Ludwiblog

3/12/2007 - Correcteur orthographique et Kabbale

 Mon correcteur orthographique devient fou. Ou alors c'est moi.

Non content de ne pas connaître le mot « soeur » et de me proposer « coeur » à sa place, il me souligne « oeil » d'un rouge furibard, et me propose « cil ». Il est bien aimable.

Certes, le cil est étroitement lié à l'oeil, mais Dieu sait qu'on ne peut pas faire avec un cil ce qu'on fait avec un oeil. Que me veut-il, ce correcteur, avec son oeil rouge et son cil de remplacement ? Il veut qu'on joue sur les mots ? Il ne va pas tomber sur un ingrat. D'abord il devrait savoir que l'oeil est bordé de deux rangs de cils, ce qui permet de différencier les cils hauts et les bas cils.

Les chasseurs peignent des cils sur les faux canards qui attirent les vrais, et ils vont à la chasse avec des cils peints sur l'appeau. Ils peignent leurs cils différemment et pour retrouver leur faux canard ils regardent ses cils pour savoir quel chasseur l'a peint.

Bon ça c'est fait.

Mais mon correcteur ne s'arrête pas en si bon (?) chemin. Il entreprend de rougir tous les noms propres, et, avec une constance à rendre Mozart jaloux, il m'indique des vocables qui lui semblent plus pertinents dans mes phrases. Il est trop bon. Pour Berlioz il me propose « berlingot ». Pourquoi pas ? Pour Bruckner : « brucine » et « brucelles », ce qui fait entrer le mystique des montagnes autrichiennes dans le champ lexical de l'intoxication. Peut-être.

Pourtant, de fourvoiement en fourvoiement, j'ai fini par comprendre son manège : le fourbe est en train de tester ma capacité d'interprétation ! Il sait que mon esprit tordu, prompt aux associations et aux métaphores sans lesquelles aucune poésie n'est possible, joue aux dés avec le lexique pour voir si, niant tout pouvoir au hasard, je serai capable de dénicher un sens aux phrases révisées par lui.

Et ça marche !

Que le lecteur en juge : comment ne pas voir la main d'une puissance invisible, récrivant le monde par la force des symboles et des renvois sémantiques, quand le correcteur s'apprête à remplacer « Karajan » par « Maharadjah » ? Quel chef d'orchestre était plus proche du pouvoir absolu des seconds, que le premier ? S'il n'eut été Maharadjah, Karajan eût été Mandarin, autre asiatique proposition du correcteur. D'ailleurs, suprême raffinement exégétique, le correcteur propose aussi « karatéka », passant de la Chine au Japon ; or, qu'est-ce qui rapproche Chine et Japon du chef d'orchestre, sinon les baguettes  ? La boucle est donc bouclée.

A présent j'ai compris : mon correcteur orthographique joue, comme Diotallevi dans le Pendule de Foucault, à kabbaliser mes textes, à remplacer des lettres par d'autres et à chercher des sens cachés, comme au XVIe siècle ; mais ces distorsions elles-mêmes produisent leurs lots d'interprétations infinies et indécidables. Ainsi, « ludwiblog » devient « paludologue », et je ne sais plus si je dois voir en moi-même un gluant lémure fréquentant les marécages, ou un fan d'André Gide, ou les deux. Notez que ce n'est pas incompatible.

Qu'il transforme Zarathoustra en « stathoudérat, », passe encore, l'histoire et la géographie finiront bien par s'en démêler, mais voilà qu'il détourne Mitterrand, chef d'état pour lui « atterrant » et qui plus est, « s'enterrant », ce qui fut exact en son temps ! Et voilà qu'il désigne la vraie nature de Chirac par trois futurs inexorables, d'abord « fléchirai », puis « avachirai » enfin « déchirerai », ce qui ne peut évidemment laisser indifférent tout français ayant assisté, d'abord moqueur puis compatissant, à la fatale déchéance d'un grand homme d'état finalement figé dans un canapé devant des combats de sumo regardés en vidant des canettes.

Et le correcteur, sur sa lancée et encouragé par mes exégèses, va plus loin : il associe « Jospin » et « hospice », évidente métaphore du bagne qui fit la célébrité d'un certain îlot atlantique ; il préfère s'agissant d'Arlette, « ablette » et « arpette », ce qui rapproche évidemment de la classe laborieuse et du français moyen la susnommée qui tente de leur faire partager son inextinguible indignation ; pire, il découvre en Giscard d'Estaing un inattendu « smicard d'Estonie », révélant chez celui-ci une nature bien cachée qui explique de façon aveuglante ses tendances mal maîtrisées au pull over et à l'accordéon.

Pourtant, curieusement, pour « Mayflower » mon correcteur souligne mais ne propose rien. Le protestantisme puritain ne l'inspire pas. A moins... A moins qu'il ne s'agisse là en vérité du Concept absolu et final, celui vers lequel tendent toutes les métaphores, et qui ne tend vers aucune. Si c'est vrai, je puis désormais paraphraser Archimède : j'ai Trouvé.

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5/12/2007 -

Posté par Pascal
Mon ancien correcteur, pour qu'il fût utilisable, il eût fallu que ses concepteurs lui apprissent l'imparfait du subjonctif... Je l'ai troqué contre un autre qui connaissait bien tous les temps et tous les modes, mais revers de la médaille, il est d'inspiration lacanienne : pas plus tard qu'hier, il me proposait "parent alité" à la place de "parentalité".
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5/12/2007 - tout ça me donne une idée

Posté par Ludwig
Au vu de ce commentaire je pense qu'il y a une monographie à écrire sur les correcteurs orthographiques.
Certains sont à la limite des logiciels d'écriture automatique.
Sur lesquels il y a une monographie à écrire.
Je propose d'écrire grâce à un logiciel d'écriture automatique une monographie sur les correcteurs orthographiques.
Il faudra la corriger avec un correcteur orthograhique.
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