26/05/2008 - Rebrousse-poils (fin)
Melun, dix-huit heures quarante. Anne-Lise respire : “son” bus bloqué à Beaune roule désormais vers Paris. Marc de son côté apprend le redémarrage imminent du sien. On n'a pas retrouvé la vieille dame mais maintenant, c'est l'assureur du groupe qui prend le relais : son mari rentre chez lui.
A peine Marc a-t-il raccroché que l'appareil sonne derechef ; et Marc médusé, d'entendre :
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Rebonjour, maréchal-des-logis Zuquin du PC de la Gendarmerie Nationale. Dites, de quelle couleur ils sont, vos autocars ?
Beaune, dix-huit heures quarante cinq. La patrouille ne sait plus que faire de Marthe. Ils ont eu sous le nez tout l'après-midi le numéro de téléphone des Cars Suzette écrit en lettres dorées au flanc du bus, et voilà qu'ils sont obligés d'enquêter pour retrouver ce même numéro. Dix minutes plus tard ils contactent le siège à Melun.
Nîmes, dix-huit heures cinquante. Le taxi déboule et embarque Roger et sa valise, direction Paris. Une belle course de nuit à quatre cents euros. Le car pour Agde démarrre et le chauffeur appelle Marc pour la dernière fois. Affaire classée.
Marc est mal à l'aise : aujourd'hui, un Car Suzette a égaré une passagère ce qui n'arrive jamais, et même si la responsabilité incombe au groupe voyageur et non au chauffeur ni à son employeur, il ne peut s'empêcher de penser que cette journée bizarre se termine amèrement. Après tout, c'est peut-être un drame qui se joue. Le jeune homme range son bureau et s'apprête à fermer la maison, soixante minutes après l'heure légale. Sa surprise n'est pas mince de retrouver dans le couloir sa collègue Anne-Lise également sur le départ. “Tu fais du rab ce soir ?” demandent-ils en même temps tous deux l'un à l'autre.
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Figure-toi que notre Melun-Agde a perdu une vieille dame, dit Marc. Dans la pénombre du couloir, il ne voit pas Anne-Lise pâlir.
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Une vieille dame ? Bah ça alors ! répond-elle. J'en avais une moi, de vieille dame, montée en clandestine dans notre Marseille-Paris ! Ils l'ont fait descendre à Beaune pour enquêter, il y a à peine une demi-heure que le bus a redémarré.
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A Beaune ! s'écrie Marc, mais qu'est-ce qu'elle fout à Beaune, on l'a perdue à Vienne !
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Ce n'est peut-être pas la même dame ? hasarde Anne-Lise, timidement.
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Pas la même mon oeil, continue Marc sur le même ton, en se reprenant sur le dernier mot. On perd une vieille dame dans un sens, on en retrouve une dans l'autre, le même jour, et ce seraient deux vieilles dames différentes ? Tu parierais combien là-dessus ?
Rien, se dit Anne-Lise en son for ; il a raison. Marc rentre précipitamment dans son bureau, se rue sur le téléphone et appelle fébrilement le chauffeur du Mickey-Barcelone.
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Allô ! C'est pour ta livraison ! La vieille dame est à Beaune finalement !
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A Beaune, mais je la croyais perdue à Vienne !
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Je sais, moi aussi, ne me demande pas ce qu'elle y fait. Arrête-toi à Beaune, je vais essayer de te la faire récupérer... Attends.
La main sur le combiné, Marc demande à Anne-Lise ce qu'elle sait de la dame de Beaune.
Cette fois c'est sorti tout seul. C'est l'instant que choisit le téléphone pour sonner à nouveau. Anne-Lise court répondre dans son bureau, s'énervant avec la serrure.
Anne-Lise décroche. C'est la gendarmerie de Beaune, toujours sur son aire d'autoroute.
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Excusez-moi de vous déranger, Mademoiselle, dit une voix qu'elle ignore être celle de l'adjudant-chef Zylberstein avec un “y”, mais nous avons avec nous une dame âgée qui dit avoir traversé l'autoroute par mégarde et perdu son autocar pour Agde lors d'une pause, vers midi. Un autocar de chez vous.
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Oui, je suis au courant... Elle va bien ?
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Parfaitement. Dites, la dame, on en fait quoi ?
Anne-Lise sourit, fait patienter le gendarme, et court passer la tête dans le bureau de Marc.
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Les gendarmes de Beaune l'ont gardée avec eux !
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Coup de bol ! Demande-leur de la refaire passer dans l'autre sens, vite, et d'attendre le Barcelone qui arrive ! Moi j'appelle le Melun-Agde, qu'il me passe l'accompagnateur !
Un instant plus tard, Marc raccroche son vingtième appel de la journée. Il reste à attendre que le Mickey-Barcelone rappelle dans la nuit pour lui confirmer sa prise en charge.
Marthe, brièvement trimballée dans le “véhicule” bleu, a regagné le bon côté de l'autoroute par les voies réservées aux gendarmes, ce côté qu'elle n'aurait jamais dû quitter. Les gendarmes lui ont offert un thé qu'elle a accepté, mais elle tient à acheter elle-même son sandwich, et prise d'une soudaine compassion pour les hommes en uniforme dont la patience l'attendrit, elle prend aussi des barres chocolatées qu'elle leur distribue avec cette mise en garde :
Les militaires se regardent à nouveau, les barres chocolatées en mains, toujours sans rien dire - c'est l'armée.
A Vienne, trois cents kilomètres plus au sud, leurs collègues ont déjà interrompu leurs recherches et sont rentrés au rapport. Le chef a rappelé Bergeal au PC. Les cloisons du Fort étant épaisses par définition, ledit Bergeal saisi de la question “où” ignore que dans le bureau voisin, Zuquin est saisi de la question “qui”, pour la même personne.
A vingt heures, un autocar rouge exactement identique à ceux que Marthe a déjà pris deux fois dans un sens puis dans l'autre, vient s'arrêter près de la voiture bleue au gyrophare, allumé. La porte s'ouvre ; ça chante, à l'intérieur. “Bonchoir Madame, dit un homme, biennvénoue à borrrrrrd.” Avant d'embarquer, Marthe a la présence d'esprit de saluer les gendarmes et leur décoche sur la marche du bus une flèche du Parthe :
Et la porte se referme devant les quatre hommes médusés. Le bus repart, le chauffeur rappelle Marc pour confirmer, lequel répercute aussitôt sur le Melun-Agde.
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On a retrouvé ta vieille dame, claironne-t-il, elle descend avec le Barcelone qui va la déposer à la sortie Agde. Dis à l'accompagnateur du groupe qu'il devra aller la chercher vers... disons quatre heures du matin ! Je veux pas le savoir, il se débrouille, nous on a fait notre taf. Bonne route !
Autoroute FM diffuse toujours l'alerte. Le taxi de Roger est justement branché sur 107.7 ; l'annonce y résonne entre deux tubes de rock. Le conducteur, qui n'est au courant de rien d'autre que de sa course à effectuer, s'adresse à son passager : “Vous vous rendez-compte, cette pauvre femme...”
Marthe et lui foncent désormais l'un vers l'autre. L'élastique qui les relie a commencé à se détendre à toute vitesse. Elle approche de Lyon vers le sud, lui de Valence vers le nord.
A Melun chez Suzette, Marc plus détendu lance à Anne-Lise avec un sourire :
Du coup, ils décident d'attendre, par pure conscience professionnelle bien sûr, l'appel qui leur confirmera que la voyageuse a bien été récupérée. Marc descend acheter chez l'épicier le plus proche de quoi dîner frugalement à deux, et du café pour tenir le coup. Sur une intuition, il passe aussi chez le pharmacien, mais la conscience professionnelle n'a cette fois rien à y voir.
A vingt heures quinze, le taxi où Roger somnole est en vue du car rouge à la faveur d'une longue ligne droite. Vingt secondes plus tard, Roger reçoit une sorte de décharge désagréable qui le sort de sa léthargie : il vient de croiser Marthe à la vitesse relative de deux cent quarante kilomètres à l'heure. Marthe dans son car où l'on chante toujours, a ressenti la même chose. L'élastique se tend à nouveau, dans l'autre sens cette fois.
Minuit. Anne-Lise et Marc grignotent, ils ont allumé la radio sur une station de musique... Ils papotent, se détendent... Marc pense que le moment n'est pas loin d'utiliser sa petite emplette pharmacienne...
Agde. Peu après quatre heures, Marthe est récupérée dans la nuit noire et un taxi de même couleur par un accompagnateur du club aux yeux bouffis, qui lui apprend que son mari est remonté sur Paris. “Il redescendra, lui dit Marthe, il sait prendre le train. Je l'appellerai demain. Il faut bien qu'il revienne, c'est lui qui a la valise ” ajoute-t-elle en pénétrant dans le studio que ou le jeune homme l'a conduite. Elle se roule tout habillée dans une couverture, comme dans les sixties quand elle s'entassait pour un joyeux week-end avec vingt autres jeunes dans une baraque minuscule dont tout le monde et personne n'était propriétaire.
A cette heure-là, Marc et Anne-Lise dorment enlacés sur la moquette du bureau, des coussins sous la tête, quand le téléphone sonne ; Mickey annonce qu'il vient de livrer grand-mère à Agde et qu'il repart vers Barcelone ; les catalans ne chantent plus, tout va bien.
Six heures. Roger ouvre la porte de sa maisonnette, exactement vingt-quatre heures après l'avoir refermée, et allonge un pourboire au taxi qui a tiré sa valise jusque sur le perron. “Demain, il fera jour”, lui dit-il alors même que le soleil est déjà levé.
Mais il faut croire que la nuit, si courte qu'elle soit, porte conseil... Roger ne le sait pas encore, mais l'élastique vient de casser. Il se fait un plaisir de se coucher en travers du lit. Marthe dans son studio en a fait autant, et pour une fois son mari ne l'entend pas ronfler. Tous deux se sont endormis heureux en se disant que l'autre doit se sentir bien seul.
En fin de matinée, Roger annoncera à Marthe au téléphone qu'elle se devra se passer de sa valise, et que de toute façon, là où elle est, on n'a besoin que de sa brosse à dents. Il ajoute que pour la suite son choix est fait : ce seront la chambre de bonne et les patates à l'eau.
Marc et Anne-Lise sont réveillés depuis un moment et n'ont nul besoin de se téléphoner.
Quelques mois plus tard, ils achètent ensemble une maison pour y installer leur couple, et si les noms des vendeurs ne leur disent rien, ils remarquent la blancheur éclatante des cheveux de la frêle vieille dame et l'air renfrogné de celui qui n'est déjà plus son mari.
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