23/01/2009 - Au nom de l'intelligence et de la liberté
Il se passe des choses tellement graves et inquiétantes en France, que je ne peux me taire plus longtemps. C'est du moins ce que je pensais jusqu'à ce matin, or il s'avère qu'à la réflexion, ces choses sont si graves et si inquiétantes que les mots me manquent pour en parler, et que je vais parler d'autre-chose, dans le genre léger, comme s'il ne se passait rien. Je vais faire remonter un vieux souvenir.
Il s'appelait Perdreau, drôle de nom pour un chien. C'était un berger à poil dur, d'une race indéterminée et sans doute bâtard, comme il y en a tant dans les Alpes du sud. Je l'ai rencontré vers dix ans, pendant des vacances dans cette région unique qu'est le Queyras, et dans le plus beau coin de ce massif reculé aux vallées suspendues et difficiles d'accès. C'était le chien des propriétaires de l'hôtel du village de Ceillac, les Favier. Il émanait de sa physionomie une sympathie immédiate et communicative. Ce chien à l'évidence aimait les hommes, avec une préférence pour les jeunes, comme beaucoup d'animaux. Assis une fois sur une marche, je l'ai vu venir s'asseoir à côté de moi, et après un moment il a posé sa truffe sur ma main.
Ce chien était un randonneur. Il repérait les touristes en partance pour une balade, connaissant la différence entre des espadrilles et des chaussures de marche. Alors il se plantait devant les gens, la bouille fendue jusqu'aux oreilles d'une espèce de sourire de chien, et n'avait alors de cesse qu'on l'autorise à partir en rando avec nous. Il prenait d'ailleurs les devants et nous interrogeait du regard à chaque bifurcation. Qu'on lui indique la droite, et il prenait à droite.
On le perdait parfois de vue, une balade de chien ne suivant pas forcément les sentiers ; une fois même il a filé d'un trait les oreilles au vent. Trois minutes plus tard un lièvre coupait notre route à quarante-cinq à l'heure, suivi à trois secondes près par le Perdreau, à fond la caisse lui aussi et la truffe au sol, oublieux de sa vocation de berger pour se mettre au braconnage.
Une autre fois nous l'avons vu de dix mètres en avant passer dix mètres en arrière alors qu'après une heure de marche nous approchions d'un hameau : il avait senti un de ses maîtres et prévoyait l'engueulade, en vertu de l'interdiction d'accompagner les touristes. Carpette, il avait disparu sous une voiture en nous attendant.
Au retour des promenades, il nous suivait jusqu'en vue du village, puis filait devant, confiant désormais en notre capacité à retrouver notre chemin. Perdreau aimait aussi se promener sans les humains et il s'était fait un jour accompagner d'une petite chienne. On l'a revu quatre jours après, mais tout seul. Dieu sait quelle virée d'altitude ils avaient faite ensemble, la chienne s'était blessée en tombant, et il était resté avec elle, ne rentrant qu'en la voyant morte.
Mais Perdreau avait d'autres cordes à son arc.
Un matin devant notre café-tartines, nous l'avons, stupéfaits, aperçu par les baies du restaurant, campé debout sur le toit de la voiture des Favier qui descendait en ville. A nos questions, il fut répondu que c'était sa coutume. Ses « maîtres » l'avaient bien dissuadé d'une pareille pratique, mais peine perdue. Perdreau descendait à Guillestre ou à Aiguilles sur le toit de la voiture, popularisant cette image dans tout le Queyras. Comment gardait-il son équilibre dans les lacets serrés de la route qui monte à Ceillac de Montdauphin ? Un des Favier nous raconta qu'il avait vu un jour son Perdreau sauter de la voiture en marche, attiré par on ne sait quel gibier aperçu ou senti. Un roulé-boulé dans le talus, et en avant pour une partie de chasse ; il était comme ça le Perdreau.
Ce chien randonneur avait fini par avoir un sommet à son actif : la Pointe de Saume, 3030 mètres, gravie avec mon oncle Jean. La photo du chien alpiniste au sommet orne encore la salle à manger du restaurant des Favier. Car l'animal prenait la pose, sur commande, tout fier.
Son goût de la liberté l'a perdu. Un garde-chasse a sévi contre cette bête d'une intelligence prodigieuse qui parcourait les bois en toute saison, ce chien errant qui dérangeait les chamois. La famille, sous peine d'une forte amende, s'est résolue à l'impensable : mettre Perdreau à l'attache. Il n'a pas fallu longtemps pour qu'il s'étrangle avec son collier. Un article dans le Courrier du Queyras a salué la mémoire de cette figure sur huit communes et deux cantons, comme s'il avait été Conseiller Général.
Le photographe alpin Bernard Grange a immortalisé ce cabot, figeant pour l'éternité son sourire quasi humain, et aujourd'hui encore, la bouille irrésistible du chien au sort tragique et stupide, victime de la flicaille et du règlement, s'affiche en cartes postales dans tout le Briançonnais. Pensez-y, si vous y passez : envoyez-moi une carte, mon adresse est à demander par message privé.
Merci d'avance, au nom de l'intelligence et de la liberté.
Tiens, je savais bien que je finirais par parler de la France...
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