Ludwiblog

27/03/2013 - La Clepsydre marine 2

II





L'Africain ne parle pas un mot de français. Comment le pourrait-il ? Pourtant son père répète à Edmond qui le croit, on ne met pas son père en doute, qu'il apprendra le métier de valet bien plus vite que tous ces garçons de ferme qu'on lui envoie pour son service.

« Il ne m'a rien coûté, précise-t-il, on ne paie pas ce qui nous appartient. Je l'ai prélevé sur la cargaison d'un navire qui a touché Boston le mois dernier et qui en est revenu chargé de thé et de fourrures. Je n'avais qu'un ordre à donner. J'y ai perdu le prix du nègre mais l'homme a été mis au service du capitaine pendant la traversée et celui-ci m'a dédommagé d'un mois de gages ». Et Claret-Villard éclate d'un gros rire. « Comment l'appellerons-nous ? » demande Edmond. « Comme tous les autres : Valet ».


Le valet apprend vite, en effet, mais après deux mois il ne dit toujours pas un mot même s'il comprend les ordres qu'on lui donne. Edmond s'est bien demandé s'il n'était pas muet, mais il l'a entendu un soir psalmodier dans sa soupente une mélopée en langue inconnue. « Puisqu'il ne parle pas c'est qu'il est imbécile, dit son père, mais s'il me sert correctement il a bien assez d'esprit. »

Le maître lui fait porter des vêtements congrus à la place des hardes de matelot dont on l'avait affublé pour revenir des Amériques. Mais il est si grand que ces tissus ne le couvrent pas tout entier. Il va pieds nus faute de souliers à sa taille et c'est heureux qu'il ne sorte jamais. D'ailleurs les bordelais à sa vue si cela se trouve prendraient peur.

Edmond l'examine sans retenue, curieux de sa couleur si sombre et soucieux de ses progrès à comprendre ce qu'on attend de lui. « Imbécile sûrement pas, se dit-il après quelque temps. Un vrai nigaud n'apprendrait pas si vite ». Pour la première fois alors il doute d'une parole de son père. Dans les Alpes il a vu parfois de ces êtres dépourvus de cervelle et qu'on croyait pour cela envoûtés. Ils ne parlaient pas non plus mais ne savaient s'habiller seuls ; or, celui-ci habille même son maître.

Ledit maître d'ailleurs fait preuve à son égard d'une patience qu'Edmond ne lui connaissait pas. Après quelques mois il semble si satisfait de son serviteur qu'il s'abstient même des coups de pieds au cul dont il n'était pas avare avec les autres. Et lorsqu'il crie « Valet ! », c'est toujours sans colère.

La cuisinière en a une terreur bleue et pleure qu'un malheur arrivera d'avoir fait entrer ce démon noir dans la maison. Le précepteur s'est habitué à voir son visage d'ébène quand il lui ouvre la porte et le prêtre parle de lui comme d'une créature à catéchiser, sans qu'on sache si par cette évangélisation c'est le salut du domestique ou le sien propre que le saint homme espère.

Quant à la gouvernante elle ne donne pas d'avis et on ne lui en demande pas ; d'ailleurs, dit Père, vu l'âge d'Edmond on se passera bientôt d'elle.


Avant qu'il n'ait seize ans, Edmond a décidé de cesser d'appeler « Valet » ce serviteur zélé et mutique qui lui impose à la fin quelque-chose comme du respect. Il pense d'abord le désigner par sa couleur : « Noir », bien qu'en fait il ne soit pas plus noir que lui-même n'est blanc ; il s'apprête ensuite à lui donner un prénom tiré de l'almanach mais le prêtre l'en dissuade : on ne donne pas un nom chrétien, même dans le cadre fermé d'une maison de maître, à celui qui ne communie pas et n'est même pas en état de recevoir l'hostie. « Qu'à cela ne tienne, mon Père, dit Edmond, je lui demanderai donc comment il s'appelle » ; il a même failli ajouter qu'il apprendrait s'il le fallait sa langue d'Afrique puisque le Noir ne parlait pas le français ; mais il s'en est abstenu : le prêtre lui avait expliqué qu'on n'était pas certain que les Noirs fussent bien des hommes et qu'en tout état de cause ils ne pouvaient pas l'être avant d'avoir reçu le baptême. Edmond ne comprenait pas pourquoi il en était ainsi mais il se disait qu'à quelqu'un qui pense de telles choses, on ne peut pas montrer plus d'humanité qu'il ne faut. Car le garçon ne lisait les Évangiles qu'une fois par semaine alors que son précepteur lui mettait Rabelais sous le nez presque tous les jours.

Il a donc révélé son nom au Noir et celui-ci en échange lui a aussitôt dit le sien.


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