4/05/2008 - Karajan
Je n'aimais déjà pas beaucoup Karajan de son vivant.
J'en avais l'image d'un surdoué égocentrique, mondain et arrogant, dirigeant tout et n'importe quoi, de l'opéra russe aux symphonies germaniques fin de siècle, qui en sont aux antipodes. Et de plus, omniprésent ; « Pas une journée sans un Karajan, au moins, » semblait être la devise de France Musique, qui pouvait nous en asséner deux ou trois : une symphonie de Mozart, une cantate de Bach, la Fantastique de Berlioz...
Quand ce n'était pas le Cappriccio Italien de Tchaïkovski, morceau virevoltant dirigé par Karajan de manière absurdement et grotesquement lourdingue, mais pas tant que son premier concerto pour piano, déjà pas du meilleur goût en temps ordinaire mais ici transformé par le maître autrichien et son féal de pianiste Weissemberg, en la déambulation pesante et accablée d'éléphants en troupeau vers le cimetière qui paraît-il quelque part les attend.
C'est sans doute en ce même cimetière que gît aujourd'hui cet enregistrement ridicule qu'on n'entend plus, et que tous ses acquéreurs de l'époque, trompés par la notoriété des interprêtes et la puissance commerciale d'un label international de disques, avaient fait l'erreur de coincer dans leur discothèque entre deux autres merdouilles tchaïkovskiennes, la Première Symphonie par exemple et le concerto pour violon. Chez Piotr, on a l'embarras du choix.
Chez Herbert aussi, Herbert que je n'aimais déjà pas beaucoup de son vivant.
Cela dit, entre-temps, deux événements sont intervenus : Karajan est mort, préalablement humanisé (disent ceux qui l'ont connu) par la maladie, et les baroqueux ont révolutionné l'art de l'interprétation orchestrale. Non que je porte aux nues les tenants du « la » 415 et des cordes en boyau, des timbales en peau naturelle et des pianos à soixante-six notes, que Mozart et Beethoven eux-mêmes n'avaient de cesse de voir moderniser ; quand c'est l'art lui-même qui exige le progrès technique, le retour au passé ne peut être qu'anecdotique, artificialité affichée pour snobs de l'oreille. Mais il faut reconnaître que la mode baroque a eu comme effet positif de faire vieillir d'un coup toute une clique de chefs prétenduement héritiers de la grande tradition romantique, les Furtwaengler, Klemperer... ou Karajan, que je n'aimais déjà pas beaucoup de son vivant.
Le son des orchestres et la manière de diriger ont perdu sous cette influence baroque la pompe bruyante et empâtée, l'épaisseur du son et l'opacité qui étaient les apanages de glorieux anciens. On joue désormais les romantiques avec un archet plus léger, une attaque plus sèche, un son moins traînant, un tempo plus vif, bref une fraîcheur qui rajeunit cette musique et la fait paraître pour ce qu'elle est : le vrai précurseur du modernisme.
Tant pis si Karajan, qui exigeait qu'on jouât Ravel à l'allemande, se retourne de dépit dans sa tombe (elle aussi creusée, à n'en pas douter, dans le cimetière des éléphants).
Or, justement, Karajan et mort, mais nous, nous sommes toujours vivants, et il s'avère qu'un anniversaire vient de nous le faire ressurgir, lui, improbable zombie, sur toutes les chaînes de radio et de télévision ou presque, comme au temps béni où ce petit homme pouvait s'acheter un avion une année et un voilier l'année suivante avec ses royalties.
Le tout-Karajan, c'était déjà difficile à l'époque, mais après le passage des baroqueux et le changement de paradygme orchestral, après l'arrivée sur les scènes internationales des Guerguief, Janssons, Tate ou Rattle, Karajan ne fait plus figure d'éléphant, mais bien de dinosaure. Jadis c'était difficile, aujourd'hui c'est insupportable. Et pourtant...
Et pourtant je viens de découvrir sur Youtube une pépite : le troisième mouvement de la Symphonie Pathétique de Tchaïkovski (encore lui), une pièce ébourrifante, sorte de marche déjantée et cataclysmique que Karajan dirige sur un tempo de cinglé, le seul qui convienne à ce morceau. Cela ne dure que huit minutes et c'est époustouflant.
Il faut voir et entendre l'incroyable complexité rythmique et harmonique de ce mouvement mises en place de main de maître par l'ancien nazi, depuis les petits pizzicatti à contretemps, les cascades de notes dispersées, les échos multiples du début, jusqu'aux déchaînements finaux d'une marche démente, implacable et infernale, où la grosse caisse double les timbales, où le piccolo double les violons, où les contrebasses grondent avec le tuba, le tout ponctué de coups de cymbales décalés dans une ambiance de fin de concert hard rock. Comme quoi...
Je n'aimais pas beaucoup Karajan de son vivant, mais une fois mort, il m'aura réjoui une fois.
|