7/04/2008 - Artères, nouvelles (4/4)
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Gare-toi ! On va prendre le métro, c'est notre seule chance !
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Le métro ? Mais t'es folle !
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Mais non ! Ouvre les yeux : il y a plus que le métro qui roule ! Si tu veux, je descends avec la glacière, tu continues tout seul et rendez-vous là-bas, le dernier arrivé paie son coup !
Philippe n'hésite qu'un instant. Hésiter davantage aurait été contraire au « principe des quelques secondes ». Il gare l'ambulance à la première place libre rencontrée, attrape la glacière et s'engouffre dans la bouche du métro, ici terminus d'une ligne qui – par le plus grand des hasards – mène tout droit à l'hôpital récipiendaire. Ils embarquent dans la rame comme deux pique-niqueurs de province en blouses, emportant leur glacière comme pour aller casser la graine sur un trottoir, tels qu'on en voit souvent. Tous deux s'efforcent de prendre un air naturel, mais l'indifférence caractéristique des parisiens rend rapidement cet effort inutile. Bientôt ils prennent même place sur les banquettes, la glacière auprès d'eux, attentifs seulement à ce qu'on ne la leur vole pas, ce qui rendrait un bien mauvais service à beaucoup de personnes à commencer par le voleur.
Philippe, malgré lui, pense aux retards accumulés et aux chances à présent non nulles pour que ce coeur ne reparte jamais une fois posé dans sa nouvelle poitrine. Comme pour conjurer le sort, il confie à Claudia : reste à espérer que le métro ne tombe pas en panne...
Trois minutes plus tard, alors qu'ils approchent de l'avant dernière station, la lumière s'éteint dans la rame et celle-ci s'arrête en plein tunnel. Le coeur de Philippe cesse de battre, ce qui lui semble un mauvais présage. Il marmonne, accablé : Qu'on ne me dise pas qu'il prend le métro maintenant, le Président du Bosakaland... Les minutes passent, dans la rame on commence à s'impatienter. Après plusieurs éternités, la rame redémarre, puis roule à vitesse réduite jusqu'à la station, où elle stoppe et ouvre ses portes. Sous l'effet d'une impulsion, Claudia saisit la glacière d'une main, la manche de Philippe de l'autre, et fend la foule des usagers montant sur la plate-forme. Sur le quai, ils se précipitent vers la sortie, tandis que Philippe tout en courant calcule dans sa tête : la distance moyenne entre deux stations est de quatre cents mètres, ce qui en marchant vite représente quatre minutes ; le métro mettra quarante cinq secondes à parcourir cette distance mais si l'incident se reproduit il peut y mettre dix minutes. Nous perdrons donc trois minutes quinze mais nous pouvons en gagner six...
Et là, Philippe s'arrête de calculer, comme si le coeur dans la glacière lui avait envoyé un message désabusé : Pas la peine... Ils débouchent à l'extérieur sur un terre-plein dépourvu d'arbres. Pas de chance, il pleut des cordes.
Deux ambulanciers en blouses courent à moitié au milieu d'une avenue vers un hôpital qu'ils connaissent bien et dont ils aperçoivent, désespérement loin et à travers un rideau de pluie, la haute façade. Mais la géométrie fait que le but qu'on vise ne grandisse pour l'oeil que lors de l'approche finale... A cent mètres du but les deux joggers ruisselant à la glacière un peu secouée commencent à croire qu'ils vont y arriver sans tomber d'épuisement. Hors d'haleine, ils font irruption trempés dans le hall dont ils inondent le carreau, et les employées de l'accueil perçoivent immédiatement qu'un événement important est en train de se produire. Des ambulanciers et une glacière, cela doit leur rappeler quelque-chose. Pendant que l'accueil prévient le bloc par téléphone, une petite boulotte en sabots engoncée dans un tablier précède Philippe et Claudia, à petits pas bruyants jusqu'à l'ascenseur tandis que de leurs blouses alourdies l'eau qui s'égoutte fait un sillage dans le corridor. La blouse trempée de Philippe rend visible par transparence l'inscription de son T-shirt : "un coeur, une vie". La boulotte pénètre la première dans l'ascenseur et appuie sur le bouton du bloc opératoire. La cabine monte, Philippe et Claudia s'attendent au pire mais le pire n'arrive pas : cet ascenseur sera le seul moyen de transport qui aura fonctionné normalement ; la petite boulotte susurre :
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Je crois qu'on vous attend ?
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J'espère, répond Philippe, laconiquement.
Quand les portes du bloc s'ouvrent sur les ambulanciers, un chirurgien tourne vers eux un regard furieux dans un visage d'autant plus cramoisi qu'il contraste avec le vert de sa tenue et les accueille avec cette formule : - Ah vous voilà ! Qu'est-ce que vous foutiez, nom de Dieu de merde ?
Le patient est sur le billard, Philippe s'imagine les stratégies d'anesthésie qu'il a fallu mettre en place pour gérer l'attente, interminable pour le malade comme pour l'équipe. Plutôt que de se demander quoi répondre au chirurgien, il pose la glacière que Claudia ouvre, et considère machinalement le malade. Quelque-chose l'intrigue...
Le reste se passe au ralenti comme dans les mauvais thrillers. Philippe voit d'un oeil le chirurgien se pencher sur le conteneur hermétique et réfrigéré où un coeur humain ne demande qu'à battre, et de l'autre il voit les champs opératoires découvrant l'abdomen du malade. C'est rigolo, pense Philippe, ils ne lui ont pas ouvert le thorax ; puis il se fige. Et comme pour enfoncer un clou déjà profondément planté dans un autre coeur, le sien, la voix du chirurgien résonne, dans les graves :
- Voyons un peu ce fameux rein...
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