29/11/2007 - Emeutes urbaines et criminologie : Xavier Raufer pète les plombs
Il s'appelle Xavier Raufer.
C'est une pointure. Un expert, et des meilleurs. Pas question de contester ses éminentes qualités, son savoir ni même sa pédagogie puisqu'il enseigne. Sa spécialité ? La criminologie. Il était l'invité d'Yves Calvi lundi soir à « C dans l'air ».
L'entretien se passait bien, chacun disait ce qu'il avait à dire. Claude Pernès, maire « Majorité Présidentielle » (ah, les étiquettes, que de poésie ! Pour pas dire qu'on est de droite, à quelles métaphores n'est-on pas prêt ?), de Bidule-sous-Bois, décrivait en termes assez exacts et totalement parcellaires le mécanisme des émeutes, le journaliste de Marianne relativisait et ajoutait à l'analyse de Pernès quelques-uns des innombrables éléments qui n'y figuraient pas, le représentant de la police représentait la police, le leader d'ACLeFeu disait « Assez le feu » et exigeait que la société soit aussi sévère pour les représentants du pouvoir que pour ses assujettis.
Xavier Raufer éclairait l'ensemble d'analyses générales assez pertinentes.
Sauf qu'à un moment, alors qu'ACLeFeu voulait introduire parmi les causes des émeutes, la situation sociale et économique dans les quartiers, Xavier Raufer péta les plombs. Autrement dit il interpela son interlocuteur pour lui dire qu'il était bien le dernier à justifier les événements par le misérabilisme social (sic). Il ajouta que cet argument éculé ne pouvait plus être utilisé vu la baisse du chômage.
C'est donc désormais clair : la société déjà peu compréhensible quand elle est décrite par des sociologues (tout simplement parce que ces derniers ne voient rien de leur fenêtre contrairement à tout un chacun), devient d'une totale opacité quand elle est décrite par un criminologue. A se demander si de tels propos relèvent de l'ignorance – qui serait inexcusable, le métier de criminologue étant étroitement lié à la sociologie – ou à la mauvaise foi, qui serait inexcusable pour quelqu'un essayant justement d'expliquer les comportements individuels et collectifs avec toute l'objectivité qui seule rend cette explication valide.
Certes le chômage a baissé en France, ou plutôt, les statistiques ont baissé. On est passé de 10% de chomeurs à 8%, ce qui signifie que là où il y avait cent chomeurs il y en a désormais quatre vingts. On conviendra cependant que, formulée de cette façon, la baisse est peu suspecte d'impacter fortement la misère matérielle et morale.
Cette baisse est de plus une moyenne, et nous savons qu'elle ne s'applique pas également partout. De plus, elle est probablement dûe, au moins aux dires des employés de l'ANPE, et pour une part significative, à des radiations administratives. Etre radié des listes sans pour autant trouver du boulot doit être, pour Xavier Raufer, une façon efficace de s'intégrer... Dans ce cas radions tout le monde nous n'aurons plus d'émeutes.
Enfin, bon nombre de chômeurs ont accepté des emplois partiels, souvent en CDD, autrement appelés « précaires », c'est-à-dire ne permettant que la survie. Des précaires dont le nombre est aujourd'hui supérieur à celui des sans-emplois.
Que le libéralisme tente de déconnecter la misère, et la pauvreté dont on sait qu'elle augmente, des faits sociaux comme les émeutes, est admissible. La preuve du contraire ne peut être administrée. Seule la statistique permettrait, même à des criminologues, d'y voir un peu plus clair, au moins tant qu'il n'y a pas tout à fait autant d'émeutes à Neuilly, à Boulogne sur Seine et à Saint-Cloud qu'à Clichy sous Bois ou Villiers-le-Bel.
Mais tout de même, nous dire que le chômage a suffisamment baissé pour ne plus pouvoir servir de détonateur aux explosions sociales, c'est se foutre du monde, tout simplement, une discipline nouvelle à ajouter aux compétences de la criminologie.
Le taux de chômage à Villiers-le-Bel n'est pas de 8% ni même de 10, Monsieur Raufer, il est de dix-neuf. Dix-neuf pour cent sur la moyenne de la ville, et combien dans les cités ? 25, 30 ?
En disant cela, Monsieur le criminologue, vous commettez un double crime : vous niez la réalité (en tous cas cette réalité-là, qui peut-être vous échappe), mais surtout vous empêchez que le débat ait lieu sur les autres raisons des émeutes. Car la misère n'est bien évidemment, pas la seule en cause. Mais en obligeant les gens de bonne foi à vous corriger sur le chômage, vous cristallisez le débat sur celui-ci. Or les émeutes ne sont pas qu'une conséquence de la pauvreté, nous le savons tous ; en disant qu'elle n'y est pour rien, vous confisquez le débat. Il y suffit d'un seul mensonge.
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