Ludwiblog

15/06/2008 - A la rame (2/2)

Porte d'Orléans.

Jean-Luc continue de rêver, station après station. Il pense à ce qu'il va pouvoir faire avec les trois cents mille euros qu'il va toucher, dans quelques jours... Les projets ne manquent pas. A côté de ce pactole, l'augmentation de salaire pourtant conséquente qui va accompagner ses nouvelles fonctions, ne sera que la cerise sur un énorme gâteau. Dans ces rêves il y a une maison, un train électrique deux fois plus grand qui prendrait place dans son sous-sol, une voiture neuve dans le garage, et une pléthore d'autres choses dont un plein mois de vacances au soleil sur une plage coralienne de l'océan Indien, il ne sait pas encore laquelle mais c'est sûr, il va trouver.

Le quatrième tour commence.

Et avec lui les événements, au demeurant tellement insignifiants, qui rendront cette journée encore plus mémorable pour Jean-Luc qu'elle ne l'est déjà.

Château-Rouge. Le quai le long duquel glisse la rame qui entre en station est bien garni, car l'après-midi est à présent avancé et l'on approche des heures de pointe. Comme d'habitude, tout se passe correctement. Jean-Luc aperçoit dans son miroir la descente puis la montée des voyageurs, qui s'effectuent calmement. Dernière à monter, une jeune femme avec un gros sac et une poussette semble avoir quelque difficulté à trouver sa place dans la troisième voiture, mais finalement elle y parvient et disparaît du cadre du miroir. Jean-Luc ferme ses portes, et ses yeux retombent machinalement sur le billet de loto. Inconsciemment il attend. Une pleine seconde se passe.

Rien.

Pas de « ding ».

Voilà qui réveille Jean-Luc d'un coup. Une porte a dû rester entr'ouverte, car le monocoup, ce diable de monocoup, outre qu'il donne l'ordre de partir, signale aussi la fermeture accomplie des portes. Sans s'inquiéter, Jean-Luc descend de sa cabine et longe rapidement la rame, inspectant au passage chaque porte, sans perdre trop de temps car le service prend du retard.

Première voiture, tout est normal. Deuxième voiture, idem. Troisième voiture. La première porte est bien fermée elle aussi. C'est la deuxième qui ne l'est pas. La plate-forme est pleine de voyageurs, la poussette y prend une place considérable, et le gros sac de la dame, sans qu'elle s'en aperçoive, a laissé dans l'entrebaillement de la porte un coin malicieux et suffisamment rigide pour l'empêcher de se refermer complètement.

Depuis le quai, Jean-Luc voit à l'envers, collé sur la vitre, le lapin dont la mésaventure est censée avertir les enfants : « Attention, ne mets pas tes mains sur la porte, tu risques de te faire pincer très fort ! » Exact, sauf si un coin de sac empêche la porte de se refermer.

D'une main vigoureuse, il repousse le maudit coin de sac vers l'intérieur et voit les deux moitiés caoutchoutées de la porte se rapprocher puis se joindre. A cet instant, il entend quelque part sur sa droite, lointain et presque irréel, un sinistre petit « ding ».

Et la rame démarre.

A trente cinq mètres de là, un innocent petit bout d'allumette a encore une fois joué le rôle que Jean-Luc attendait de lui : en bloquant le bouton de démarrage, il a mis la rame en marche sitôt les portes fermées.

« Ding ! »

Le saut qu'a effectué son coeur hier soir, devant sa télé, dans la poitrine de Jean-Luc, n'est rien à côté de celui qu'il vient d'accomplir sur ce quai de la station Câteau-Rouge. Le démarrage au sprint de Jean-Luc le long du quai est tel qu'un instant, sous les yeux des voyageurs médusés qui braquent vers lui à travers les vitres des yeux globuleux, il court plus vite que la rame ne roule, et pendant une demi-seconde, il pense pouvoir rattraper sa cabine. Illusion : la rame accélère, la cabine disparaît dans le tunnel puis la première voiture tout entière, et Jean-Luc doit freiner sec pour éviter le mur blanc au bout du quai. Tout va très vite dans sa tête : il s'imagine s'aggriper, tel un Belmondo, au flanc d'une voiture, accomplir ainsi le trajet jusqu'à la station suivante... Mais là, que faire ? Une rame roule à cinquante cinq kilomètres à l'heure, aucun humain ne court aussi vite, et surtout pas sur un quai de métro bien garni !

Jean-Luc, une immense impression de vide en lui, passe trois secondes à regarder les dernières voitures de SA rame filer sans lui le long du quai, puis l'arrière disparaître dans le tunnel, ses deux feux de position lui lançant un regard où il discerne une moquerie féroce.

A deux tours et demi de la fin ! Lui faire ça à lui ! Jean-Luc, comme fou, pense injurier la rame, la Régie tout entière et même Fulgence Bienvenüe, puis il se souvient que son morceau d'allumette est seul fautif à part lui-même. La rame folle est encore à moins de cent mètres, qu'il sait déjà qu'une seule chose reste à faire pour sauver l'essentiel, la sécurité de SES voyageurs.

Bondissant comme un écureuil, il gravit trois par trois les marches qui mènent du quai au hall d'accès et va tambouriner à la porte du chef de station. L'autre lui ouvre avec la tête de qui voit tomber un parachutiste en tenue par sa cheminée.

  • Qu'est-ce qui se passe ?

  • Vite, coupe le courant !

  • Mais pourquoi ?

  • Coupe !

Des questions, dans un moment pareil ! Le chef de station coupe immédiatement le courant sur la ligne. Instantanément, toutes les rames s'arrêtent en pleine voie, sauf quelques-unes déjà en station.

La seule chose à faire a été faite. Mais Jean-Luc gamberge maintenant à toute vitesse : le temps qu'il grimpe les marches et se fasse comprendre, SA rame a pu, il le sait parfaitement, parcourir plusieurs centaines de mètres...

Il redescend quatre à quatre les marches qu'il a montées trois par trois, et se précipite dans le tunnel vers la rame dont une courbe le sépare et qu'il n'aperçoit pas tout de suite. Il court le plus vite possible en pensant à lever haut les pieds pour ne pas buter dans une traverse. Dans son crâne en ébullition, trois cent mille pensées éparses, mais pas une qui ait quoi que ce soit à voir avec des vacances au soleil ni avec l'océan Indien.


Extrait du « Parisien » du jeudi.


« ETRANGE INCIDENT DANS LE METRO DE PARIS.

Un accident énigmatique et qui n'a heureusement pas fait de victime, s'est produit hier soir sur la ligne 4 Porte d'Orléans-Porte de Clignancourt.

Une rame à l'arrêt en station Marcadet-Poissonniers a été heurtée à l'arrière par celle qui la suivait, laquelle était alors par chance en fin de course. Les cabines des deux rames ont subi de légers dégâts dus au choc, et celle de la rame percuteuse a même connu un début d'incendie rapidement maîtrisé par un voyageur, grâce aux extincteurs toujours disponibles dans les rames.

Il semble que le conducteur de la rame tamponneuse n'était pas à son poste à l'instant du choc ni même dans les secondes qui l'ont précédé. La direction de la RATP annonce que ce conducteur devait très prochainement être promu à la régulation, mais que cette promotion est désormais caduque.

Le service a été interrompu momentanément sur la ligne 4. Le conducteur de la rame folle n'a pas été retrouvé, mais les enquêteurs ont révélé avoir récupéré dans sa cabine de conduite un petit morceau d'allumette coincé dans le bouton de départ, et le reste aux trois quarts carbonisé d'un billet de loto. »

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15/06/2008 - ...

Posté par BizigDu
Je regrette un peu qu'il n'y ait pas eu d'arrêt à Château-Rouge ; sinon, pour le reste : parfait! :d
C'est inspiré d'un fait réel ?
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15/06/2008 - Belle démonstration si je ne me trompe pas

Posté par DUMIS
Comme quoi l'intelligence dite humaine n'est pas vraiment infaillible et peut s'avérer même être une erreur catastrophique !
Il y a toujours ce grain de sable dont on a pas la souvenance et, dont on ne soupçonne plus l'existance qui devrait être le point d'exclamation de tous sur les conséquences éventuelles et trop souvent incontrolables.
Ne pas céder à la facilité est difficile et bien souvent même pas perçu sur le moment, bien souvent la perception se fait au résultat !
Mais tout cela, tout le monde le sait non ?
Faisons un p'tit bilan ! On analyse tout ou on vit ?
Billet à tiroir si je ne m'abuse merci Lud !!
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17/06/2008 - <i></i>

Posté par Ludwig
Oui c'est inspiré d'un fait réel. Un petit malin de conducteur a utilisé ce stratagème, je l'ai su à l'époque où je fréquentais assidument le personnel de la RATP.
Pour Château-Rouge, c'est fait !
L

Edité par Ludwig le 18/06/2008 à 22:02
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20/06/2008 - :)

Posté par BizigDu
;-)
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