Ludwiblog

5/02/2010 - Concorde, un procès, et après ?

Le drame de l’an 2000 a durablement marqué les esprits, moins d’ailleurs par la mort de 113 personnes, que par l’environnement affectif : c’était en France, l’avion a été filmé en flammes, c’était un mythe avant qu’il ne s’écrase…

Le procès qui s’est ouvert cette semaine braque à nouveau le projecteur vers ce crash mémorable, mais on peut se demander aujourd’hui à quoi ce déploiement judiciaire de trois mois va bien pouvoir servir.

Certes il y a eu des plaintes et la procédure s’est poursuivie jusqu’à son terme, mais dès le départ la messe était dite : les compagnies aériennes ont très rapidement indemnisé les victimes (à des hauteurs inhabituelles en Europe, mais personne n’aura le mauvais goût de s’en offusquer), le Bureau Enquêtes Analyse a remis un rapport très circonstancié (comme d’habitude) qui désigne LA lamelle (la célèbrissime lamelle) comme responsable de l’accident selon une énorme probabilité… Que dire de plus aujourd’hui ?

Pourtant, il s’avère qu’une contre-enquête, inspirée des précédents du fameux supersonique qui n’en était pas à son coup d’essai en matière de réservoir percé, ont ouvert une faille béante dans la version du BEA. A l’origine de cette contre-enquête bien sûr, la compagnie américaine qui pleure aujourd’hui une lamelle en titane perdue par un de ses DC10 (au lieu de se réjouir que ce modèle réputé n’ait pas perdu carrément un réacteur, ce qui lui est déjà arrivé ; au moins, un réacteur, on l’aurait vu jonchant la piste).

Donc, les compagnies vont avoir l’occasion de s’écharper en correctionnelle, chacune rejetant sur l’autre la responsabilité de l’accident, l’une pour la lamelle perdue, l’autre pour défaut d’entretien, et on y ajoutera les ingénieurs ayant conçu l’avion aux réservoirs trop fragiles, jugés aujourd’hui pour des défauts de conception « commis » il y a quarante ans.

Un déballage donc, et qui ne profitera à personne : connaître les causes premières d’un crash est certes indispensable, et la sécurité aérienne progresse continuellement grâce à ces analyses qui améliorent les avions. Mais de Concorde, il n’y a plus ! Tous les appareils ayant été retirés, aucune amélioration technique possible ne sortira de ce procès. Le modèle, rappelons-le, datait des années 1960 et 70, il était depuis longtemps dépassé à bien des points de vue.

Que nous importe alors que le pneu ait éclaté ici, en fin de piste, ou là, en début de piste ? Que nous importe de savoir si oui ou non Air France a commis une négligence dans l’entretien du train d’atterrissage ? Cette négligence si elle a eu lieu, est une erreur individuelle et ne remet pas en cause les capacités générales de maintenance de la compagnie Française.

Mettre au banc les ingénieurs concepteurs si longtemps après la fabrication de l’appareil est par ailleurs une indignité : on sait aujourd’hui – mais certains savaient depuis longtemps – que Concorde présentait un risque important en cas d’éclatement d’un pneu, car les débris touchaient alors directement les réservoirs que l’on savait mal renforcés. Dix incidents de ce type ont eu lieu avant Gonesse, et à Washington en 1979, un exemplaire s’est trouvé en grand danger d’écrasement après un éclatement tout semblable, non suivi d’incendie. L’appareil en question (le Fox-Charlie) a dû être immobilisé un long moment pour remise en état : une aile avait été percée de part en part !

A cette époque, il était encore temps de s’en prendre aux concepteurs : aucune victime n’était encore à déplorer. Maintenant, alors que cent treize humains y ont perdu la vie, c’est leur faire porter une responsabilité que tant d’autres devraient partager, y compris semble-t-il à la direction de l’aviation civile, chez les directeurs d’Air France successifs et pourquoi pas chez les politiques.

Le Concorde, avion mythique mais très mauvais planeur, a volé pendant trente ans, alors qu’il aurait de toute évidence dû être retiré au moins temporairement pour des améliorations structurelles très importantes, voire définitivement., et ce dès le début des années 80. On a choisi de ne pas le faire pour des raisons de prestige, mais aucune des personnes qui ont fait ces choix à répétition ne sera dans le box. Qui jugerons-nous donc ? Le capitaine du Titanic, en quelque sorte. Les temps ont donc bien peu changé.

Ludwig


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