1/04/2008 - Artères, nouvelle (3/4)
L'hélicoptère se soulève. Il y a un petit bruit, quelques éclaboussures rouges sur les vitres latérales, suivies d'une neige légère de plumes et de duvet. Bob, aveuglé par l'amour, vient de passer à travers le rotor. Le pilote crie « Merde ! » car que dire d'autre, et il passe les dix secondes suivantes à essayer de poser l'hélico sans casse. Il y parvient et coupe immédiatement la turbine. Quelques minutes plus tard, il contemple les dégâts : l'une des pales du rotor est suffisamment endommagée pour rendre aléatoire tout décollage. « C'est foutu ! » dit-il à Philippe et Claudia consternés.
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Hé, pas de blague, dit Philippe, mon chargement doit arriver à bon port, à tout prix.
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Tu as bien un autre hélico disponible ?
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J'ai bien peur que non, répond le pilote, sauf un appareil privé sous le hanger et dont je ne peux pas me servir. Un hélicoptère ça ne se trouve pas sous le pas d'un cheval. J'appelle la police.
Tous calculs faits et après une conversation au téléphone qui semble à Philippe durer une éternité, la police juge plus rapide d'envoyer deux motards jusqu'à l'aéroport plutôt que de mobiliser un autre hélico venu on ne sait d'où et alors que toutes les polices de la capitale sont sur les dents à cause de la visite officielle du Président du Bosakaland.
Maurice, à fond de troisième, s'engage sur la bretelle d'accès du boulevard périphérique. Il y trouve une circulation dense mais fluide dans laquelle il trouve sa place sans souci, l'essentiel de sa conduite consistant justement à reporter les éventuels soucis sur les autres conducteurs. Une fois casé, il n'accélère pas, les autres n'ayant qu'à ralentir.
Philippe tourne en rond sur le tarmac pendant dix minutes, Claudia étant restée dans l'ambulance dont le moteur tourne, et il se précipite au volant dès qu'il entend les sirènes des motards. Un instant plus tard il fonce dans leur sillage, droit vers le boulevard périphérique. Cette fois, plus question de souplesse de conduite ni de confort de la passagère. Dans le sillage largement ouvert par les deux motards dont les sirènes hurlent, l'ambulance roule à tombeau ouvert – et à glacière fermée – vers sa destination. A son volant, un conducteur dont l'adrénaline remplace peu à peu le sang de ses veines.
Maurice entend bien depuis un moment les sirènes, mais impossible de savoir où est cette voiture de police. Il roule confortablement sur la file centrale, comme tous les véhicules lents, mais ces sirènes insistantes vont lui faire effectuer une manoeuvre rare : celle de gagner la file de gauche, où il ne va jamais parce son rétroviseur y est inutile. Il met donc son clignotant. Une bonne minute plus tard, jugeant qu'il a assez clignoté, il change de file.
Le motard s'attendait à tout comme son métier et son engagement dans la police l'exigent doublement ; mais pas à ce que cette épave aux feux arrière cassés (et vue sous cet angle, sans conducteur) prenne inopinément la file de gauche. Il pense un court instant pouvoir l'éviter en vertu des réflexes que lui ont inculqué sa formation et son expérience. Mais rien dans l'une ni dans l'autre n'aurait été en mesure d'anticiper une occurrence aussi imprévisible : une coccinelle au ralenti, des feux cassés dont le clignotant, et Maurice au volant. L'aile arrière de la bestiole qui déboîte accroche la roue avant du motard au moment où celui-ci freine, debout sur sa poignée. Dans l'ambulance, Claudia pousse un cri. Philippe voit le motard partir, lui et sa moto, et glisser chacun de son côté tandis que la coccinelle achève sa manoeuvre comme si de rien n'était.
Roulé en boule sur le dos par réflexe professionnel, l'homme donne en bout de course contre la glissière qui le stoppe. Le second motard pile et s'arrête près de son collègue étendu tandis que le périphérique tout entier freine et zigzague pour éviter la moto tournoyant d'une voie à l'autre. Philippe écrase à son tour le frein et fait halte sitôt dépassés les deux motards. Un pied à terre, il ne sait quel parti prendre, sur l'instant : après tout, n'est-il pas ambulancier ? Mais le motard valide lui crie « Je suis obligé de rester avec lui ! Vous avez un coeur ! Foncez ! »
Philippe, dans une sorte de brouillard, voit simultanément le motard étendu esquisser le geste de se relever, juste étourdi apparemment, la coccinelle disparaître au loin d'un air bonhomme, et la circulation s'arrêter à sa hauteur tandis que retentissent des crissements de pneus. Flottant désormais entre le rêve et la réalité, il remonte dans l'ambulance et repart. « Espérons qu'on va y arriver quand même... » dit-il simplement à Claudia. Il enclenche le deux-tons et cette fois ne l'éteint plus.
Trois kilomètres plus loin, un bouchon est signalé et Philippe s'exclame, les nerfs à vif « Fallait s'y attendre ! » Rageusement, il sort du périphérique juste avant d'atteindre la queue du bouchon et crie :
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Tant pis, on passe par la ville !
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Mais tu es fou ! lui lança Claudia. Avec le Président du Bosakaland en visite !
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Bordel, dit Philippe entre ses dents, et cette injure que certains commentateurs utilisaient à propos de la venue du Président et aussi parfois du Bosakaland lui-même, ne prend ici qu'une valeur générale et très étendue.
Trop tard, l'ambulance est déjà sur la bretelle de sortie.
Ils viennent de s'engluer dans le trafic urbain, aussi lent qu'un transit intestinal.
Voilà les convoyeurs sur une artère urbaine entre un autobus et une camionnette de livraison, désespérément dépassés par les scooters, l'ambulance cornant ses pins-pons avec le secret espoir qu'une opération chirurgicale réalisée ici sur le modèle de celle initiée jadis en Afrique, ne vienne pas échouer maintenant à cause d'un chef d'état africain.
Vaine espérance : après quelques centaines de mètres, tous trois – Philippe, Claudia et le coeur d'un mort – se retrouvent englués dans la marmelade de circulation créée par la visite protocolaire et tiers-mondiste. Toute la ville roule au pas. « On n'y sera jamais ! » dit Philippe pour une fois au bord des larmes. Claudia prise d'une audace de débutante, lui ordonne :
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