8/03/2009 - Française, de la musique française !
J'ai craqué. Après cinquante années de romantisme allemand et d'introspection post romantique, j'ai craqué. Oui, moi, dont le pseudo rappelle un maître germanique, moi dont les parents lorsqu'ils ont acheté dans les années cinquante leur premier tourne-disque et leur premier microsillon, ont choisi l'Inachevée de Schubert, moi dont le père réveillait la maman tous les matins avec l'arpège fortissimo de l'Euryanthe de Weber, moi qui ai campé à la Cité de la Musique pendant le marathon des trente deux sonates de Beethoven, ai traîné dans mon sillage, plus ou moins consentantes, des foules d'auditeurs novices et effrayés à l'écoute en concert des symphonies géantes de Mahler et Bruckner... Oui, moi, j'ai aujourd'hui l'impression d'une solide indigestion de germanisme musical. Incroyable. J'aimais l'étendue, la densité, l'architecture, la puissance, la profondeur métaphysique des musiciens d'outre-Rhin ; je ne rêve plus depuis quelques semaines que de la concision, la transparence, l'improvisation, la demi-teinte, la pureté de celle de mes compatriotes... Quelle mouche m'a piqué ? J'aimais bien Saint-Saëns, Ravel, et dans une certaine mesure Debussy, mais ces compositeurs sont tellement banalisés qu'ils ont même une rue dans ma ville où l'on ne joue de musique qu'aux commémorations. J'aimais bien aussi Franck, et Berlioz, mais du premier je ne connaissais pas grand-chose et l'autre me plaisait par son romantisme exacerbé, bien loin des impressionnistes. Voici que les flons-flons à trois temps m'écoeurent, que les adagios sans fin me lassent, que les codas gandiloquentent me fatiguent. Je viens de commencer à reconquérir ma discothèque comme en 14-18 on a repris l'Alsace et la Moselle. Cela a commencé par les symphonies d'Albéric Magnard, un nom qui fait se relever le sourcil droit à tout le monde ; qu'importe la surrection de sourcils, j'assume : sa quatrième est une réussite. Mais Magnard n'a été qu'un début, j'ai poursuivi ma reconquête avec la symphonie de Paul Dukas, ce pauvre génie dont beaucoup s'étonnent aujourd'hui qu'il ait composé autre-chose que l'Apprenti Sorcier, alors que tant d'autres pensent que l'Apprenti Sorcier est juste la bande-son d'un film de Disney. Puis sont venus les symphonies de jeunesse de Saint-Saëns, dont l'une composée à quinze ans est un délice ; celle d'Edouard Lalo, ainsi que son fameux scherzo ; Franck encore, mais le Franck méconnu, celui des oeuvres d'orgue ; et Albert Roussel et deux symphonies encore, dans un style rythmique et une richesse orchestrales qui n'ont pas d'équivalent ; et Florent Schmidt, le Berlioz du vingtième siècle, qui fut malheureusement encore plus à droite politiquement mais ô combien original sur le plan de sa musique ; et Ernest Chausson, dont la symphonie, encore une, est un véritable chef-d'oeuvre : noblesse de l'inspiration, dynamisme des thèmes, grandeur sans grandiloquence, beauté pure... Son écoute attentive dans un planétarium obscur et vide m'a laissé pétrifié. Je redécouvre un art. J'ai l'impression de n'avoir jamais écouté de musique. Alors que l'allemande me renvoyait à moi-même, à mes questions existentielles, voire à un possible ou impossible au-delà, la française me renvoie au monde et à sa beauté, un monde ou l'homme est à sa place, heureux et contemplatif, parfois triste mais jamais accablé, souvent joyeux mais jamais ivre, gardant dans son orbe toujours une lumière dont il perce même les plus épaisses ténèbres. Il me reste tant de choses à découvrir ! On cherche vainement sur mes rayonnages les oeuvres du génial Bizet, de Vincent d'Indy, de Fauré... Pas le moindre morceau de Duparc, d'Honneger, de Poulenc... Mahler, Bruckner, Beethoven, Schumann y sont toujours en bonne place, mais désormais on y aperçoit aussi la rive gauche du Rhin. Alors oui, je continuerai d'écouter les Germains de temps à autre, car enfin, ils m'ont accompagné pendant tout mon premier demi-siècle de vie ; mais les Gaulois ont entamé leur retour en force, commencé en 1871 avec la création de la Société Nationale de Musique en réaction à Sedan... Je ne suis pas revanchard mais à chacun sa place. Tout en aimant Brahms et sans jamais assassiner Mozart, je courrai bientôt m'acheter des français : du Vierne, du Ropartz, du Lekeu, du Koechlin... Et tout César Franck. Tout César Franck.
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