21/11/2008 - Une simple maison normande
Elle est en granite, cette pierre de la Normandie occidentale dont on a bâti Granville et Saint-Lô. Elle est longue, haute, et pourrait être bretonne avec ses deux cheminées posées à chaque extrémité de la faîtière du toit d'ardoises. Elle est plantée à deux pas de l'église dont la sépare une prairie d'herbe grasse où les vaches ont sans doute paît pendant des siècles, au coeur d'un bocage où les habitations dispersées semblent indifférentes les unes aux autres. Comme beaucoup de ces demeures, elle s'ouvre par une porte centrale sur un escalier de bois, et deux grandes pièces à droite et à gauche ; un plan traditionnel régional. Elle a trois siècles. Les maçons qui l'ont construite portaient sarrau et bourgeron ; à cette époque les paysans payaient l'impôt à Louis XIV. La maison fut celle du curé qui n'avait que trois pas à faire pour aller servir la messe. Juste au-dessus de la porte d'entrée, une statue de la Vierge dans une niche rappelait que le Roi venait de révoquer l'Edit de Nantes. Cela allait durer deux cents ans pendant lesquels la maison a hébergé les prêtres successifs et leur domesticité. Elle résonnait la première du son des cloches et ses occupants par leurs fenêtres ne voyaient que l'église et son chevet. La maison traversa le siècle des Lumières sans doute sans en être bien touchée, si loin de Paris et des Encyclopédistes ; elle connut les cahiers de doléance, puis la révolution et le serment des prêtres. Certainement, elle eut son lot d'imprécations et d'anathèmes, dans une Normandie hostile à la République et peut-être même partie prenante de cette Vendée qui monta jusqu'à elle. La Normandie qui fournit son contingent de chair à canon pour les guerres napoléoniennes, avant de traverser un dix-neuvième siècle mécanique dont ce coin de campagne ne verra pas les symboles arriver. Puis vint la séparation de l'Eglise et de l'Etat et les inventaires. La maison, désertée par le dernier prêtre d'une longue succession, fut réquisitionnée par la commune qui y installa l'école du village. Après deux siècles où ses penderies avaient hébergé des soutanes et ses murs des crucifix, où elle avait vibré de prières et peut-être aussi des bruits moins catholiques des menus plaisirs d'une servante accorte, elle bruissait désormais des rires des enfants de la république. La voix qu'on y entendra pendant ses décennies sera celle des instituteurs de l'école laïque, gratuite et obligatoire. On enlèvera la Sainte Vierge de sa niche, et la cloche accrochée au-dessus de la porte, pour faire écho à celle de l'église si proche, ne sonnera pas les offices mais le début et la fin des récréations. Les images en noir et blanc que des photographes, campés devant la bâtisse gris sombre avec leur boîtier de bois viendront faire, montreront deux classes uniques, l'une de filles et l'autre de garçons posant devant les murs de granite et les fenêtres basses, celles de leur salles de cours. Les maîtres et maîtresses souriront sur ces clichés comme sourient les gamins, dont certains quelque temps plus tard partiront pour un front dont ils ne reviendront jamais. Comme toutes les écoles de France, celle-ci, reprise au clergé naguère triomphant, apprendra à lire à quatre fournées de petits garçons aux yeux clairs dont un tiers ne profitera pas de ce savoir républicain. Passe le vingtième siècle et ses horreurs. Après la Seconde Guerre Mondiale, les campagnes normandes ne suffisent plus à leurs habitants. La mécanisation opère, l'industrie a besoin de bras et les villages se vident. Après dix ans à peine, l'école ferme et la Mairie vend la maison. Elle sera dorénavant l'habitation paisible d'une famille normande ordinaire, qui replacera, en bon foyer catholique, une Sainte-Vierge dans la niche. La statuette est un peu plus petite que l'ancienne et paraît chétive au creux de cette alvéole. Pour la quatrième fois, le siècle change sur la maison de granite, dont la pierre visiblement se moque du temps qui passe. Depuis quelques années pourtant, les cheminées ne fument plus et le jardinet est envahi de hautes herbes folles, de clématite, de ronces et des arbustes qui se sont replantés sans l'avis de personne. Les propriétaires sont décédés, leurs héritiers mettent en vente ; c'est le lot commun de ces demeures campagnardes. Elle sera rachetée par des parisiens. Le couple qui en fera sa maison de vacances, débrouissaillera le jardin, repeindra ses volets, remplacera la vieille porte de bois, ce couple semble être venu pour achever d'accomplir la destinée d'une maison à laquelle ses occupants successifs ont donné une âme. Ils sont tous deux docteurs ès-sciences, elle enseigne la physique et lui est astrophysicien à l'Observatoire de Meudon. Les murs de granite résonnent maintenant de conversations scientifiques et des sons d'un piano où l'ainée des filles joue Beethoven. Personne ici ne croit en Dieu.
Ils ont enlevé la Vierge de sa niche, l'ont nettoyée et l'ont remise en place soigneusement.
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