Ludwiblog

15/10/2008 - La pioche et l'archet

 

1989. Une foule immense et pacifique s'est rassemblée, semble-t-il spontanément, devant le mur de Berlin. Dans une ambiance à la fois joyeuse et solennelle, elle s'apprête à mettre fin au vingtième siècle politique ; déjà, les individus les plus costauds, équipés de pioches, se sont symboliquement attaqués au béton sous le regard curieux et réprobateur mais impuissant d'une police jusque-là omnipotente.


1812. Napoléon en grand apparat assiste en mélomane averti à un concert symphonique à Paris. Sur scène, le grand violoncelliste français Jean-Pierre Duport. L'Empereur est ravi ; il adore la musique, où il voit non seulement un art divin mais aussi une expression supérieure de ces mathématiques dans lesquelles il excelle. Cet esprit éclairé est en effet capable de discuter aussi bien de musique avec un musicien que de physique avec Laplace. Autour de lui dans la loge impériale, s'ennuient les maréchaux présents. Seul Talleyrand apprécie, en connaisseur lui aussi, les sons du concert.


A Berlin, les premiers blocs de bétons sont tombés et la foule se les arrache pour les garder en souvenir. Les radios du monde entier bruissent de la nouvelle, les télévisions ne vont pas tarder à affluer, pour une fois laissées libres par les autorités qui désormais n'en ont plus guère. La première nuit s'achève, le mur n'est pas encore tombé physiquement, mais c'en est déjà fini de cette barrière absurde érigée par l'antagonismes des puissants à la gloire de l'intolérance.


Le concert a pris fin. Napoléon ayant claqué dans ses mains, toute la salle s'est trouvée autorisée à l'imiter et c'est un triomphe, en particulier pour le violoncelliste Duport. L'Empereur se lève et manifeste son intention de rencontrer ce dernier pour rendre hommage à son talent. Il quitte sa loge suivi des maréchaux et se dirige vers un salon où l'on se hâte d'amener Duport et son violoncelle.


Berlin, seconde nuit. La foule, plus nombreuse encore que la veille, s'est de nouveau rassemblée au pied du mur, dans une ambiance maintenant indescriptible d'enthousiasme. Les télévisions sont là, et leurs projecteurs blafards éclairent les piocheurs qui frappent à nouveau, les jeunes gens qui sont montés à califourchon sur la paroi maudite, et même l'engin de chantier qu'on a réquisitionné pour aider à l'abattage des pans de muraille.


On a assis Napoléon dans un fauteuil, ses maréchaux autour de lui, et Duport s'en approche avec componction, son violoncelle à la main. L'Empereur complimente l'artiste, qui répond d'une formule d'usage et salue profondément. Ils échangent quelques mots sur les oeuvres entendues, puis Napoléon s'intéresse à l'instrument, se fait expliquer par Duport la façon de faire résonner les cordes et de placer la note ; il ne manque pas d'observer la stricte proportion à respecter pour passer d'un ton à l'autre, et la traduit immédiatement en pensée par une courbe exponentielle. « Cet instrument est-il précieux ? demande-t-il.

  • Certainement, Sire, répond Duport, car il a été fabriqué par le célèbre facteur crémonais Antonio Stradivari. Ce violoncelle vient d'avoir un siècle.

  • Me le prêteriez-vous un instant ?

  • Ce serait un grand honneur, Sire.

Et Napoléon assez maladroitement prend entre ses jambes le violoncelle, en demandant « Comment diable tenez-vous cette chose ? ». Duport blémit, et murmure seulement « Sire... ». L'un des éperons de l'Empereur a effleuré la caisse du précieux Stradivarius.

Près d'eux Murat, un rustre qui n'aime que les chevaux, s'intéresse aux crins de l'archet.


Berlin. Pendant qu'on s'acharne sur ce qui n'est désormais plus qu'un vestige d'une époque révolue, un homme dégarni à l'air à la fois d'un poète et d'un savant, s'est assis devant le mur. Projecteurs et caméras se sont braqués sur lui car on l'a reconnu. Il joue une partita de Jean-Sébastien Bach sur un splendide violoncelle. Il s'appelle Mstislav Rostropovitch et son violoncelle arbore au bas de la caisse une très fine rayure qu'on ne voit qu'en s'en approchant. Son instrument s'appelle le Duport.

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15/10/2008 - ...

Posté par BizigDu
c'est vrai ?? :)
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16/10/2008 - Eh oui !

Posté par Ludwig
Bin oui Bizig, c'est vrai.
Je n'invente pas toutes mes histoires.
L
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