comme il ignore ton existence, celle de mon échoppe de prêt et en général ne sait rien d'aucune de mes intentions. Accompagne-moi chez l'apothicaire si tu le veux, afin que nous puissions continuer à parler.

  • Me direz-vous votre projet ?

  • Pas plus qu'à quiconque. Tu l'apprendras plus tard et pas à pas.


Si l'on excepte cette visite chez le cousin aux pommades, le samedi d'Edmond est presque oisif, celui du secrétaire aussi comme c'est la règle chez les siens. Edmond met donc son temps libre à profit pour mieux faire la connaissance de la servante. Le lendemain étant dimanche, leur seul travail sera d'aller à la messe pour Edmond, et pour le valet de rester sur le parvis pour y attendre son maître en jetant sans cesse des regards de droite et de gauche pour prévenir l’arrivée d'éventuels exempts, qu’il continue de redouter autant qu'un marin craint l’orage.

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1/05/2013 - La Clepsydre marine 26 & 27

XXVI



Edmond poursuit en expliquant qu'il a passé une demi-heure chez chacun de ses cousins, sauf l'artisan qui n'y était pas ; tous lui ont offert à boire à sa façon, c'était chez l'apothicaire un sirop de plantes au miel, du vin chez le mieux loti des paysans et de l'eau claire du puits chez les autres. À tous il a posé benoîtement la question du logement, comme s'il n'était pas déjà descendu dans une auberge à Embrun, et il a attendu qu'on lui propose de l'héberger au titre de son cousinage. Seul l'apothicaire est allé dans ce sens, disant qu'il vivait seul avec son épouse dans la maison de ses pères et que la place n'y manquait pas. Edmond a parlé d'un dédommagement car il aime décidément ce mot, et le cousin aux ongles colorés lui a répondu qu'il n'en serait pas question. Edmond a insisté pour qu'au moins il paie sa nourriture et ils sont tombés d'accord sur deux sols par jour. Ce sont six de moins que ce que coûte l'auberge et s'ils doivent loger ainsi quatre mois Simon et lui, ce seront trente-six livres épargnées. Edmond précise que pour ce prix son valet partagera une chambre avec l'apprenti, ce qui sera pour lui un notable progrès eu égard aux vaches et au foin.

Le secrétaire profite qu'Edmond se taise un instant pour proposer qu'il lui donne ces quatre sols en salaire et Edmond, en répondant « Nous verrons », se dit que son père donnait par ces deux mots son accord quand pour lui-même c'est le contraire. « Nous ne déménagerons cependant que dans deux jours, précise Edmond, puisque demain nous serons à Chorges et qu'après-demain ne sera pas de trop pour que tu prépares nos malles à ce changement d'adresse. »

Les deux jours de délai qu'il décrète ainsi nécessaires avant de quitter l'auberge laisseront bien un instant pour lutiner la servante et qui sait, en obtenir un peu plus qu'un bain chaud. Ladite servante semble s'apprivoiser un peu. Edmond renvoie son secrétaire qui redevient donc immédiatement domestique, et lui ordonne de lui faire préparer, comme la veille, un bain.

Il est content de sa journée. Le bruit de sa présence va désormais circuler et il y compte bien ; il a mis de son côté la précieuse habileté d'un apothicaire dont les préparations peuvent servir à tout, mais aussi le savoir qu'il détient de qui est malade dans la paroisse et de qui ne l'est pas. Le notaire sait qu'il est ici et doit avoir conservé un bon souvenir de son père, pour avoir traité moyennant d'importants honoraires une grosse affaire foncière en son nom. Quant au curé, récemment nommé sans doute et qui n'a connu des Claret-Villard ni le père ni le fils, il ne tardera pas à voir quel bon catholique est le second ; d'ailleurs ce dimanche Edmond entendra la messe et donnera deux deniers au culte : un pour lui-même et l'autre pour Simon qui l'attendra sur le parvis. L'israélite aura fait ses dévotions la veille et il méritera ainsi deux fois son paradis.

Edmond est content surtout d'une idée qui l'a frappé juste avant d'aller visiter ses cousins : puisque les louis qui lui restent – environ quatre cents – sont mal gardés à l'auberge dans une cache dont un voleur astucieux réduirait facilement les défenses, il faut qu'il trouve à sa réserve un domicile digne de confiance. Il a donc proposé à chacun de ses cousins de leur confier une somme, comme il leur ferait un prêt, somme dont ils useraient à leur gré à condition qu'ils la lui rendent intacte après quatre mois ; qu'un des paysans achète par exemple une vache, il vendra son lait pendant tout ce temps et revendra la vache à l'échéance, le bénéfice du lait restant pour lui. Edmond n'a pas parlé du moindre intérêt, et il a attendu la réponse des cousins : tous ont accepté l'offre sans que leur regard ne s'écarte un moment vers un coin de la pièce comme c'est le cas d'ordinaire à qui réfléchit. Tous sauf l'apothicaire à qui l'offre n'a pas été faite, et le taillandier qui n’était pas chez lui.

Edmond a fait son choix : ils n'auront rien. On ne confie pas son or à des gens qui en sont si friands. Ne reste à voir que le taillandier, qu'il faudra bien trouver ; mais si, ainsi qu'il le pense, ce dernier cousin va à messe comme lui-même, ils se rencontreront à la sortie de l’église et feront alors connaissance. De tout cela non plus Edmond n'a rien dit au secrétaire, car celui-ci est aussi son valet et de ces affaires délicates et privées on ne parle par à un domestique.

Pourtant il lui reste une visite à faire. Ce sera pour demain au petit jour avant d'aller à Chorges pendant que Simon, encore valet à cette heure, amènera les deux montures à l'auberge.





XXVII




Le soleil n'a pas débordé des montagnes quand Edmond quitte l'auberge en manteau pour cette dernière visite. Il traverse Embrun vers la cathédrale et a tôt fait de l'atteindre. Il en fait le tour et va jusqu'au cimetière dont il se souvient de l'emplacement mieux que de la disposition des tombes : voilà treize ans qu'il n'y est entré.

Son regard glisse sur les sépultures récentes et bien entretenues pour s'attarder sur celles à qui le temps a commencé à faire injure. Après quinze minutes de recherches patientes et alors qu'il commence à craindre que la concession n'ait été perdue, le voici devant la tombe de sa mère. D'abord il est envahi d'une émotion et d'une peine immenses, et les souvenirs lui reviennent en foule de cette personne chérie alors qu'elle était vivante. Puis, ses yeux voient de nouveau devant lui et il se scandalise de l'état de la pierre elle-même. Recouverte de mousses dans ce coin ombreux du cimetière, poussiéreuse et noircie aux endroits libres de ces mousses, bancale, la tombe est indigne. Il faudra, se dit-il, remédier à cela et le plus tôt sera le mieux.

N'étant ni une Claret ni une Villard, sa mère ne bénéficie après sa mort d'aucun des égards que ses chers cousins rendraient à un parent de souche. Edmond prie un peu l'âme de la défunte de l'aider et soutenir dans les actions délicates qu'il s'apprête à entreprendre ; il ne prie pas pour le repos de cette âme dont il ne doute pas un instant. Après quoi, sa main écarte un peu les mousses pour dégager les lettres de son nom, puis il quitte le cimetière et remet son chapeau.

Voilà Edmond et son secrétaire en route pour Chorges. Ils auraient mieux fait de partir plus tôt car c'est jour de marché à Embrun et la route de Gap qu'ils doivent prendre est encombrée des voitures des marchands. Cela les retarde assez pour qu'après une heure et ayant consulté le croquis sommaire dessiné par Simon, ils décident – ou plutôt Edmond décide – de prendre tel chemin qui les mènera si Dieu le veut aux premières forêts paternelles. Après demi-heure aux pas des bêtes, les y voilà.

Un désordre complet règne dans les bois. Ils doutent même de pouvoir atteindre les possessions familiales tant le chemin est difficile, creusé de fondrières pleines d'eau et coupées de troncs abattus, la plupart par la dernière tempête mais non tous. Edmond se demande même comment on extraira du bois d'un pareil entremêlement. Enfin ils parviennent aux limites de la parcelle, du moins si l'on en croit le plan. Deux arbres, de part et d'autre du chemin, sont marqués à la peinture. Faut-il y voir le soin du sieur Reynaud, Pierre, régisseur ?

Les essences sont de pins, de sapins mais aussi de quelques chênes. Le terrain est en pente douce et le sol, sous l'épais tapis de feuilles et d'aiguilles, est un mélange léger de calcaire et d'humus. Un tel support est naturellement drainé et la forêt, excepté le fait que les bûcherons en ont oublié l'existence, est saine. Le propriétaire ayant vu l'essentiel, maître et valet rebroussent chemin tant bien que mal vers la route de Chorges.

Les alouettes les accompagnent de leur pépiement incessant. Le paysage est d'une paisible grandeur mais Edmond s'en émeut soudain, mais ne sait s'il faut attribuer son sentiment à la seule beauté des lieux ou à l'amour d'enfant qu'il leur porte.

Il n'a pas à se poser la question bien longtemps : d'un bosquet qu'ils traversent surgissent quatre silhouettes armées de gourdins. Simon pousse un hurlement d'effroi et saute du dos de son âne comme pour fuir. Edmond saisit immédiatement un pistolet et tire sur un des hommes, mais effrayé plus encore que Simon, le cheval lève de l'avant et fait tomber son cavalier. Dans la chute, le second pistolet quitte la ceinture d'Edmond et tombant sur sa crosse roule dans la poussière. Alors Simon, revenu, bondit sur lui, s'en saisit et abat raide celui qui levait son gourdin sur Edmond. Les deux autres hésitent, Edmond indemne s'est relevé et sort sa dague. L'affrontement n'est plus qu'à deux contre deux et une lame d'acier brille au soleil ; c'est assez pour que le courage manque aux vagabonds mal armés qui s'enfuient, emportant deux blessés. Retournés au bosquet l'un lance : « Laissez-nous nos amis et partez ».

Les voyageurs de demandent rien d'autre, et Edmond se dira en marchant qu'il lui faudra apprendre bientôt à Simon à recharger un pistolet, ce savoir pouvant décidément être utile à un secrétaire et même à un valet.

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29/04/2013 - La Clepsydre marine 24 & 25

XXIV




Edmond se fait conduire à la seule auberge digne de ce nom hors d'Embrun sans en être trop loin. Il la trouve acceptable pour son confort et remarquable pour la vue qu'on a des montagnes. Ces monts pourtant fort élevés ont des pentes immenses mais modérées dans leur inclinaison, ce qui permet au soleil de baigner largement la vallée ; leur pied est couvert de forêts et Edmond se demande en voyant celles-ci quelle est la part qu'en possède son père.

Au souper l'aubergiste lui annonce qu'il couchera seul dans sa chambre. Edmond s'en réjouit ouvertement car depuis son départ de Bordeaux, cette occurrence n'est pas arrivée une seule fois. À Simon qui prétend partager cette pièce en tant que son secrétaire, Edmond répond que le soir venu il n'est plus qu'un valet et qu'un valet dort à l'étable ; que d'ailleurs il aura dans le foin des bêtes la même chance que lui dans son lit, celle d'y coucher seul sans être importuné d'odeurs étrangères ni de ronflements. Simon rétorque qu'en matière de parfums, une étable vaut bien une chambre d'auberge et que des vaches bruissent la nuit bien davantage que des humains.

L'esprit pratique d'Edmond n'envie rien à celui de son secrétaire : il met fin à la discussion en proposant à Simon de payer de ses sols une chambre contigüe à la sienne, ce qui, outre le confort procuré audit Simon, permettrait à son maître de l'appeler à toute heure de la nuit quelle qu'en serait la raison. Le valet se tait. Il couchera à l'étable.

Edmond se fait donner un bain chaud qu'une servante pas trop mal tournée lui monte des cuisines à grand renfort de seaux d'eau fumants, avec lesquels il l'entend peiner dans l'escalier. À l'invite qu'il lui fait de terminer son service de façon moins pénible et de s'essouffler pour autre-chose que des seaux à porter, elle s'enfuit.

Le lendemain Edmond lance son valet redevenu secrétaire à la recherche des bois Claret-Villard qu'un notaire, en ayant consulté ses registres, saura bien désigner sur une carte. Lui-même se renseigne du presbytère et se rend aussitôt chez le curé.

                  • Je connais des Claret, lui dit le saint homme pas trop vieux encore et la soutane pas trop rouilleuse ni rapiécée, et des Vilard j'en connais bien aussi.

  • La plupart sont des cousins car je porte les deux noms, étant né ici-même d'un Arnolphe Claret-Villard qui tenait des terres de rapport à partir d'Embrun en montant. Je recherche ces cousins pour affaire et serais obligé si vous me donniez les adresses de ceux nés dans la paroisse.


Une rude journée attend Edmond, qui loue une monture à l'auberge pour ne pas avoir à faire à pied les distances allant du bourg aux hameaux où demeurent certains cousins. Non que ces distances soient longues chacune, mais leur addition pourrait bien approcher les sept ou huit lieues qui seront mieux faites au pas d'un cheval. Il doit visiter aujourd'hui six maisons et il a pris soin de serrer dans une poche quelques louis car on ne sait jamais quel service on peut être amené à demander aux gens, fussent-ils des cousins.

Ce sont en tout quatre Claret et deux Villard qu'il va visiter. En vérité ces cousins-là sont assez éloignés de lui mais son grand-père n'ayant eu d'enfant que des filles excepté Arnolphe, Edmond n'a pas de germain dans la vallée. Quant aux cousines, elles portent à l'heure présente des noms d'épouses et si l'usage permet qu'on toque à la porte d'un cognat mâle et maître chez lui, on n'en ferait pas autant chez une femme mariée.

Le premier des Vilard est apothicaire et vit au-dessus de son échoppe. Ses ongles sont colorés des pommades qu'il prépare à longueur de jour et son teint fait soupçonner qu'il ne se porte pas mieux que ses clients. Le second, artisan, reste à quart de lieue des remparts d'Embrun. Il taille et remoule des lames de faux et hors l'été, des couteaux et des haches. Il n'est pas riche mais il possède une mule avec laquelle il fait ses tournées. Les deux autres sont paysans et ne roulent pas sur l'or. D'autres Vilard eux aussi louent des terres à ferme et tirent le diable par la queue.

« Ce cousinage, se dit Edmond, à moins qu'il ne dissimule quelque magot, ne possède pas tout ensemble le dixième de ce que je tiens à Bordeaux. »




XXV




Au soir du premier jour, Edmond confère avec son secrétaire et comme celui-ci est encore dans l'exercice de cette fonction, la conférence se tient dans la chambre. Il sera temps quand elle sera finie que Simon redevenu valet redescende dormir aux étables.

  • Qu'en est-il de tes recherches ? demande Edmond au secrétaire.

  • Le notaire m'a pris de haut, vêtu comme je suis. Mais au nom de Claret-Villard, il a bien voulu se rappeler qui est Monsieur votre père et surtout qui il était : c'est ce même notaire qui a acté voici quinze ans la vente de ses terres agricoles.

  • Il doit être bien vieux.

  • Il l'est et marche avec deux cannes mais la tête est encore bien là, et n'est-ce pas tout ce qu'on demande a un notaire ? Il m'a fait ouvrir ses registres par un scribe et l'homme à la plume a fait l'état complet de ces forêts que votre père possède et qui sont au nombre de quatre.

  • Quatre ? Je n'ai jamais entendu parler que d'une seule.

  • C'est que Monsieur votre père faisait en paroles de ces quatre terres un bien unique, « sa » forêt. Il reste qu'elles sont bien quatre et séparées de plusieurs lieues.

  • As-tu bien noté leur emplacement ?

  • Sur une feuille que voici et à l'encre afin que l'écriture ne s'en efface pas. J'en suis d'ailleurs redevable au scribe. Après que j'ai écrit avec soin la place de ces bois et comment y accéder, le notaire m'a montré leur emplacement sur une carte et j'ai également recopié celle-ci pour ses grandes lignes. Deux des forêts sont au sud d'Embrun comme vous le voyez, et deux sont à l'ouest en allant vers La Bastide.

  • Mais c'est bien loin !

  • Sans doute. Cela fini je me suis fait dire où reste le régisseur dont vous m'avez parlé. Il est à Chorges, qui est un bourg à peu près à égale distance des quatre possessions. J'ai son nom là, regardez : Reynaud, Pierre. On nous l'indiquera, m'a-t-on assuré. Il est assez connu pour employer aussi bien les bûcherons qui abattent vos arbres et les charretiers qui les transportent.

  • Nous le verrons demain et lui demanderons comment vont nos bois.

  • Demain ? Mais Chorges est à plus de cinq lieues !

  • La belle affaire, nous ferons donc cinq lieues le matin et cinq l'après-midi.

  • Mais je n'ai jamais marché une telle distance !

  • Moi non plus et qui te parle de marcher ? J'ai loué une rosse pour deux liards par jour et elle n'en vaut pas plus, mais je suis certain qu'elle se fera une joie de me mener à Chorges et de m'en ramener, en échange d'un picotin que tu lui donneras.

  • Mais moi ?

  • Toi ! Tu loueras un baudet pour deux fois moins au propriétaire de la rosse que je t'indiquerai et l'homme te remerciera encore.

  • Alors j'espère que vous ne vous mettrez pas à galoper devant moi car jamais de ma vie je ne suis monté sur un baudet pas plus que sur toute autre bête.

  • Ne t'inquiète pas : je monte moi-même fort mal et ne maîtrise que la première allure. Ma plus grande peur est d'avoir l'air d'un Quichotte pendant que tu feras de l'âne comme Sancho Pança. Mais voyons maintenant ma journée : j'ai visité six cousins et les ai trouvés tous pauvres bien que dignes et pour ces deux raisons prêts à accepter une affaire ; à tous j'ai dit qui j'étais, à tous j'ai dit que j'allais visiter tous les autres, et à aucun je n'ai révélé le vrai but de ma démarche.

  • Je n'en suis pas étonné, coupe Simon, vous ne me l'avez pas dit à moi non plus.

  • Ainsi, poursuit Edmond malgré cette interruption, le bruit courra vite qu'un Claret-Villard est revenu sur les pas de ses ancêtres et le lieu de sa naissance, mais pas un mot ne sera dit sur ce qu'il compte y traiter.


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23/04/2013 - La Clepsydre marine 22 & 23 (2e partie)

XXII




Avant de quitter Bordeaux Edmond se confesse, assiste à la messe, communie, brûle un cierge à Saint Christophe et se fait enseigner comment charger un pistolet.

Riche d'une nouvelle garde-robe il fait don au professeur de quelques vieux pourpoints et chausses, non sans en avoir auparavant fait découdre les ornements de perles et les galons d'argent. La longue figure s'éclaire comme d'un arc-en-ciel à ces présents, offerts après le retour des deux mille livres ; capital infime mais qui permet au précepteur de percevoir une rente égale au demi salaire d'un ouvrier. « Vos leçons en sus et vous voilà redevenu un petit bourgeois », lui lance Edmond en manière de boutade. Le regain de fierté sur le visage oblong lui rappelle combien son ancien précepteur a peu l'esprit à rire et prend toujours au sens premier ce qui est à entendre au second.

L'écrivain l'assure que ses travaux d'écriture vont leur train. D'après ses estimations Chrétien et lui doivent en être à l'époque de Philippe-Auguste.

  • Pourquoi, suggère alors Edmond subitement frappé d’une idée, ne pas signifier à votre ancien élève les événements principaux de l'histoire de l'Europe et faire ainsi échange de savoirs ? Nous gravons la mémoire de son peuple, il apprend le destin des nôtres. Pensez-y pendant que je suis absent ! Moi, j'ai d'autres fers au feu.


Edmond se sent prêt au départ pour autant que son échoppe d'usure continue de fonctionner grâce aux bons soins de Chrétien. À son retour si tout va bien, elle aura produit mille cinq cents livres de bénéfices sans qu'il n'ait à y rien faire. Les sommes qui demeurent chez les courtiers feront courir un intérêt, de même que les trois mille écus détournés qui cinq ans après en font déjà près de six mille. Satisfait de s'enrichir ainsi sans travailler, Edmond est impatient de s'activer pour s'enrichir plus encore. Cependant, il sait que si son projet en Dauphiné ne se concrétise pas ou se montre infructueux, il perdra à rembourser sa dette la moitié de son bien actuel.

Mais son esprit n'est pas que chiffres. Il se plaît à penser alors qu'il grimpe dans cette voiture de poste dont les chevaux vont l'emporter de relais en relais à la vitesse de quatre lieues pour chaque heure, qu'un triste professeur désargenté et un esclave noir procèdent ensemble à la rédaction de l'histoire entière d'un peuple d'Afrique qui ne connaît pas l'écriture. De cette narration ne pourrait-il pas quelque jour et au prix d'un talent qu'on y mettrait, sortir un ouvrage imprimé ?

La voiture file. Edmond et deux autres voyageurs y sont installés au mieux, une place restant libre. Assis à l'arrière mais au-dehors et tenant son chapeau pour lui épargner la malice du vent, la frêle silhouette de son secrétaire et domestique ballote au gré des cahots. Sur la figure de cet homme on lit clairement un mélange d'inquiétude et d'agacement, et le laquais d'un autre voyageur assis près de lui doit attribuer l'une et l'autre au souci qu'il se fait pour son chapeau. Edmond sait la vraie raison des peurs de son suivant : il quitte Bordeaux pour la première fois, craint qu'un mandat ne le poursuive à travers les provinces, se plaint d'un intérêt de vingt du cent qui l'enchaîne à son nouveau maître et se dit qu'il aurait mieux fait de continuer à se nourrir de rogatons dans un galetas que risquer mille morts sur les routes.

Dans les malles d'Edmond, six cents louis d'or ; dans sa bourse, trente livres pour les premiers jours du voyage, et quarante sols dans celle du valet.

Edmond l'a nommé « Simon » sans connaître son véritable prénom : puisque ce prénom quel qu'il soit n'a pas été donné en baptême chrétien, il est libre de lui en attribuer un autre si cela le chante. L'intéressé s'est récrié, mais Edmond l'a menacé des exempts.

Le parcours les fait passer par Agen et Montauban, puis Castres, Béziers, Nîmes et Montélimar ; dans chaque ville notable Edmond s'enquiert d'un usurier et il fait déposer par Simon vingt louis, qu'il sera aise de retrouver lors du retour et qui seront autant qu'il ne se fera pas voler par une attaque de brigands. À Nîmes cependant il n'en fait rien, pour ne pas risquer de confier sans le savoir quatre cents livres à un huguenot. Reste à ne pas se faire voler par Simon lui-même ; mais le secrétaire est encore trop occupé à se cacher des hommes du roi et des argousins des procureurs et il est pour le moment et jusqu'aux Alpes, le dernier des soucis d'Edmond.





XXIII




La répugnance d'Edmond pour les voyages trouve jour après jour à se nourrir des ornières, des haltes qu'il faut toujours faire, de la saleté des auberges, de la chaleur insupportable de la voiture, de la poussière dont au soir on est couvert, de la pluie qui noie les routes, de l'odeur des autres voyageurs, de la grossièreté des postillons et de la démesure du royaume de France.

De Bordeaux jusqu'à Gap ne sont-ce pas deux cents lieues ? Certains jours il n'en parcourt que dix ou douze. Au moins Edmond est maître de son itinéraire comme de sa destination et peut si l'envie lui en prend, faire arrêt une journée pleine dans un lieu plus agréable ; il réserve pourtant cette possibilité pour le voyage du retour qu'il espère riche non encore d'écus sonnants, mais d'espérances. Il a laissé derrière lui depuis longtemps le pays cathare, remonté le Rhône sur trente lieues en empruntant, il le sait, les voies des anciens romains. Dès Orange les Alpes lointaines et bleues se profilent par-delà les crinières des chevaux puis à main droite, et Edmond ne peut guère en détacher les yeux malgré la poussière qui en trouble la vue.

Au quatorzième jour il atteint Crest et au quinzième, Die. Cette dernière ville n'est accessible qu'après avoir remonté pendant une journée entière un étroit défilé de montagnes dont le voyageur n'aperçoit pas les cimes tant celles-ci sont aigües et leurs pentes, abruptes. La route en est si mauvaise qu'en bien des endroits les occupants doivent descendre pour délester la diligence et lui permettre des traverser les fondrières sans risquer de briser un essieu. À la fin Edmond marche devant la voiture malgré le soleil de plomb. Il porte toujours accrochés à sa ceinture ses pistolets chargés et le long de sa botte gauche une dague effilée dans un étui de cuir d'Espagne ; de ces choses qu'on n'oublierait en aucune occasion d'emporter, tout en priant Dieu chaque jour qui passe, de n'avoir à en user jamais.

On est sorti du défilé en entrant dans une large et merveilleuse vallée resplendissant de soleil sous un ciel bleu sombre et la vue portait alors si loin dans l'air pur qu'on aurait pu voir un aigle survoler les monts. Une impressionnante montagne aux falaises claires surplombe cette vallée qui semble à l'image de l’Éden de la Bible. Un doux vent la rafraîchit et fait frissonner les saules, des vignes en tapissent la plaine à perte de vue, une rivière cristalline la traverse en murmurant et un bourg de pierres blanches en occupe le cœur. Ce bourg est ceint de remparts, qu'on dirait faits davantage pour être contemplés que pour vraiment défendre la ville. Telle est Die.

Edmond se dit qu'il lui faudra au retour passer dans cette cité un jour au moins pour s'y complaire et un autre pour y voir quelle affaire il pourrait y fonder.

Après Luc, c'est une route pire que la précédente, mais par cette route aucune diligence ne va. Il faut à Edmond lancer son secrétaire par la ville pour y chercher une voiture à louer et un cocher pour la conduire. Au moins dans cette dernière étape n'aura-t-il pas à souffrir les odeurs ni les mots orduriers, la chaleur quant à elle se faisant moins forte à mesure que la route s'élève. Restent les cahots et la poussière. La voiture, une petite patache aux sièges durs et sans suspension, est une torture à faire avouer des faux-monnayeurs et Edmond se demande pourquoi l'on perd temps et argent à fabriquer pour la question de ces malandrins des instruments sophistiqués, quand un simple trajet dans cette caisse de bois à roues pourrait leur arracher la confession de fautes même qu'ils n'ont pas commises.

Partis de Luc au soleil levant, Edmond et son secrétaire parviennent à Aspres à la nuit, le cheval aussi rompu qu'eux-mêmes. Peut-être seront-ils à Gap le lendemain si la bête ne crève pas. Le conducteur veut rentrer, Edmond lui graisse la main ; Simon pleure, Edmond lui rappelle que les exempts sont à Gap aussi bien qu'à Bordeaux.

Encore deux jours et ils sont devant Embrun. Apercevant enfin la Durance, le jeune homme rêve de s'y tremper comme un enfant. Il s'en retient mais fait tout de même arrêter la patache sur sa rive en vue de la ville, et contemple un long moment la rivière de ses jeunes années. Puis n'y tenant plus il laisse là ses vêtements et s'y plonge tout nu, au grand effroi de Simon qui crie qu'on n'attrape pas autrement la peste, la goutte et toutes sortes de fièvres y compris quartaine et quintaine.

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19/04/2013 - La Clepsydre marine 21

XXI




« Pourquoi donc, à ton âge, n'as-tu pas encore pris femme ? demande l'aumônier à son ouaille. À vingt-cinq ans, tous les jeunes gens point trop contrefaits sont mariés, même ceux dont la fortune tient au creux des deux mains. Mais pas toi. »

Edmond entend cela chaque année depuis ses dix-huit ans. Au début il a répondu qu'il était trop jeune ce qui était vrai, puis que les affaires de Monsieur son père l'accaparaient par trop, ce qui était vrai ; deux ans plus tôt il a argué de n'avoir pas encore rencontré de jeune fille dont l'union lui parût enviable, ce qui était vrai ; l'an passé il n'avait su que répéter cette raison sans en trouver de meilleure.

Père, de son côté, lui a fait entendre la même chose : les bons partis ne manquent pas à Bordeaux, qu'ils soient de familles marchandes ou de magistrats, et même il se trouverait dans le duché encore assez de filles de bons tenanciers qui, pour n'avoir pas les manières de la ville, n'en tiennent pas moins de leur père des espérances considérables. Edmond en convient, car sur ce point il convient de tout, tant avec son père qu'avec son confesseur. Il s'efforce même de les rassurer l'un et l'autre, dit que dans sa position on ne saurait se mettre en ménage avant de mener pour soi-même un train convenable, et qu'il ferait injure à l’œuvre entier de son père s'il mariait une fille de famille pour la faire demeurer sur le port comme n’importe quelle femme de marin.

À ce dernier argument, Père n'a rien trouvé à répondre.

Mais Edmond sait qu'il n'est pas bon pour un jeune homme de rester garçon trop longtemps et qu'à force, lorsqu'il se déciderait les bons partis ne se présenteraient plus. À cette pensée il se dit parfois « Qu'importe ? », certain que l'on vit très bien sans anneau à son doigt pour peu qu'on puisse de temps en temps honorer une ribaude. Mais à d'autres moment il se rappelle que le bourgeois de Bordeaux, comme sans doute celui de Toulouse ou de Nantes et peut-être même de Paris, n'aime rien tant que fréquenter ses pairs et que si l'un d'eux persiste à n'avoir ni femme ni enfant, il pourrait bien finir par être ignoré comme paria.

Mais ce qui le fait réfléchir encore davantage est l'obligation que lui fait l'église de fonder un foyer chrétien, obligation qu'il connaît parfaitement par son catéchisme mais que l'aumônier lui ressasse inutilement.

Cette année il a rappelé au prêtre qu'il était sur le pied d'un long voyage d'affaires et que tout projet de mariage ne pourrait qu'être différé après son retour, soit six mois plus tard pour le moins. À Claret-Villard il ajoute avec malice qu'il peut bien, lui son père, profiter de ces six mois pour lui chercher et trouver qui sait, une future parmi toutes les familles cossues habitant autour de Saint-Jean. À ce persiflage Edmond attend soit une réponse brutale soit aucune, mais pas à celle que lui fait pourtant son père :

  • S'il fallait m'inquiéter d'une épouse, crois-tu donc que c'est tout en premier pour toi que je penserais à la chercher ?


Les pensées diverses et déplaisantes qui suivent cette apostrophe emplissent la journée d'Edmond et une partie de la nuit qui suit. D'abord il s'en veut presque d'avoir provoqué la mauvaise humeur de son père sur un sujet qui les touche au cœur tous les deux ; ce remords ne dure pas mais Edmond se promet quand même d'éviter à l'avenir de susciter aucune amertume chez une personne qui lui prête six mille livres.

Un autre que lui aurait accepté pour épouse quelque jeune fille que son père lui aurait présentée accompagnée d'une dot alléchante. Mais lui, Edmond, est convaincu qu'à marier les opulences entre elles dans un cercle aussi étroit qu'une ville de province, on finit par les assécher toutes. Et il garde prudemment pour lui le plus fort de ses arguments : s'il doit comme il l'espère assurer sa fortune et celle de ses descendants à hauteur de dix fois ce que son père a fait pour lui, il veut ne le devoir qu'à lui seul et non pour partie au beau mariage qu'il pourrait faire.


Au début juin, il sera en route pour les Alpes et toute autre question attendra.


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18/04/2013 - La Clepsydre marine 20

XX




Edmond a circonvenu son père avec adresse et lorsqu'il passe devant un miroir, il peut se dire que le jeune homme qui le regarde est un bien habile négociant. Quoi, n'a-t-il pas promis à son père de le dédommager avec son propre argent ? Il a pris l'initiative de faire préparer un contrat et celui-ci stipule que sur les deux mille écus prêtés, il ne sera question d'intérêt que si l'affaire ne rend rien. À l'encontre, si après une année l'entreprise d'Edmond procure des bénéfices, ceux-ci seront versés à Père durant trois ans à hauteur d'une livre pour chaque écu produit.

Ainsi, il suffira de faire en sorte que les bénéfices des trois premières années ne dépassent pas trois cents écus : on en versera un tiers à Père, c'est-à-dire bien moins que l'intérêt qu'on aurait pu lui rendre ; dès la quatrième année les bénéfices pourront s'envoler : sa dette remboursée Edmond ne versera plus rien. Et pour ce qui est du « dédommagement », il s'est bien promis mais cette fois sans l'écrire, d'en défalquer sa pension, que son père une fois Edmond parti n'aura plus à assumer.

Entre-temps, il a fini par comprendre pourquoi son précepteur, qui continue avec fatalisme et constance à transformer en chronique les souvenirs d'Afrique de Chrétien, est toujours si mal vêtu. La longue figure lui a révélé un jour sur le ton de la confession qu'ayant quelque somme déposée chez un prêteur, celui-ci avait vendu son affaire sans crier gare en emportant ses registres et sans doute aussi l'argent ; qu'à l'heure présente il est sans nouvelles de l'usurier et vit petitement de ses « pauvres » leçons.

Edmond, l'esprit soudain lourd d’un pénible soupçon, s'est enquis de l'adresse de l'usurier, ce qui a confirmé sa crainte : cet usurier est bien le même que celui qu'il a forcé à faire banqueroute pour le racheter. Que le professeur revînt une seule fois à l'échoppe, il trouverait derrière la vitre le domestique Africain à qui il donne leçons cinq fois par semaine !

Edmond promet de faire rechercher l'usurier. De fait, il se rend bientôt chez un procureur ami de son père qui accepte de lancer sur la piste du fuyard une escouade d'exempts munis de sa description.

L’affaire va vite : alors que Père vient de lui accorder crédit pour six mille livres, Edmond reçoit la nouvelle que les exempts ont retrouvé son usurier caché quelque-part dans Bordeaux, et qu'ils le tiennent à sa disposition au poste. Il l'y retrouve aussitôt et peine à le reconnaître. Livide et squelettique, l'homme lui avoue qu'en effet, il a disparu emportant non seulement les mille cinq cents livres de la vente de l'affaire, mais encore les dépôts d'une partie de ses clients. Il a remboursé ceux qui ont retrouvé sa trace avec l'argent de ceux qui l'ont perdue, mais son magot épuisé, depuis deux ans il ne vit que de petites tâches au jour le jour – car on ne confie pas de travail à un juif – et de la vente progressive de ses meubles ; lorsque cela même lui fait défaut, il mendie sa pitance en se garant des archers.

Edmond rit un peu et prétend sauver le pauvre homme une seconde fois.

  • Je t'ai pris en amitié et ne veux pas qu'un bienfait de ma part reste jamais sans suite. Accepte ce que j'ai à te proposer et tu n'auras plus dorénavant à craindre ni les archers du mendiant ni les poursuites des procureurs de Bordeaux. Combien dois-tu au professeur ?

  • Je ne le sais plus exactement, mais pas beaucoup moins de deux mille livres.

  • Je te les prête au denier cinq.

  • Mais comment vous les rendrai-je sans parler de cet intérêt exorbitant ?

  • Mon intérêt exorbitant te fait dire qu'il est encore de trois quarts plus petit que celui que tu exigeais des malheureux qui t'empruntaient... Mais passons. À compter de lundi en huit, tu es mon secrétaire et valet de pied. Je pars en voyage pour une affaire et t'emmène. Pendant six mois je te loge et nourris. L'affaire faite, je te la confie et tu la fais travailler assez pour me rembourser et au-delà, intérêt compris, sous un an.


Ledit secrétaire et valet n'a plus qu'à faire emplette du nécessaire de son nouveau maître ; le voilà doté d'un emploi pour six mois. Il a bien essayé d'évoquer les samedis de shabbat, mais Edmond a éclaté de rire.

Quant au professeur, il a retrouvé en débordant de gratitude ses deux mille livres et s'est engagé à rédiger gratuitement, jusqu'à la fin, les chroniques de « l'histoire d'un peuple nègre ».


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17/04/2013 - La Clepsydre marine 19

XIX




  • J'avais craint d'abord que mon projet ne m'entraîne dans des dépenses jusqu'à hauteur de dix mille écus, malheureusement je ne dispose pas d'une telle somme et je me serais trouvé stupide d'imaginer vous l'emprunter...


Ainsi Edmond aborde-t-il son père un matin en début d'été. Il a choisi son heure : pas trop tôt, afin que l'humeur paternelle ne se ressente pas trop des mauvais services de sa domesticité ; pas trop tard dans la journée, pour qu'elle ne souffre pas du mauvais travail des employés de la compagnie ; pas trop près du dîner pour que la faim n'excite pas l'impatience de Père ; non plus juste après celui-ci pour que la digestion n'entame pas son attention. Dix heures ont juste sonné aux cloches de la cathédrale toute proche ; Edmond vient de faire porter à son père par un comptable la bonne nouvelle d'une heureuse transaction, qu'il connaît depuis la veille mais a gardée pour ce moment ; il sait que le bon vent d'aujourd'hui ne mettra pas d'obstacle au départ du prochain navire. Il pense avoir ainsi mis toutes les chances de son côté. Pourtant, en entendant parler de dix mille écus, Claret-Villard s'est levé d'un bond et a saisi son chapeau.

  • J'ai à faire, a-t-il dit.

  • Mais, poursuit Edmond comme s'il n'avait rien vu, en comptant les choses au plus juste je n'arrive plus qu'à douze mille livres et même un peu moins si mes affaires se font vite et m'évitent de séjourner trop longtemps. De cette somme je possède déjà la moitié ce qui réduit celle que je me permets de vous demander à seulement deux mille écus.


Claret-Villard s'est rassis. « Deux mille écus sont une somme », dit-il. Edmond entend par cette phrase que son père est sans doute prêt à écouter l'affaire pour peu que le profit soit à proportion de la mise.

  • Et quatre mille une autre encore, enchaîne-t-il avec audace pour rappeler à son père que le risque, c'est surtout lui qui s'apprête à le prendre.

  • Et quel projet comptes-tu engager avec ces douze mille livres ?

  • J'espère faire déboucher, Père, le bois de votre forêt des Alpes et faire rendre à celle-ci le triple de ce qu'elles rapportent aujourd'hui bon an mal an. Je n'en dis pas plus pour n'éveiller chez vous ni espoirs démesurés ni craintes sans fondement.

  • Mais que diable feras-tu de quatre mille écus ?

  • Il me faudra m'absenter six mois dont quatre en Dauphiné et deux en coûteux et interminables voyages. Cela nécessitera une garde-robe adaptée aux journées de calèche et nuits en auberges, ainsi que des armes pour protéger mes biens. Je ne puis, de reste, partir seul et aurai besoin d'un secrétaire qui soit aussi mon valet et que je devrai non seulement nourrir et loger, mais aussi rétribuer chaque jour de Dieu ; car dans un tel déplacement l'homme devra être à mon service sans regarder aux dimanches ni aux fêtes. Comptez dix sols par jour pendant six mois et voici déjà près de cent livres, en salaire seulement. Puisque deux voyageurs qui dorment et se nourrissent dépensent quatre livres par jour chacun, ce sont encore mille cinq cent livres à prévoir. Habits pour deux, bagages, armes, pourboires qu'il faudra bien donner, voilà bientôt deux mille livres parties ; et pensez que je devrai me loger en Dauphiné avec mon laquais pendant quatre mois.

  • Mais le reste ?

  • Le reste est pour traiter l'affaire sur place ; cependant j'envisage de prélever sur ce reste un dédommagement pour vous, afin que mon absence durant six mois ne lèse pas vos intérêts.


Ce dernier argument touche visiblement Claret-Villard à l'escarcelle. Il ne prononce que son fameux « Nous verrons », ce qui est sa façon à lui d'accepter un marché qu'on lui offre.


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16/04/2013 - La Clepsydre marine 18

XVIII




Les affaires de la religion classées, la question du savoir laïque résolue au mieux du moins provisoirement, Edmond se détourne un peu du sort de son domestique, non sans s'assurer que le travail d'écriture avance convenablement, ce qui est le cas au prix de visites quotidiennes de l'écrivain chez lui. Ne sont en effet libres que les soirées du samedi parce qu'il faut prendre le temps de se reposer et celles des dimanches parce que c'est le jour du Seigneur : même si les leçons de catéchisme ne lui ont rien coûté de sonnant, Edmond se dit qu'il ne peut pas encourager son domestique à aller contre elles sitôt apprises. Il obligerait même volontiers l’Africain à faire maigre le vendredi en plus de suivre le carême, mais ce serait une contrainte bien abstraite : ce que son père donne de viande à sa domesticité en une semaine ne nourrirait pas un chat pour une journée.

Il s'est peu à peu résolu à souffrir le coût et le désagrément d'un long voyage pour atteindre au but qu'il désire. De même qu'au temps où il a racheté la boutique du prêteur, il fait un pari sur l'avenir, avec cependant en supplément dans son bagage la confiance née d'un premier succès. À vingt-quatre ans il possède bien neuf mille livres, un capital qui lui permettrait de vivre de sa rente à condition de loger toujours chez son père pour éviter le train d'une maison qui soit à lui. Il y répugne pourtant, bien moins par souci de ne pas être une charge, que parce que son ambition est tout autre et plus élevée.

Sa conscience le tourmente un peu de devoir le début de son succès en finance à la présence à son service d'un être possédant le savoir de son esclave africain, acheté pour un prix devenu, au vu de ce qu'il a appris, dérisoire. La morale chrétienne n'y est d'ailleurs pour rien : il ne se pose la question qu'en termes commerciaux ; il est facile de fixer le prix d'un esclave par le bénéfice qu'on espère tirer de son travail, mais le savoir et qui sait peut-être même les pensées et sentiments de cet esclave, puisque Chrétien est la preuve vivante que les nègres en sont capables, n'ont aucune contre-valeur marchande. Or comment commercer de ce qui n'a pas de prix ?

Après un mois d'écriture, le précepteur écrivain déclare avoir rempli quatre-vingts feuillets de l'« histoire des nègres », comme il nomme ce qu'il est train de rédiger, mais que ne sachant pas du tout en quelle année cette histoire a pu commencer, il est incapable de prévoir en quels temps il en aura fini. Edmond lui répond que cette histoire, Chrétien le lui a dit précisément, a débuté deux générations avant que le Pape Innocent n'appelle à la Première Croisade.

Le précepteur regarde Edmond dans les yeux en ayant l'air de chercher quelque-chose à dire, mais lui dont le métier est de parler n'y parvient pas. C'est le lendemain, peut-être après avoir passé quelque temps à effectuer et vérifier des calculs, que la longue figure triste se tourne à nouveau vers Edmond pour l'assurer qu'au rythme où ils vont et à condition de n'être jamais malades ni l'un ni l'autre, Chrétien et lui-même arriveront au terme de la rédaction dans un peu moins de trois années. La figure s'allonge encore en disant ces mots.

L'écrivain précise qu'ils ne peuvent en une séance d'une heure balayer plus d'un an de généalogie, le vocabulaire de Chrétien étant encore bien pauvre pour tout exprimer dans notre langue et trop de choses devant être précisées au prix de nombreuses questions et réponses ; au rebours, il ne compte plus tout ce qui dans la vie d'un Noir ne correspond à rien dans l'univers d'un sujet du roi Louis. Les relations entre les êtres, les règles de vie et les coutumes sont si divers qu'une transcription littérale est le plus souvent impossible. Edmond le renvoie à Marco Polo et lui demande s'il est tombé de la dernière pluie pour prétendre découvrir de telles différences entre deux peuples si distants. « C'est que, objecte alors le précepteur, Polo décrivait des sociétés humaines alors que l'Afrique, au sud du désert, n'est réputée occupée que par des groupes animaux. »

- Vous changerez d'avis et votre enseignement y gagnera, lui rétorque Edmond d'un ton sec. Au reste, y passeriez-vous votre vie, vous viendrez au bout de cette tâche et s'il vous arrivait de mourir sans l'avoir finie, je trouverais aussitôt un autre pour la reprendre. Ce que Chrétien a passé dix mille heures à apprendre par cœur, nous pouvons bien nous, en prendre quelques-unes pour l'écrire.
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15/04/2013 - La Clepsydre marine 17

XVII




Le professeur d'abord décline, avançant d'être très occupé par ailleurs par des élèves qui pour n'avoir pas le prestige de la maison Claret-Villard n'en sont pas moins fort honorables et, ajoute-t-il comme on jette une pierre dans un puits, généreux dans leurs rétributions. Edmond saisit ce demi-mot et précise, ayant préparé cette notule à l'avance, que le travail se ferait chez son père et que les repas de l'écrivain s'ajouteraient au prix légitime de son travail. D'ailleurs la rédaction se tiendrait aux heures de soir sans oblitérer celles où le précepteur donne ses leçons dans les autres maisons, qu'on ne lui propose donc pas de réduire.

Ce point et la prime alimentaire qui serait de toute façon prise sur le train de la maison paternelle ont l'heur de séduire enfin le précepteur dont la figure semble chaque année à Edmond s'allonger, au même rythme que s'élime son pourpoint et s'émince la semelle de ses souliers. L'état de sa garde-robe incite d'ailleurs Edmond à se demander ce que le professeur peut bien faire de tout l'argent qu'on lui donne en salaires.

Il calcule ce que cette œuvre d'écriture lui coûtera : un peu moins que ce qu'il donnait aux bons pères pour l'instruction de Chrétien. Il pourra donc s'offrir ce petit luxe en interrompant l'enseignement du domestique qui de toute façon en sait à présent bien assez ; ce qui sera de reste servira à fournir papier, plumes et encre à l'écrivain, et même de temps en temps un sucre d'orge pour adoucir sa peine de travailler bien tard.


L'enseignement du valet et ce travail de rédaction grèvent toutefois assez les finances d'Edmond pour qu'il repousse le projet qu'il avait en Dauphiné et qui, il se l'avoue, n'est pas mûr. Cependant, la dernière année a été fructueuse et sa ligne de compte affiche à présent neuf mille livres. Trois mille écus qui sembleront bientôt suffisants, non par eux-mêmes, mais en ce qu'il pourra arguer de les posséder au moment d'aller en emprunter trois mille autres à son père.

Le compte de Chrétien quant à lui, affiche le produit d'une année de son travail. Edmond lui fait miroiter les cinquante livres inscrites à son nom en sachant qu'à un courtier même débutant, il aurait donné au moins le triple. Chrétien ne semble, au petit désappointement d'Edmond, ni ébloui de cette somme ni particulièrement reconnaissant du sort que lui a fait la maison Claret-Villard. Mais le jeune homme s'est habitué à ce que son employé africain mette si peu en avant ses sentiments.

Edmond croit un jour faire plaisir à Chrétien en l'emmenant sur le port voir un navire au déchargement. Debout l'un près de l'autre, le grand valet noir un peu en retrait de l'épaule de son maître et cachant son visage sombre dans l'ombre de son chapeau, ils observent les manœuvres des gabiers amenant les voiles, puis les opérations portuaires. Ils voient débarquer du navire des passagers richement vêtus et des chevaux, puis des bestiaux, des cages pleines de volailles, et des caisses, et des barils, et des ballots. Pour chaque sorte d'article, Chrétien demande à Edmond ce qu'il croit qu'elle contient et ce que son contenu doit valoir en argent. Edmond, qui connaît par cœur cette partie pour la bonne raison qu'il en patronne depuis sept ans le transport et les échanges, le renseigne. À mi-temps de ce déchargement, un navire d'une autre compagnie largue les amarres pour l'Amérique.

Quand ils repartent, Chrétien marchant un peu derrière son maître lui rapporte nombre pour nombre tous les paquets et tonneaux transportés par le bateau ; il a tout compté, jusqu'à la plus petite caisse. Et pour terminer il lance à Edmond la somme de trois cent douze mille cinq cents livres que vaut ce chargement, ce qui ne compte pas la solde de son équipage.

Edmond médusé se félicite d'abord que Chrétien qui va derrière lui ne puisse rien lire sur son visage. Puis il chasse avec une sorte de dépit l'idée que son valet est bien capable, s'il continue à faire ainsi son éducation commerciale, d'estimer à trois livres près la fortune de son maître et de lui demander ensuite les comptes de ses propres rétributions. L'idée chassée, elle revient quand même.


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14/04/2013 - La Clepsydre marine 16

XVI




Tous les dimanches et depuis peu, le serviteur suit ses maîtres à la messe. On le fait se tenir tout debout au fin fond de la nef et sitôt l'ite entendu, il doit se réfugier dans une chapelle ou derrière une colonne pour échapper aux regards des paroissiens. Il regarde alors défiler ceux-ci dans l'allée, l'air pincé de l'hostie qu'ils ont en bouche et les plus riches paradant aux yeux des autres dans leur pourpoint emperlé. Du moins en est-il ainsi jusqu'au jour de son baptême.

Pour verser l'eau bénite sur ce front noir Edmond a choisi le même lointain curé qui l'avait confessé et absous, deux ans plus tôt, de sa première opération financière. Le valet se nomme désormais Chrétien, aucun prénom n'évoquant rien pour lui après qu'Edmond lui a fait lecture des trois-cent-cinquante que porte l'almanach. À compter de ce jour l'Africain peut s'asseoir sur les bancs de l'église avec les autres domestiques pour entendre l'office et si on s'est au début signé sur son passage en murmurant des imprécations, sa présence cesse de troubler les âmes les plus sensibles après dix ou douze dimanches.

Son instruction se poursuit et à la fin d'une année complète, Edmond a réalisé les deux souhaits qu'avaient pour son domestique le percepteur et l'aumônier : il l'a instruit de bonne science et baptisé dans la foi catholique.

Un matin, alors qu'ils reviennent tous deux de la messe en marchant derrière la chaise de Père, Edmond fait remarquer à Chrétien le cadran solaire qui orne une façade bourgeoise et lui en explique l'usage en quelques mots. Le valet considère un moment l'instrument sans rien dire et reprend sa marche derrière ses maîtres. Ce n'est que le soir qu'il questionne Edmond sur un point particulier et un seul, ce à quoi le jeune homme ne s'attendait guère. « De quoi servent, demande-t-il, ces traits et ces nombres gravés dans la pierre sous l'aiguille ? ». Edmond explique que ces divisions ont le même rôle que celles qu'on peut lire au cadran de l'horloge du clocher. L'Africain prononce alors avec un air sentencieux qu'il est bien inutile de découper en parties un temps qui toujours s'écoule continûment tel un fleuve.

Ni la phrase ni le ton n'entraînent de réponse et c'est heureux pour Edmond, qui n'aurait su quoi répliquer et n'a d'autre recours que de renvoyer le domestique au savoir des bons pères qui l'instruisent. Un instant plus tard il se rend compte qu'il pourrait bien lui aussi se tourner vers le collège et que l'ignorance du domestique n'a sur ce point d'égale que la sienne.


Chrétien sait maintenant écrire non le latin encore, ce qu'Edmond n'exige pas de lui, mais le français courant ; pourtant il ne sert toujours que de sa seule mémoire pour tenir les comptes de l'officine. De même, il maîtrise à la perfection les quatre opérations arithmétiques mais ne les utilise pas davantage. Il a appris les fêtes chrétiennes et l'histoire sainte, il sait les noms des planètes, ceux des étoiles les plus brillantes et même il pourrait désigner la Grande Ourse ; l'aire d'un carré et celle d'un cercle n'ont plus de secret pour lui et le seul travers que le bon père lui aient trouvé est sa difficulté à se servir des règles de mesure. Rarement il ne les prend pour établir une longueur ou un périmètre, comme si leur usage restait décidément hors de ses capacités, et préfère estimer ces dimensions de l’œil. Il est vrai que même ainsi il ne se trompe que de peu et ce qu'il perd alors en précision il le gagne en rapidité, petit défaut dans un collège d'apprentis mais grande qualité partout ailleurs.

Les bons pères ayant libéré leur élève, Edmond est soudain saisi d'une idée qu'il se traite de sot de n'avoir pas eue plus tôt. Même s'il doit lui en coûter, il se sent, comme jamais il ne l'a été, poussé à réaliser ce projet dont la pensée vient de lui venir comme un éclair tombe sur un toit.

Ayant rappelé le précepteur d'un mot porté par Chrétien lui-même, il lui propose une tâche qui pour n'être pas d'enseigner, est digne d'honorer qui l'exécute : mettre en écrit les sept cent quarante quatre années de l'histoire d'un peuple africain disparu ou agonisant et dont pour cette raison il faut conserver la mémoire, aujourd'hui tout entière contenue dans l'esprit du dernier d'entre eux.

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13/04/2013 - La Clepsydre marine 15

XV




Avant de se lancer dans une aventure, il est bon de consulter un directeur de conscience, mettre son âme en paix et placer son sort aux bons soins de Dieu et de Sa Providence. Edmond lui, n'attend pas d'être sur le point de s'engager pour disposer agréablement l'église à son égard.

À sa demande l'aumônier a donc commencé de christianiser l'indigène et celui-ci semble suivre l'instruction religieuse avec la même application qu'il met à apprendre tout le reste. Il étonne d'ailleurs le prêtre en récitant d'une seule haleine la filiation d'Adam et Ève jusqu'à Jésus, généalogie qu'Edmond reconnaît lui avoir lue, une seule fois, plusieurs mois plus tôt. Au jeune homme qui vient de relire avec l'Africain la liste détaillée des clients du jour à l'échoppe, de leur dette et de leur crédit, cette récitation faite sur le même ton semblerait suspecte s'il avait la moindre méfiance pour son domestique et courtier. Il y a beau temps que de tels exploits de sa mémoire ne l'étonnent plus ; pourtant ce soir il voit en celui-ci l'occasion de questionner son valet sur son passé de sauvage. Le Noir lui raconte alors, avec ses mots, une bien surprenante histoire.

Il a été enlevé par les guerriers d'une tribu hostile pour être vendu aux blancs au profit de celle-ci, son village de cases rondes ayant été investi un matin comme par des fourmis. Lui-même avait été choisi tout enfant pour porter la mémoire du village et dès sa centième lune qui doit correspondre à peu près à l'âge de huit ans, il avait passé un moment chaque jour dans la case de l'ancien qui jusqu'alors était l'incarnation de cette mémoire et qu'il devrait un jour remplacer.

L'ancien avait commencé à lui raconter l'histoire de son peuple depuis les temps les plus reculés, en précisant qui avait épousé qui, qui était né de qui, et emplissant le récit de tous les évènements collatéraux qui ensemble forment la vie d'une tribu. À chaque séance le petit garçon qu'il était devait se remémorer et redire ce que le vieux lui avait raconté auparavant ; après cela seulement il passait à la suite, et toujours il fallait se rappeler des mariages et des enfantements en plus des guerres, chasses, mauvaises récoltes, épidémies et invasions de ravageurs.

Dix ans après l'avoir débutée, il n'était pas loin d'avoir terminé sa formation quand la traite négrière l'avait surpris dans son village d'où l'on emmenait, filles comme garçons, tous les jeunes gens et même les femmes allaitantes qui étaient enlevées avec leur bébé.

Outre cette histoire vivante, celui qui aujourd'hui sert sans jamais prononcer un mot son maître blanc, avait appris très jeune à mesurer le temps, ce qui sur ces terres lointaines est une autre des fonctions des porteurs de mémoire. Les phases de la Lune n'ont donc aucun secret pour lui et pas davantage le dénombrement des jours, des personnes ou des choses. De là lui viennent ses propensions à l'arithmétique. Il sait exactement quel est le jour présent dans une sorte d'almanach qui ne doit rien à celui des blancs, et le soir avant de céder à un sommeil plus que mérité, il récite à haute voix une part à chaque fois différente de l'histoire de son peuple afin de n'en oublier rien.

À la question d'Edmond sur l'ancienneté de ladite histoire, l'Africain répond qu'elle remonte à sept-cent quarante quatre pluies ou neuf mille cent quarante trois lunes et sept jours. Que s'il fallait la raconter d'un bout à l'autre, vingt journées pleines et sans dormir n'y suffiraient pas. Un long silence suit cette réponse.

Ainsi ces psalmodies qu'Edmond entend parfois sourdre de la soupente de l'homme, sont dans son dialecte le récit de la vie de son peuple africain, conservé avec une sorte de piété par celui qui en perpétue le souvenir du simple fait d'en avoir la charge. Cela alors même que ce peuple aujourd'hui n'existe peut-être plus, ou se trouve réduit à quelques vieillards sans valeur marchande et incapables même d'enfanter ; si tel est le cas, l'histoire que l'homme se raconte jour après jour par devoir, non seulement n'a plus de suite mais n'a même plus d'objet.

Ainsi encore, celui au sujet de qui le confesseur se pose sans fin les mêmes questions, attendant sans doute la réponse d'en-haut, connaît les nombres et l'écoulement du temps aussi bien que les docteurs des collèges qui font profession de les lui enseigner pour quatre cents livres par an.

Certes il ignorait jusqu'ici que la Terre tournât autour du Soleil mais après tout les grands-pères d'Edmond eux-mêmes le savaient-ils davantage ?


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11/04/2013 - La Clepsydre marine 14

XIV




La curiosité provoquée en ville par la présence d'un Africain au guichet d'un usurier a provoqué un afflux de clients un peu supérieur à celui qu'Edmond escomptait et depuis la pose de la nouvelle enseigne, Bordeaux ne bruit que de la « Boutique au Noir ». Le succès est assuré tant que durera cette vogue et quand elle retombera, Edmond saura bien lui redonner vigueur. À vingt-deux ans le voici possédant déjà six mille livres qui lui en rapporteront dans l'année six cents, bien de quoi payer les bons Pères pour leur enseignement éclairé. Pour ce capital il commence à étudier l'idée d'un futur emploi.

Sa position aux rouages d'une société marchande, même si l'essentiel de son activité est maritime, lui permet de se faire une idée des plus précises sur les coûts des transports intérieurs, que ce soit par voie d'eau ou de route ; car enfin il faut bien vendre autour de soi les produits qu'on reçoit d'Amérique et les portes de l'entreprise ne s'ouvrent que pour des commerçants et transporteurs français ou espagnols, ces derniers au moins tant que durera la paix entre les deux pays.

Il a ainsi pu calculer le prix de son voyage en Dauphiné, un montant qu'il aurait pu tout simplement demander à son père mais justement, c'est par ce truchement qu'il ne veut pas passer. D'ailleurs, Père ne lui aurait donné que le prix d'un déplacement, or le but d'Edmond s'il retourne dans les Alpes ne sera pas d'y faire un voyage d'agrément, il vit de son travail et non de ses rentes, ni de s'y installer comme son père l'a fait à Bordeaux ; il n'irait que pour y traiter des affaires et dès lors, la somme nécessaire dépasse de beaucoup le simple cumul des parcours de diligence et celui des relais de poste où il passerait les nuits.

Il aborde un jour son père au sujet de la marche de la compagnie, dont il croit avoir remarqué dit-il, qu'elle semble stagner depuis qu'il y travaille, soit six ans. Père bougonne que les temps sont plus durs, qu'il a déjà connu d'autres moments difficiles et que les affaires des autres ne rendent pas mieux, souvent moins bien encore. Edmond, avec les précautions qu'il mettrait à marcher nu-pieds dans l'atelier d'un sculpteur, lui demande si la relance du négoce ne s'obtiendrait pas à son avis par l'ouverture d'une nouvelle branche marchande, car dans les pires temps du commerce il est toujours des produits qui se vendent bien.

  • Pour cela il faut un en-caisse qui permette d'en acquérir les moyens. Voudrais-tu vendre des farines qu'il te faudrait acheter des moulins, et c'est par l'achat d'un navire que j'ai moi-même entamé l'activité qui aujourd'hui nous fait vivre. Comptes-tu commercer du blé ou des vins, par exemple, ou bien des pierres de construction ?

  • Non, père.

  • En as-tu seulement la moindre idée ?

  • Pas encore.

  • Alors n'en parlons plus.


Malgré cet échec apparent, Edmond s'est réjoui en son for que Père l'ait laissé parler affaires avec lui sans montrer le moindre courroux et pas même un petit agacement. Il est vrai que Claret-Villard sait conserver dans les actes de négoce une relative maîtrise de soi et ne réserve ses éclats qu'à la vie domestique. Edmond reviendra bientôt à la charge auprès de lui, dès que ses projets auront pris dans son esprit un contour un peu mieux dessiné.


Une autre fois, après avoir évoqué le souvenir de sa mère, il questionne son père sur l'exploitation familiale du Dauphiné telle qu'elle était avant qu'il n'en concrétise la valeur. Père, sans montrer le moins du monde qu'il fasse un lien si mince soit-il avec le précédent débat, lui décrit plutôt aimablement l'état de ses tenures, agricoles et d'élevages pour les hautes et forestières pour les basses, ces dernières n'ayant d'ailleurs pas été vendues. Edmond est tout oreilles. Sans rien en dire, il se plaît à penser que son père a vendu les champs mais conservé les arbres, qu'il a investi ensuite dans les bateaux marchands et que les navires, à Bordeaux comme ailleurs, sont faits de bois.

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10/04/2013 - La Clepsydre marine 13

XIII


Le domestique à peine revenu chaque soir de la ville où il a manipulé l'argent des Bordelais, s'empresse de changer de vêtements car on ne sert pas au sein d'une maison de maître dans la même tenue que celle avec laquelle on reçoit des clients. Les lectures évangéliques qu'Edmond lui faisait naguère ont été avantageusement remplacées par le catéchisme en due forme d'un religieux en soutane. Après six mois d'un exercice grâce auquel Edmond a pu non seulement réaliser de solides bénéfices mais aussi vérifier l'exceptionnelle capacité de son employé à tenir à jour de mémoire les comptes de son industrie, il s'adresse à lui en ces termes :
-              
Je veux dorénavant te verser un salaire et le plus tôt sera le mieux. Ton travail me rapporte actuellement tant, une somme que je fixe comme base. Dès le mois prochain, ce que tu pourras encaisser en sus de cette somme te reviendra pour moitié. Nous en ferons le calcul ensemble et je placerai ton revenu sur nos comptes, ainsi nous l'aurons tous deux sous les yeux. Lorsqu'à mon père prendra l'envie de te rendre ta liberté, tu disposeras ainsi d'un peu d'argent bien à toi qui te servira à rentrer chez les tiens si tu le souhaites, à t'établir en ville ou à acheter quelque lopin.

Le domestique s'est profondément incliné comme on lui a appris à le faire dès le premier jour de sa présence dans la maison. Edmond s'est persuadé sur le moment de sa gratitude peut-être pas infinie, mais grande en tous cas. Le serviteur ne sait encore rien de la tractation dont il a fait l'objet six mois plus tôt et se croit toujours au seul service de Père. Ignorer quel est son maître n'est-il pas un lien des plus solides pour un asservi ?
Avec cet accord, Edmond pense qu'il a bien assujetti à lui son domestique ; il sait qu'en cas de bénéfice supérieur à la moyenne il prendra pour lui-même la moitié de la différence et que dans le cas contraire il ne donnera rien. Qu'en outre, en plaçant chez lui l'argent de son employé, il le fera fructifier au denier cinq au profit de son agence c'est-à-dire au sien propre. Garder l'argent qu'on donne est encore un bon moyen de ne jamais s'appauvrir. Il reconnaît ne pas avoir tiré des Évangiles les préceptes qui lui font gouverner ainsi son entreprise, mais après tout qui a jamais dit que les Écritures fussent des traités d'économie ou de finance ?


Profitant de la bonne impression qu'il pense avoir faite, Edmond annonce à l'Africain qu'il compte le pousser bientôt à suivre l'enseignement des Pères puis à être baptisé. Edmond conserve dans l'oreille les paroles du précepteur disant que ce nègre-là méritait mieux que l'instruction médiocre que lui, Edmond, avait reçue. S'il avait eu l'esprit tourné autrement, il aurait appris à coups de pieds à ce pédant quel respect on doit à un maître blanc eu égard à un esclave noir.
Pendant ces temps d'étude où le valet africain désertera l'échoppe, il sera remplacé par le comptable de la compagnie dont Edmond ne doute pas un instant ni qu'il ne brûle d'envie de rendre encore ce service, ni qu'il ne se souvienne de certaine reconnaissance de dette falsifiée. Le comptable restera payé par Claret-Villard qui ignorera ce détachement, Edmond prenant grand soin de l'hypocondre de son père en même temps que de sa propre bourse.
Chaque soir, son service achevé, le domestique rejoint son nouveau maître au cabinet d'étude et tous deux établissent l'état d'une journée de prêts et placements. Edmond prend note du moindre détail dans un registre emprunté aux bureaux de Père, écrivant sous la dictée du valet qui déroule de mémoire sa journée de finance et d'usure. À la fin il s'agace de la facilité avec laquelle ce Noir retient tout ce qui passe par son esprit et sait calculer aussi vite des sommes, des pourcentages et des produits. Il se promet d'en savoir plus sur cet esclave ramené d'Amérique par son père et pour cela de questionner directement l'Africain dès qu'ils n'auront tous deux rien d'autre à faire. Malheureusement l'ouvrage s'accumule et ce moment tarde à venir.


Puis ce qui fut dit est fait ; Edmond, le premier mois écoulé de la nouvelle disposition, marque à son employé la moitié exacte de l'excédent de profit réalisé dans l'intervalle, naturellement réduite du montant de sa pension comme son père l'a toujours fait pour lui.
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8/04/2013 - La Clepsydre marine 12

XII




N'était la dépense relative à l'achat de ce domestique, la bourse d'Edmond n'a pas souffert des douze derniers mois et au début de sa vingt-deuxième année, six cents écus et les intérêts de son placement – car il a remis son pécule dans l'officine à présent qu'elle est gérée par ses soins – ont rejoint ceux qui s'y trouvaient déjà. Les intérêts sont d'ailleurs d'autant plus importants qu'Edmond les a passés du denier dix au denier huit selon un barème qui dépend de la somme investie et dont il fait naturellement profiter ses clients les plus importants. Ainsi l'argent va-t-il à l'argent.

Au trente-et-un décembre, ce sont deux cent trente livres d'intérêt qui grossissent ainsi son pécule jusqu'à près de mille trois cents écus. Encore deux ans, calcule-t-il, et cette somme aura doublé. Dans son échoppe, le serviteur noir devenu courtier reçoit les déposants et emprunteurs chaque jour de midi à quatre heures ; il aide le matin ses maîtres et le soir rentre vite pour être présent à leur retour. Sa journée finie il peut se reposer, sauf les jours où le précepteur vient lui donner ce qu'il appelle ses pauvres leçons et ceux où Edmond lui fait lecture de la Sainte Bible ; Edmond qui, sans redouter le moment où il faudra payer un courtier pour l'agence, se félicite chaque matin de pouvoir en épargner le montant.

Il pense consacrer cependant quelques livres à faire exécuter une enseigne neuve par un ferronnier, laquelle porterait naturellement en effigie la silhouette d'un Africain et signalerait de loin sa boutique comme le coq de l'église indique le sens du vent.

Edmond a entrepris le confesseur en s'enquérant des pauvres à qui son père accorde si largement quelques livres chaque semaine. Il sous-entend que cette petite somme pourrait bien prochainement être réévaluée et attend que le bon prêtre l'en remercie. À l'instant où il s'apprête à le faire, Edmond lui coupe la parole ce qu'il n'aurait jamais osé faire quelques années plus tôt, et lui susurre :

  • Notre valet, monsieur l'abbé, souhaite à présent communier et il semble prêt à recevoir l'enseignement du Christ. Ne pourriez-vous vous charger de cela ?

  • Sans doute, mais qu'en pense Monsieur Claret-Villard ?

  • Il n'en pense rien et n'a pas à y voir, car ce serviteur désormais m'appartient et non à lui.

  • Mais ne disais-tu pas un jour que ce catéchisme pourrait ne lui servir à rien ?

  • Oui, et votre réponse fut que la grâce de Dieu tombait sur qui Il lui plaisait de la faire tomber.


Le religieux interdit qu'on retourne envers lui son propre argument avale sa salive et reprend :

  • Ne t'ai-je pas dit aussi qu'on n'était pas certain que les êtres comme lui fussent des hommes ?

  • Vous l'avez dit et j'en ai bien saisi le propos : vous vouliez me faire comprendre qu'on n'était pas certain non plus qu'ils n'en fussent pas.


Et comme le prêtre décidément désarçonné ne répond plus :

  • Voyons mon Père, ne vaut-il pas mieux procéder à l'évangélisation d'un troupeau de trois cents vaches que manquer celle d'un seul humain ?


Le bon père a l'air de se demander quel genre de catéchèse il a bien pu, sans le savoir, donner au jeune Edmond pour que l'adulte qu'il est devenu lui serve une pareille rhétorique. Il bat en retraite et argue d'un emploi du temps chargé pour ne pas donner réponse le jour-même. Avant que la porte ne se referme, Edmond a le temps de lui lancer avec un grand sourire : « Et bénissez vos pauvres de notre part, mon Père. »

Le prêtre répond qu'il n'y manquera pas et Edmond sait à cet instant qu'il est sincère.


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