Ludwiblog

24/05/2008 - Rebrousse-poils (3/4)

 

Sur l'aire de Vienne, le gendarme suce son crayon et note avec soin.

A Beaune, le chauffeur n'a pas d'information à donner à Anne-Lise : ses gendarmes lui ont ordonné de ne pas repartir sans leur ordre exprès. A un mètre du bus, soixante centimètres plus bas et quinze degrés Celsius plus haut, Marthe s'est inventé une adresse à Marseille : Cours Belzunce, mais c'est justement ce détail qui met la puce à l'oreille des gendarmes : le Cours Belzunce, selon l'un d'eux qui a servi dans le 13, est le coeur du quartier immigré. Sans rien dire – c'est l'armée – les gendarmes se regardent et essaient d'imaginer la digne vieille femme aux cheveux de neige, au collier d'hématite et aux boucles d'oreilles d'or massif, crècher aux milieux des familles maghébines et faire ses courses chez Mustapha. Ils lui demandent ses papiers et devant son refus, insistent pour visiter son sac à main.

A Vienne, l'autre équipe aux képis bleus a parcouru en long en large et en travers l'aire de services nord-sud, visité jusqu'aux cuisines de la cafétéria, son local poubelles et sa chambre froide. Elle a vérifié que trente-sept dames à cheveux blancs sont bien accompagnées de leurs familles ou amis. Elle a fait diffuser des annonces sonores à l'intérieur comme à l'extérieur. Elle a battu les fourrés alentour et inspecté les cabines des routiers – qui comme on le sait sont sympa mais aussi de fameux coquins. Rien. Elle envisage à présent le fait que la dame ait repris l'autoroute en stop, et tout hasard, elle continue de chercher.

Nîmes, seize heures quinze : l'accompagnateur s'est laissé convaincre que ce vieux Monsieur qui ne sait pas où est sa femme doit être absolument rapatrié sur Paris. Il appelle la société d'assistance du club.

Les gendarmes de Vienne, fatigués de tournicoter sur une aire de services où les vieilles dames se multiplient par une sorte de magie propre à l'endroit, préviennent Autoroute FM. Trois minutes plus tard, un message d'alerte des plus sérieux est lancé sur la fréquence d'autant plus écoutée sur l'autoroute qu'elle est quasiment la seule qu'on puisse y capter. Les routiers, sympas, s'en emparent et s'avertissent les uns les autres en CB par des dialogues de leur goût : “Hé, Jérôme, avoue, c'est toi qui as enlevé la vieille pour lui faire un sort sur ta couchette, salopard !”

Beaune, dix-sept heures : Marthe, indisposée par les émanations corporelles, n'ose refuser plus longtemps l'accès à son sac à main. Elle sait que c'est Roger qui a sa carte d'identité. Pour les gendarmes qui ne trouvent dans le fouillis habituel aux sacs de dames aucun indice probant ni téléphone mobile, c'est l'échec, cuisant, et dans ce “véhicule” le mot n'est pas trop fort. Il faut à présent signaler officiellement l'incident au PC national.

A Vienne l'adjudant-chef décide lui aussi d'informer le célèbre Fort. Il tombe sur le maréchal-des-logis Bergeal, qui se charge de la répercuter.

L'appel de Beaune tombe sur le maréchal-des-logis Zuquin, peut-être le dernier dans l'ordre alphabétique de toute la gendarmerie française. Lui aussi répercute, sur d'autres circuits.


Nîmes, dix-sept heures trente. Roger entend l'accompagnateur lui annoncer qu'Union Assistance décidera de son éventuel rapatriement, non sans remarquer les précautions que prend le jeune homme pour ne pas avoir l'air de croire qu'il est gâteux. Impossible pour Roger d'avouer à ces gens devenus soupçonneux qu'il a parfaitement remarqué l'absence de son épouse et s'en réjouissait. Les risques en cas d'enquête seraient trop grands. L'esprit de Roger voit passer en un éclair l'image d'une chambre de bonne et d'une assiette de pommes de terre à l'eau, et il préfère sacrifier l'accessoire à l'essentiel : tant pis pour les belles jeunes femmes en maillot de peau qu'il ne verra jamais, il faut sauver les revenus et l'héritage.

Melun, dix-sept heures cinquante-cinq. Marc a en ligne le chauffeur d'Agde : on a appelé l'assistance rapatriement pour le mari et que le voyage va pouvoir se poursuivre pour les autres. Le chauffeur évoque déjà ses heures supplémentaires, en voilà un qui ne perd pas le nord ; Marc acquiesce et note. Dans le bureau voisin, Anne-Lise apprend de “son” autocar toujours coincé à Beaune que l'humeur des voyageurs, y est des plus exécrables.

Depuis une heure, des messages complémentaires portés par les ondes traversent maintenant la France en tous sens, mais sur des circuits obstinément indépendants. Vingt-deux mille automobilistes ont entendu l'alerte d'Autoroute FM. Mais pas la patrouille de Beaune. Toutes les gendarmeries au sud de Lyon recherchent une femme à cheveux blancs, mais la patrouille de Beaune l'ignore. Elle a retrouvé la vieille femme, mais la patrouille de Vienne n'en sait rien. Chaque problème est la solution introuvable de l'autre.

A dix-huit heures tapantes, en Seine-et-Marne, un troisième Car Suzette met le contact chargé d'une bande de Catalans en goguette venus passer la fin de semaine à Disneyland. Le chauffeur appelle Marc : “Et ma livraison, elle se fait ou pas ?” “Roule, lui dit le jeune homme ; je n'ai pas de nouvelle de la dame pour le moment.”

Beaune, dix-huit heures dix. Soupçonnant qu'on va l'embarquer, elle et son odorat sensible, dans ce “véhicule” non climatisé, Marthe va se résoudre aux aveux mais par fierté, elle le fera à sa façon : tortueuse. Comme si les souvenirs lui revenaient brutalement, elle évoque Agde et sa semaine de congés. Sans précision superflue.

  • Mais alors comment expliquez-vous que vous soyez ici, et dans la mauvaise direction ?

  • J'ai dû traverser l'autoroute sans m'en apercevoir, répond Marthe, qui s'amuse comme un folle intérieurement devant la tête que fait maintenant la maréchaussée. Et elle enchaîne sur l'autocar, l'aire de services, son erreur de bus, sans trop s'apesantir.

  • Vous souvenez-vous du nom de la société d'autocars ? demande un gendarme.

  • Non, répond Marthe histoire de continuer à s'amuser encore quelques instants. Je me souviens que le car était rouge, c'est tout. C'est la couleur qui m'a trompée.

  • Savez-vous où vous habitez, Madame ?

  • Près de Melun.

  • C'est de Melun que le car est parti ?

  • C'est possible ; c'est mon mari qui s'en est occupée ; moi je ne suis pas capable...

Melun. L'enquête progresse. On libère cet autocar impatient d'achever sa remontée sur Paris et où éclate aussitôt un tonnerre d'applaudissement, puis on rappelle au PC national.

- Zuquin, tâchez de me trouver la société possiblement Melunoise qui assure un Melun-Agde aujourd'hui” commande l'adujdant-chef à Zuquin.

  • Je vous rappelle et je demande qui ? dit Zuquin.

  • Adjudant-chef Zylberstein.

  • Avec un “i” ?

  • Non, avec un “y”. J'attends.

Au Fort, Zuquin commence son enquête avec l'arrière-pensée désagréable qu'il vient de perdre sa précieuse dernière place dans l'ordre alphabétique de la Gendarmerie Nationale.


Nîmes, dix-huit heures trente. Pour Union Assistance, pas question que quiconque perde son conjoint en route et aille ensuite passer ses vacances comme si de rien n'était. La place du mari est chez lui, à attendre qu'on lui ramène sa femme. Pour les voyageurs qui se rendent compte qu'ils ne pourront commencer à bronzer aujourd'hui que sous la Pleine Lune, c'est la délivrance. Pour Roger également : il vient de sauver son héritage et ses revenus. Un taxi est dépêché de Nîmes pour le ramener chez lui. Voilà une maison qui ne recule devant aucun sacrifice. L'accompagnateur déclare triomphalement au chauffeur qu'ils peuvent reprendre “le cap d'Agde”. Et ils se marrent comme des baleines.

Aux bureaux, Marc renseigne avec étonnement ce gendarme qui lui demande si les Cars Suzette ont bien affrêté un Melun-Agde ce matin. Zuquin tient son information et il rappelle la patrouille transpirant toujours à Beaune.

  • Rappelez-les et demandez-leur la couleur de leurs autocars, ordonne Zylberstein.

  • Bien mon adjudant-chef, répond Zuquin sans moufter. Toujours avec un “y” ?

L'adjudant-chef coupe sans répondre, et se tourne vers ses collègues.

  • Il serait pas un peu con, celui-là ?

  • Il y en a, répond l'un d'eux, laconique.

Puis, après un court silence, un autre questionne innocemment :

- Il était de quelle société le bus pour Paris où la dame était montée par erreur et qu'on a libéré il y a dix minutes ?

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