21/03/2008 - Egalité devant l'euthanasie
La cas désolant de Chantal Sébire va peut-être provoquer une nouvelle modification de la législation française sur la fin de vie. Personne ne peut sincèrement ne pas éprouver de soulagement à l'annonce du décès de cette personne qui souhaitait si fort mourir pour cesser de souffrir. Moi le premier, j'ai déploré le refus de la justice de lui accorder la mort juste qu'elle désirait. Et pourtant, je ne suis pas favorable à l'euthanasie dans le principe. Donner la mort volontairement continue de me choquer, bien que je ne condamne pas l'aide apportée à Vincent Humbert qui ne passera pas trente ans allongé sur son lit sans pouvoir bouger. Ma position est donc intenable : plutôt contre s'il s'agit de légiférer, plutôt pour quand il s'agit de cas particuliers. Je sais, c'est indéfendable. C'est sans doute parce que ma réticence n'est pas rationnelle. J'ai vu mes deux parents mourir à des âges absurdes, qui me font réfléchir ma propre espérance de vie, et tous deux luttant par-delà le coma final pour vivre. Abandonner ? Jamais ! semblait être leur parole dernière. Ce souvenir et l'affect qui s'y rattache ne me rendent pas objectif. J'ai reçu là une leçon que tout le monde, Dieu (?) merci, n'a pas reçue, mais qui oriente mon regard sur la question. Au fond, ce problème n'en est un que pour nous, occidentaux, qui considérons contre vents et marées la mort comme une chose laide, dont on ne parle pas ; pire qu'une source de peur : une source de honte. Peut-être la baisse du sentiment religieux y est-elle pour quelque-chose, la consolation apportée par l'idée d'une vie après la mort n'existant plus pour beaucoup de gens. Pourtant, les croyants pleurent leurs morts autant que les autres... Mais la maladie, et surtout le cancer, porte les mêmes connotation de peur et de honte que la mort à laquelle ils aboutissent trop souvent. La mort devient-elle, dans ces cas, une honte délivrant de la honte ? Ce serait un paradoxe assez puissant pour expliquer les incertitudes françaises sur l'euthanasie. Chacun a en soi sa réponse et elle ne vaut que pour lui. Peut-être faut-il faire comme pour la peine de mort : faire ce qui est bien, en transgressant les réticences – et d'ailleurs le cas est bien différent : la population française, à ce qu'il semble, est globalement favorable à une législation autorisant dans certains cas l'euthanasie, alors qu'elle était très majoritairement contre l'abolition de la peine de mort. Une telle loi choquerait les quelques opposants, personnellement je me ferais une raison, et dans moins d'une génération on aura presque oublié que naguère un malade condamné n'avait pas le droit de choisir d'arrêter de souffrir. Sauf sans doute les quelques pour cent d'illuminés extrémistes des religions du Livre, pour lesquels la vie est sacrée même si elle est subie et non vécue, et la souffrance une rédemption. Tant que ceux-là restent aussi minoritaires qu'ils le sont aujourd'hui, nous n'aurons pas de raisons de les euthanasier. Ce n'est ni la chose ni la loi qui l'autoriserait, qui me posent aujourd'hui question. Des centaines de malades sont actuellement irrémédiablement en fin de vie, ils souffrent et désirent quitter la vie dignement, comme on se plaît à le dire. Pourquoi notre société ne s'en émeut-elle pas au quotidien ? Pourquoi un débat tel que celui qui a accompagné la fin de vie de Chantal ne se tient-il pas en continu, puisque la question se pose de même, chaque jour, quelque part, là où des humains souhaitent arrêter de souffrir ? Ne serait-ce pas l'aspect hideux donné au visage de Chantal par sa tumeur des sinus, qui a provoqué l'actuel débat ? Une fois de plus, les media aidant, l'image ayant pénétré quotidiennement et avec répétition tous les foyers français aux heures de grande écoute, l'émotionnel n'a-t-il pas pris le pas sur une réflexion sereine et productive ? N'est-on pas dès lors en train de se dépêcher de faire mal sous le coup d'une horreur bien compréhensible, ce que nous pourrions faire plus lentement et bien ? Si la loi, quelle qu'elle soit, autorise et encadre demain l'euthanasie, elle doit être rédigée loin de toute actualité qui exciterait l'affectivité de chacun et biaiserait le sentiment commun. La question est déjà suffisamment épineuse par elle-même, pour qu'on n'y ajoute pas l'écueil de la pression de l'opinion publique assaillie par le visage cauchemardesque de Chantal. A qui je souhaite ainsi qu'à ses proches, un repos qu'ils ont bien mérité, autant que je voue aux éternelles gémonies le médecin qui a refusé son permis d'inhumer.
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