13/07/2008 - 21 décembre 2012 : comment débattre utilement
Il y a quelques années, Arte la chaîne culturelle a diffusé un documentaire sur le travail d'un chercheur visant à démontrer que la fin supposée du calendrier Maya (21 décembre 2012) correspondait avec le passage du soleil dans le plan de la Voie Lactée. Pourquoi pas ? Jusque-là, rien à dire ou pas grand-chose.
Le Soleil oscille en effet légèrement de part et d'autre du plan de la galaxie ; il doit donc traverser ce plan à intervalles plus ou moins réguliers. Pourtant, rien n'indique que les Mayas aient eu simplement connaissance de l'existence de la galaxie. La Voie Lactée est parfaitement visible sous tous les cieux, mais sans instrument d'optique – que les Mayas ne possédaient pas à moins de vouloir réécrire toute l'histoire des techniques – ils ne pouvaient savoir que cette traînée blanche est constituée d'étoiles et qu'elle forme la galette gigantesque où tournoie notre système solaire.
Ils ne pouvaient d'ailleurs même pas savoir que le Soleil est une étoile.
Par conséquent, l'affirmation selon laquelle ils avaient établi un calendrier aboutissant à la traversée par le Soleil d'un plan galactique dont ils ignoraient l'existence, est en elle-même une dangereuse supputation. Mais il y a mieux : le Soleil traverse bien ce plan, oui, mais tous les... 33 millions d'années. Et les calculs des scientifiques sont formels : le Soleil est encore loin du plan et n'est pas près de le traverser. Exit l'hypothèse maya.
Pourtant, à partir d'une assertion aventureuse et ignorant la réalité physique et historique, une mythologie complexe va se mettre en place, et se diffuser en particulier grâce au net.
Si la toile mondiale avait joué son rôle de filtre, la supputation du professeur Machin aurait dû tomber aux oubliettes, or il n'en fut rien car ladite toile est, au contraire d'un filtre, une fabuleuse chambre d'écho des expressions de l'ignorance. Mais elle n'est que ce que les hommes en font.
De petits malins, amateurs de mythologie, de mystère, de canular et d'internet, ont récupéré, on ne saura jamais pourquoi ni comment, la supputation maya-galactique, et l'ont enrichie de leurs propres fantasmes. Ensuite, tout a échappé à leur contrôle, pour le plus grand bonheur du mythe. Au fil des années, la rumeur d'une simple traversée du plan galactique par le Soleil s'est enrichie d'abord d'une inversion du champ magnétique de la Terre.
Inutile bien sûr d'expliquer comment cette traversée pourrait affecter notre champ magnétique, l'affirmation suffira. Pourtant, il est facile de démontrer l'inexistence d'une telle conséquence : le champ magnétique de la Terre s'est déjà inversé plusieurs fois dans l'histoire, et encore il y a 15 000 ans environ, mais dans des périodes qui n'ont rien à voir avec les 33 millions d'années citées plus haut pour l'ondulation du Soleil.
De plus, même s'il est vrai que le champ magnétique de la Terre s'affaiblit lentement depuis quelques années, il n'est pas à la veille de s'inverser et rien ne dit qu'il le fera : il peut revenir à la normale, nous n'en savons rien car les raisons de ces inversions restent bien mystérieuses.
Ensuite est arrivé ce qui devait arriver : la notion de champ magnétique étant évidemment attachée à celle de « pôle », les moins avertis ont cru comprendre non que les pôles magnétiques de la Terre allaient s'inverser, mais ses pôles géographiques ! Voici la Terre bientôt la tête en bas !
C'est naturellement à mourir de rire, puisque la force nécessaire au renversement de la planète ne pourrait venir que d'un passage à toute proximité d'une géante comme Jupiter. Aux dernières nouvelles, Jupiter est toujours en place.
C'est donc dorénavant à une inversion du sens de rotation qu'il faut nous attendre. Bien entendu, comme un tel renversement est mystérieux et saisissant, de multiples versions en sont données. On peut lire que « l'est deviendra l'ouest », que « les continent vont glisser », et même que « la Terre, « comme une toupie » (sic), s'arrêtera pour repartir dans l'autre sens ». Ce qui montre que certains non contents de n'avoir aucune culture scientifique, n'ont même jamais vu de toupie.
N'a-t-on pas lu aussi que le 21 décembre 2012, c'est l'axe des pôles de la Terre qui pointerait vers le centre galactique ?
A l'étape suivante, un énigmatique objet vient aider les rêveurs : la planète Nibiru. Tournant sur une orbite très elliptique qui l'éloigne très loin du Soleil et la rapproche telle une comète, la voici qui s'en vient, comme tous les 36 000 ans disent-ils (d'autres disent 3 600), avec sa masse supérieure à celle de Jupiter. Elle est maintenant toute proche.
Les astronomes ont pu distinguer un objet tel que Sedna guère plus gros que la Lune à des dizaines de milliards de kilomètres, et ils n'auraient pas vu Nibiru cent fois plus grosses et dix fois plus proche ? Nibiru n'existe pas, on l'aurait déjà vue, et son approche aurait déjà commencé à perturber sérieusement les trajectoires des planètes extérieures, rendant aléatoires les prévisions de leurs mouvements. Or, les prévisions demeurent rigoureusement exactes.
Encore une étape et voici qu'entre dans la danse un alignement des planètes pour le 21 décembre 2012. Or, un tel alignement est impossible. A moins d'appeler « alignement » un grossier rassemblement des planètes dans un angle de 30 degrés. Les planètes sont trop nombreuses et elles tournent beaucoup trop lentement pour s'aligner toutes, même une seule fois, dans la durée de vie du système solaire. Pour s'aligner il faut être au moins trois, et le seul alignement des trois premières planètes est rarissime et toujours approximatif. Dès qu'on en ajoute une quatrième, la probabilité diminue d'un facteur mille. Or, il faudrait en aligner huit !
Les rêveurs ont remarqué qu'un alignement presque parfait Soleil Venus Terre se produirait en 2012, et certains ajoutent ce condiment à leur salade. Mais l'alignement, (on parle de transit de Venus devant le Soleil) se produira en juin, et comme Venus tourne autour du Soleil en sept mois, l'alignement sera complètement brisé en décembre.
Et certains font encore plus fort !
Plus récemment, c'est un trou noir qui vient d'arriver dans ce ballet infernal. Quel trou noir ? Peut être celui situé au centre de la galaxie ? Mais il y est depuis la nuit des temps ; en quoi le 21 12 2012 y changera-t-il quoi que ce soit ? En rien. Et les rêveurs ne l'expliquent pas. Pourtant en cherchant bien, on trouve trace d'un certain « espace sombre » de la Voie Lactée... En effet, dans la direction du Sagittaire où passe effectivement le Soleil en décembre, la galaxie vue depuis la terre présente une zone sombre (due là la présence dans cette direction d'importants nuages de poussière). C'est avec se trou sombre que le Soleil sera globalement aligné... De l'espace sombre au « trou noir », juste un pas... Que beaucoup ont franchi, sans savoir sans doute ce qu'est vraiment un trou noir. Nous accédons ici à un degré uniquement métaphorique. A ce stade de complexité et d'usage imagé du vocabulaire, aucune explication même farfelue ne tient debout. Plus on ajoute d'élements au mythe, moins il devient maîtrisable par ceux qui en jouent. Ils en sont désormais eux-mêmes le jouet. Belle transposition dans le réel de la métaphore de l'Exorciste : à jouer avec le diable, on est joué par lui.
(A suivre)
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