Ludwiblog

30/12/2009 - Rue de la Ferronnerie

Rue de la Ferronnerie
A Charles de Touraine

Nous étions dans Paris, ville rebelle aux rois.
Déjà reverdissait la vigne au mont Martrois,
La Seine enfin paisible apprêtait ses flots larges
Aux blés mûrs que juillet ferait glisser des barges ;
Le fleuve calme et lisse et comme enamouré
S’offrait à ce Paris qui venait s’y mirer,
Et attendant les blés, charriait d’autres vivres.

Dans la cité, on imprimait autant de livres
En un jour, qu’on eut pu en écrire en cent ans ;
Elle était la nouvelle Athènes de son temps.
Mais le peuple illettré, bien qu’heureux et prospère
En savait bien assez, ignorant la misère.
En ces temps, des docteurs portant robe et chapeau,
Dans des volumes gravés d’or, reliés de peau
Cherchaient la vérité du Monde, et discouraient
D’astres fixes au ciel, et d’autres qui couraient.

Aux portes de Paris s’entassaient des charrois
De vins ou de tissus, et passer les octrois
C’était pour les marchands, les troupes de théâtre,
Maquignons, charbonniers, maçons, livreurs de plâtre,
Paysans qui poussaient leurs moutons devant eux,
Comme entrer dans l’Olympe et rencontrer les dieux.
Au Pont Neuf, surmonté de bâtisses lépreuses
Une armée d’arracheurs, de jongleurs, de diseuses
De mendiants, attirait à grands cris les chalands
Qui passaient sur le pont, désoeuvrés, à pas lents,
Sous leur sarraus écrus serrant contre eux leur bourse,
Bousculés par les chiens et les garçons de course.

Le ciel était serein, les femmes aux lavoirs
Frappaient rythmiquement de leurs épais battoirs
En chantant des chansons, les chemises des hommes ;
Sur les quais maraîchers, gamins vendeurs de pommes
Et jouvencelles en jupons portant plateaux
De pâtés à deux sols, et trois pour les gâteaux,
Couraient entre les gens, criant leurs marchandises,
Et l’angélus sonnait aux clochers des églises
Vers qui en trottinant des nonnes se hâtaient.

Le guet marchait par trois de qui les pas battaient
Sous leurs souliers ferrés le pavé des rues sombres,
Leurs casques rutilant entre les places d’ombres
Portées par les toits lourds aux charpentes de bois ;
Et ces lueurs clignaient comme cligne parfois
L’œil d’un enfant moqueur ayant fait une farce.
La foule dense ici, était ailleurs éparse
Mais toujours agitée, parlant fort et criant
D’un bord à l’autre des ruelles, s’injuriant
S’il fallait que l’un d’eux laisse passage à l’autre.
Les boulangers avaient pétri le pain d’épeautre
Qu’ils iraient vendre pour un liard aux miséreux ;
Paris vivait, Paris riait, était heureux,
Paris qui fourmillait, fort de trois cent mille âmes
Et qui ne brûlait plus de ces sinistres flammes
Allumées par malheur dans le siècle passé.

Dans ce fourmillement, un homme à pas pressé
Marchait. Vêtu de vert, il venait d’Angoulême.
Il portait au côté, dans la ceinture, à même
Le velours du pourpoint que l’on met pour chasser
Une dague, un poignard à l’acier damassé ;
Et l’homme demandait son chemin à qui passe.

Un peu plus bas, sortant du Louvre, sur la place
D’où l’on voit les jardins filant vers le couchant,
Un carrosse armorié d’azur, portant sur chant
Une couronne d’or sur fond de sable, arrive.
Un grand valet tirait les rênes vers la rive,
D’un claquement de langue excitant les chevaux.
Un homme, à ce cocher adressa quelques mots.
Son col portait la fraise blanche de dentelle,
Ses cheveux tombaient sur son front. Une étincelle
Brillait dans son regard, comme un air de bonté
Malicieuse, et mêlée d’un soupçon de fierté.
Il s’était pour parler, penché à la portière.
Puis, ayant dit, il a repris place à l’arrière.
Le carrosse longeait la Seine à cet instant ;
Et les chevaux fumaient ; il faisait frais pourtant.

Ailleurs, dans une rue bordée de maisons basses
L’homme vêtu de vert toujours aux gens qui passent
D’une voix oppressée demandait son chemin.
On répondait, montrant quelquefois de la main
Qu’il faut tourner au coin, à la boulangerie.
Ce qu’il voulait ? La rue de la Ferronnerie.
Sa dague bleue jetait des éclairs par moment.
En marchant, l’homme heurta dans son empressement
Un bassin de granit où le bétail s’abreuve.

Le carrosse à présent s’est écarté du fleuve
Tournant au nord après Saint-Germain l’Auxerrois.
C’est le chemin qu’alors et de tous temps les rois
Ont suivi du Palais en ville ; on faisait place
En regardant passer ces ors, de bonne grâce,
Au carrosse arborant ces armes, cet écu,
Ces couleurs, ce cocher comme un marquis vêtu,
Sans savoir que blason, couronne et armoirie
Avaient rendez-vous rue de la Ferronnerie.

Dans le carrosse, un roi parlait aux siens. Le bruit
Des roues aspées de fer couvrait parfois celui
Des voix. "J'ai, disait-il, bien souvent fait la guerre ;
Et je ne l'aimais pas, mais il la fallait faire ;
Le pied des Espagnols foulait le sol français.
Je n'ai tant guerroyé qu'en pensant à la paix,
Et je sais ce qu'il faut de compromis, de ruses
Pour que se taise enfin le bruit des arquebuses.    
A tous ceux qui un jour m'ont voulu détrôner
Et pour peu qu'ils s'en soient dédits, j'ai pardonné.
Depuis lors chacun peut enfin, à votre exemple
Prier Dieu comme il veut, à l'église ou au temple.
Le repos du royaume était bien à ce prix,
Et j'ai raillé les Espagnols quittant Paris
Les voyant défiler, sans arme, à ma fenêtre."

Le roi rit sur ces mots ainsi qu'il rit peut-être
Au soir d'Arques ou bien d'Ivry, de Moncontour ;
Ainsi rirait tout homme, au matin d'un beau jour.
Un nuage poudreux nacré comme une opale
Suivait, l'auréolant, la voiture royale.
Le peuple de Paris saluait sans le voir
Ce souverain qu'il devinait, vêtu de noir.
On levait son chapeau, on faisait révérence
Comme il sied quand on rend hommage au roi de France,
Qu'on porte au flanc l'épée, qu'on soit simple bougnat.
A l'angle d'une rue, un prêtre se signa.

Droit devant, à cent pas, l'oeil brillant, la peau blême
Etait l'homme au pourpoint qui venait d'Angoulême ;
La rumeur étouffée de ce peuple et le bruit
Du carrosse, arrivaient sourdement jusqu'à lui ;
Il ne demandait plus à quiconque sa route
Ayant enfin trouvé ce qu'il cherchait, sans doute.
Entouré de badauds, de bourgeois, de laquais
Transportant des fardeaux du marché vers les quais,
Ce gaillard de six pieds et roux de chevelure,
S'était planté debout au fond d'une encoignure,
Et là, les poings serrés, semblait ronger son frein.

Le carosse avançait, menant toujours bon train,
Les six chevaux filant au trot ouvraient la foule
Comme un navire au vent portant qui fend la houle ;
Des enfants au cerceau courant sur leurs pieds nus
Ont suivi le carrosse un instant, retenus
Dans ce jeu périlleux par la voix de leur mère.
Et l'attelage allait tout droit dans la lumière
Laissant l'ombre aux coquins. Une femme au sein rond
Tenant ses deux petits serrés dans son giron
Sourit en regardant passer cet équipage
Disant aux bambins "C'est le roi !" et leur visage
S'épanouit. Un chat bondit soudain chassant,
Et les chevaux pour épargner cet innocent
Ralentirent un peu leur pas ; dans les échoppes
On entendait le son des gouges, des varlopes,
Des lourds marteaux des forgerons battant le fer,
Et des soufflets entretenant leurs feux d'enfer ;
Les caves, les maisons, la rue, la ville immense
Et par-delà les murs de la cité, la France
Résonnaient sans répit de ce labeur humain.

L’homme en vert attendait là-bas, poignard en main.

Ludwig 30 Décembre 2009
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