22/09/2008 - EDVIGE : et si on s'en fichait ?
Le projet de fichier tous azimuts du Ministère de l'Intérieur a provoqué à juste titre un beau tollé, lequel aboutira sans doute à ce qu'il soit retiré ou vidé de sa substance. Nous parlerons plus tard de la stratégie de l'exécutif à propos de ce fichier, déjà mise en oeuvre pour d'autres initiatives, et qui fait à chaque fois apparaître Nicolas Sarkozy comme l'arbitre impartial qui sait entendre le peuple et modère les ardeurs de son propre gouvernement. Ce qui est sans aucun doute à mille lieues de la vérité, quand on connaît si peu que ce soit l'ex premier flic de France métamorphosé en magistrat élyséen. Non, c'est le fichier lui-même, ou plutôt l'idée du fichage qui nous intéressera dans un premier temps.
Il serait absude d'être contre tout fichage dans une société comme la nôtre. Bien sûr, certains le sont, mais ce sont les tenants d'une anarchie de bon aloi, une anarchie au sens noble, où les citoyens sont leurs propres rois dans une société harmonieuse qui s'auto régule sans police. Nous ne sommes pas dans une telle société – dont on peut rêver par ailleurs – et la nécessité d'un fichage se fait et se fera sentir tant que nous n'y serons pas. C'est à dire éternellement, à l'échelle de l'homo sapiens.
La question dès lors est bien : qui doit-on ficher ? La délinquance, soit. C'est déjà le cas depuis longtemps, et EDVIGE n'apporte rien de neuf. La société civile ? C'est beaucoup plus délicat, mais même dans ce cas EDVIGE n'innove pas : comment croit-on que toutes les commanderies templières aient pu être investies le même jour dans toute la France de Philippe le Bel, et leurs occupants arrêtés, si l'on n'imagine pas que le roi, ou l'église, ou les deux, possédassent un fichier exhaustif des succursales de l'Ordre du Temple ? De même peut-on l'imaginer des Empereurs romains pour les chrétiens des premiers siècles, ou même de Pharaon – en l'occurrence, Ramsès II – pour les juifs. Alors, si l'idée de ficher la société civile est si ancienne, que peut-elle avoir de si choquant ? Mais précisément que nous ne sommes plus au moyen âge, encore moins dans Rome ou dans l'Egypte des Pharaons ! Les Lumières, la Révolution Française, la République, la démocratie et les droits de l'Homme sont passés par là. Qu'ils ne puissent à eux tous empêcher qu'un gouvernement élu ne ressorte cette vieille idée en dit long, soit sur ces concepts que nous autres Français croyons si fort universels, soit sur le gouvernement concerné.
Encore le fichage généralisé dans les sociétés pharaonique, romaine, médiévale – et nous y ajouterons pour faire bonne mesure celles du Roi Soleil et de Napoléon – s'explique-t-il par la dictature, et celle-ci n'a jamais besoin de justifier ses méthodes. C'est l'avantage de l'arbitraire...Dans une démocratie comme la nôtre le fichage des citoyens lambda doit trouver une justification ; nous lisons donc dans les objectifs du fichier EDVIGE qu'il vise les personnes « pouvant porter atteinte à l'ordre public ». Et c'est là que le bât blesse.
Car, comme le disait Laurent Joffrin, les élus et candidats, les représentants syndicaux, les leaders d'opinion, les chefs religieux, sont moins que tout autre personne susceptibles d'attenter à l'ordre public. S'il se cantonne à cet objectif, EDVIGE est donc totalement inutile. Dès lors, cette pseudo justification tombant d'elle-même, le fichage retourne à l'arbitraire et EDVIGE devient de facto un fichier de nature politique, donc essentiellement anti démocratique.
Que serait alors un fichier utile ? Mais naturellement, celui qui identifierait les personnes susceptibles de protéger l'ordre public ! Hormis la police qui réprime et la justice qui punit, l'ordre public n'est-il pas l'affaire de tout citoyen ? Parmi ces citoyens, certains ne sont-ils pas mieux à même de prévenir les conflits entre les groupes sociaux, de faciliter l'intégration des individus dans la société, de mettre de l'huile dans tous les rouages ?
Bien sûr que si. Dès lors, le fichier qu'il faut faire, le seul fichier, le vrai fichier, le fichier éternel (pour paraphraser un homme qui pour avoir rétabli les libertés publiques n'en fut pas moins un démiurge du fichage), c'est le fichier des ces personnes-là : éducateurs, artistes, militants associatifs, bénévoles de l'humanitaire... Ce sera d'autant plus facile qu'un tel fichier pourra se passer d'informations inutiles sur les préférences sexuelles et l'état de santé. Il suffira qu'il renseigne l'état et après lui la République, sur les ressources humaines disponibles en matière d'éducation, d'épanouissement, de protection sociale, de culture et de solidarité.
Naturellement, le fichier dirait aussi en quoi la république et l'état peuvent aider ces humains, matériellement d'abord. Voilà un fichier qu'il serait bon ! Au boulot, Michèle et Brice, au boulot.
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