7/09/2008 - Je suis donc antisémite
Ayant découvert à mon retour de vacances la fumeuse affaire Siné, j'avoue mon désarroi.
Pour résumer en deux mots, Siné dénonce dans Charlie la conversion du fils présidentiel (Jean Sarkozy, l'homme au scooter), à la religion de sa future épouse héritière milliardaire. L'information n'étant pas secrète, la cible de Siné est non le fait lui-même qui relève naturellement de la liberté de conscience, mais l'aspect très probablement intéressé de cette démarche oecuménique. Point.
Que la religion de la promise au matelas d'euros soit le judaïsme est un autre fait public, mentionné dans l'information largement diffusée. Siné ne prend bien entendu position ni sur une religion ou d'une autre – ce garçon est un anarchiste anticlérical et il les conchie toutes avec une bonne humeur communicative. Il n'établit aucun lien entre la richesse de la promise et son appartenance au judaïsme : il sait comme tout le monde qu'il y a des juifs riches et des juifs modestes. Non.
Siné se contente de brocarder la conversion et son aspect intéressé. Rien dans son article n'incite à croire que si l'ambitieux Bac+1 fils-de avait en vue d'épouser la fille de l'émir du Koweit, et s'était converti à l'Islam avec le même entrain, Siné ne l'aurait pas identiquement moqué.
En d'autres termes, pour peu que j'eusse appris à temps la bonne nouvelle, je me serais moi-même empressé de stigmatiser cette conversion ambiguë (sans grand risque, vu mon peu d'audience) et je l'aurais fait probablement dans des termes proches de ceux employés par Siné. Ce qu'il a dit, j'aurais pu le dire, mon voisin aurait pu le dire...
Seulement voilà : les suites de l'articles de Siné ont été des plus surprenantes : dénoncé dans le Monde, l'auteur s'est vu convoquer chez son patron Philippe Val qui exigea de lui des excuses ou son départ. Tout simplement. La raison : son texte peut être interprété comme une charge rattachant le fait d'être riche à celui d'être juif, et exacerber l'antisémitisme.
Ayant lu l'article incriminé, je réponds « oui », mais seulement pour les cons !
Personne, à moins d'être le roi des abrutis, ne peut attribuer ces intentions à ce texte. Or, Siné n'écrit pas pour les cons, et Charlie Hebdo, du moins jusqu'ici, ne plaçait pas ce lectorat pourtant nombreux dans son coeur de cible. Peu après, Siné sera même assigné par la Licra ! Son jugement s'ouvre cette semaine. Que se passe-t-il donc ?
Siné aurait-il dû en reprenant l'information pour s'en gausser, ne pas employer le mot juif ? Et pourquoi ? Il n'y a pas de honte à être juif... De plus, la communauté juive qui se réjouit de la conversion du fils comme des déclarations récentes du père, et s'en fait l'écho la première, se serait demandé pourquoi Siné ne précisait pas de quelle religion il s'agissait... Et aurait sans doute trouvé louche une pareille et inexplicable omission.
Dès lors, une question se pose à moi : peut-on encore employer le mot « juif » dans un texte public en France ? Si oui, dans quel contexte est-ce encore autorisé ?
J'admets volontiers qu'on ne puisse mentionner la judaïté d'une personne, et surtout pas pour faire un lien tacite ou exprimé avec sa position sociale et sa richesse. L'antisémitisme de toutes les époques modernes a procédé ainsi ; mais le même respect doit toucher les autres religions, christianisme inclus, et ce en vertu du principe républicain qui distingue la sphère privée de celle publique et classe la conviction religieuse dans la première. Pas en vertu du judaïsme, seulement parce que c'est le judaïsme.
Je concède que nous sommes ici, et surtout en France où la laïcité républicaine est heureusement incontournable, sur une étroite plate-forme entre deux précipices. Mais justement : quand on règle le cas de Siné et de son article objectivement innocent à coup de procès, on y tombe.
Voici un auteur poursuivi non par ses propos, mais pour les interprétations qu'on pourrait en faire. C'est un comble. Si Siné peut être taxé d'antisémitisme à partir d'un texte pareil, je peux l'être aussi, et si je le peux tout le monde le pourra. Je suis donc un antisémite. Ceux qui me connaissent peuvent maintenant imaginer le désarroi que je manifestais en début d'article.
De deux choses l'une : soit ces pratiques de censure judiciaire s'étendent à tous les écrits et à tous les sujets, et alors c'est tout simplement la liberté d'expression qui a du souci à se faire dans le pays de Voltaire. Soit elles restent cantonnées aux allusions au judaïsme, et alors la République que j'aime est légitime à se demander de quel droit.
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