17/05/2008 - Rebrousse-poils
« Tu te souviens des vacances que tu m'avais promises ? » avait demandé Marthe d'un air doucereux à Roger, l'hiver précédent.
Roger et Marthe, assis sur la banquette du fond légèrement surélevée de l'autocar, regardent l'un vers la gauche, l'autre vers la droite, le paysage bourguignon qui borde l'autoroute. Le bus file droit vers le sud, la lumière de ce matin de juin est limpide. Et Roger se demande ce qu'il fait là-dedans.
Marthe arbore quant à elle un léger et mystérieux sourire, qui agace Roger depuis ce matin... Cette promesse qu'il lui avait faite il ya si longtemps était sortie de son esprit quand elle la lui avait rappelée. La surprise avait laissé place à un certain amusement, puis, au fil des mois, à de l'agacement et à de l'ennui...
... On approchait de Noël, il neigeait sur le jardin, et Marthe avait rentré ses géraniums au pied de la porte-fenêtre. Sans ambages, elle lui avait posé la question, avec l'air de quelqu'un qui la rumine depuis quelque temps : “Tu te souviens... ?” Non, Roger ne s'en souvenait pas, pas dans l'instant, devant les géraniums défleuris et le jardin qui blanchissait sous les flocons.
“On devait aller passer une semaine au Cap d'Agde... avait dit Marthe à mi-voix. A l'époque je n'avais pas voulu, maintenant, si ”. En un éclair, tout était revenu à Roger.
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Mais, ma chérie, nous étions jeunes mariés, nous avions vingt-cinq ans...
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Je ne te demande pas pourquoi tu as oublié, je dis qu'une promesse est une promesse...
L'air cette fois un peu énigmatique de son épouse avait mis la puce à l'oreille de Roger. Sans répondre, il l'avait laissé poursuivre :
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Ne t'occupe de rien, j'ai déjà effectué les réservations par le club départemental... Ce sera fin juin, la meilleure saison : du beau temps, des journées longues, pas trop de touristes.
Roger avait mis trois secondes à rattacher les fils. En effet, il avait fait une promesse jamais tenue, et ne voyait guère, à présent, comment en esquiver les conséquences. Il avait ri pour garder contenance, puis avait eu l'air d'acquiescer, sans rien dire.
Six mois. Six mois à se demander comment échapper à cette semaine de vacances promise, cette semaine au Cap d'Agde avec le club naturiste départemental, de laquelle il avait eu envie au temps de leur jeunesse. A présent, assis à l'arrière de ce bus croquant à chaque heure cent kilomètres vers la Méditerranée, Roger s'avoue cinquante ans plus tard beaucoup moins séduit par l'idée d'aller passer une semaine sur une plage à poil avec Mémé, même - et peut-être surtout – à la saison où les journées sont si longues.
Six mois à essayer, d'abord avec douceur, puis de moins en moins, de dissuader Marthe de ce voyage : dialogue de sourds. “J'ai mis cinquante ans à m'en convaincre, avait-elle dit pour finir, ce n'est pas pour y renoncer maintenant. Je pars, et si tu ne veux pas venir, je divorce.”
Roger bouche bée n'avait plus rien dit, ni ce jour ni jamais. Tous deux vivaient de sa petite retraite, à elle seule insuffisante, mais dont le montant était heureusement décuplé par les revenus patrimoniaux de son épouse. Un divorce, les revenus du couple redeviendraient ses revenus à elle, et Roger finirait sa vie dans une chambre de bonne avec mille euros par mois. Son train de vie valait bien le sacrifice d'une semaine, fallût-il vivre celle-ci de façon ridicule à faire ses courses en tenue d'Adam dans la supérette du centre naturiste et à regarder les seins flasques de Mémé flotter au grand vent du Golfe du Lion.
Mais il fulmine dans l'autocar où sa femme et lui sont les seuls représentants du troisième âge pour ne pas dire du quatrième. La mémoire, dit-on, s'évapore quand on vieillit ; mais les vieux souvenirs restent, pas de problème ! Dommage que l'âge qui fait qu'on cherche ses clés plus souvent n'empêche pas d'avoir encore envie d'aller montrer ses fesses aux oursins.
Marthe, de son côté, jubile comme jamais. La trombine de Roger, depuis Noël, vaut tous les colliers de perles qu'il aurait pu lui offrir et qu'elle s'achetait elle-même. Qu'importe d'où lui est venue l'idée perverse d'accepter une proposition faite et refusée aux premiers temps de leur mariage... Elle a été efficace au-delà de ses espérances.
Midi, près de Vienne. Arrêt pique-nique bienvenu. L'aire de services où se glisse l'autobus est double et symétrique, bordant les deux rives de l'autoroute reliées par une passerelle couverte. Un club d'amoureux de la nature ne passant pas par les restaurants officiels marchands d'athéromes et d'hyperglycémies, couples et familles vont grignoter leur casse-croûte sur les pelouses et sur les bancs. Beaucoup sont végétariens, mais Marthe a mis du blanc de poulet et de la mayonnaise entre les tranches de pain. Ne pas pousser le bouchon trop loin, quand même. Après le déjeuner, l'envie lui prend de faire quelques pas ; elle donne rendez-vous à Roger dans le car et va vers la passerelle dont elle gravit les marches, curieuse d'aller contempler l'autoroute d'en-haut. Elle avance jusqu'au milieu de ce couloir surchauffé et se tourne d'un côté, regardant les voitures foncer vers elle ou déboucher sous ses pieds. Jeune, elle a contemplé avec Roger, du haut du Pont-Neuf, les péniches et les bateaux-mouches faisant de même sur la Seine ; c'était moins bruyant et plus romantique.
Elle se retourne et c'est le même spectacle... Au loin, elle aperçoit la turbulence de chaleur au-dessus des voies grises ; de chaque côté de l'autoroute les aires de repos sont semblables : mêmes pompes à carburants, mêmes boutiques, mêmes restaurants, mêmes pinèdes alentour sous un soleil vertical. Comme une enfant, Marthe s'amuse à regarder les voitures qui s'approchent à toute vitesse, et à se retourner pour les voir fuir tout aussi vite. Quand elle se décide à redescendre de la passerelle, elle ne sait plus combien de fois elle a fait volte-face ; heureusement, elle repère l'autocar et son rouge vif marqué du nom de la société : “Les Cars Suzette”, en grandes lettres jaunes. C'est par là qu'elle se dirige.
Le club tout entier réembarque. Debout au pied des marches, Roger guette, sous les pins, la réapparition de sa femme. Il laisse monter avant lui couples et familles ; pas de Marthe. Roger monte le dernier et regagne sa place, guettant toujours en remontant l'allée, la silhouette frêle aux cheveux blancs qui ne peut être loin. Quelques minutes d'attente, l'accompagnateur demande joyeusement dans le micro “Tout le monde a son voisin ? On peut y aller ?” Roger ouvre la bouche, mais aucun son n'en sort ; il a un élan pour se lever, mais seul son dos se décolle du siège. En un éclair lui repassent en tête non seulement les six dernier mois, mais les vingt dernières années de sa vie. La porte du car se ferme avec un son suave, et le dos de Roger se cale au fond du siège. A présent, c'est lui qui sourit mystérieusement.
Marthe a vu de loin les touristes embarquer dans l'autocar rouge marqué Suzette et pressé le pas. Elle monte en hâte et va s'asseoir au fond sans regarder personne. Surprise : Roger n'est pas là. Où est-il passé ? Il va arriver, il doit être aux toilettes, il est comme tous les vieux...
A suivre
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