Ludwiblog

29/03/2013 - La Clepsydre marine 4

IV





Après une année pleine à lui apprendre le métier, Père s'adjoint Edmond pour superviser les choses courantes de la compagnie dont il ne peut plus s'occuper, ayant choisi de se développer et d'ouvrir un comptoir à La Rochelle. Edmond a désormais davantage de liberté mais il n'en abuse pas. Non qu'il n'aimerait pas faire un peu la fête de temps à autre et courir le jupon dans les tavernes et cabarets dont Bordeaux regorge, mais il lui semble que gâcher ainsi le temps et l'occasion qui lui son donnés de se rendre utile à lui-même serait pire qu'un péché : un délit.

La confiance de Père l'autorise à mettre les yeux partout afin de mieux comprendre comment fonctionnent, non seulement une compagnie marchande, mais les hommes qui œuvrent en son sein. Au fil des mois, il se rend compte que si tel qui accomplit une tâche donnée est sensible aux éloges, tel autre faisant le même travail ne donnera son plein que sous la contrainte ou la menace. Cela compris, il décide aussitôt de respecter ces tendances naturelles s'il faut qu'elles soient productives, et se rend compte que son père n'a jamais fait montre d'une telle attitude ; non qu'il soit obtus mais peut-être ne cherche-t-il pas à comprendre les hommes ?

Un jour Edmond est au port et supervise le déchargement d'un vaisseau, le lendemain aux entrepôts et les autres chez les groosistes ou les transporteurs à négocier des prix. Il prend soin de se vêtir de façon stricte mais sans ostentation : la plume au chapeau pas trop longue ni trop mousseux les rubans aux chausses. D'abord les tenues apprêtées à l'excès sont mal faites pour aller sur des quais ou tenir de longs trajets en chaise, mais il trouve peu convenable l'accoutrement de certains jeunes gens qui n'ont souci dirait-on que d'afficher l'opulence de leur père à laquelle ils ne sont pour rien. Sans le vouloir, Edmond a sculpté sa silhouette et celle-ci, pourtant bien différente de l'imposante stature de son père, est vite devenue par tous reconnaissable.

Il aime à voir comme on se découvre à son approche et s'il n'est encore pour tous les besogneux employés par son père que « Monsieur Edmond » ou parfois « le jeune Monsieur Claret-Villard », il accorde une attention sans faille à ce que le travail des uns et les négociations qu'il traite avec les autres ne souffrent ni de sa jeunesse ni de son inexpérience.

Pendant qu'il va et vient, Edmond se donne l'image d'un jeune homme œuvrant pour son père mais c'est en réalité pour lui-même qu'il met tant d'acharnement à remplacer celui-ci. Père d'ailleurs, en voyage à La Rochelle trois ou quatre fois pendant cette seconde année ne l'en félicite jamais, écoutant les yeux baissés et en faisant autre-chose, les rapports que lui fait son fils de la marche des affaires pendant son absence. Il ignore, et Edmond fait tout pour qu'il n'en sache jamais rien, que le valet noir qui reste à Bordeaux où que son maître s'en aille, est sommé par Edmond chaque soir de le rejoindre dans un cabinet de la maison et qu'il lui donne alors leçon comme lui-même en recevait naguère de son précepteur.

Le valet acquiert les rudiments de la langue aussi aisément qu'il a acquis les gestes de son état domestique. À la surprise d'Edmond, il sait compter et même apparemment faire des additions mais seulement en pensée, ne sachant écrire ni lettres ni chiffres. Edmond lui fait promettre de ne jamais prononcer un mot de français devant son père. Après quelques mois, le valet ne parle pas encore assez bien pour manier des idées générales mais déjà suffisamment pour faire une demande, émettre un souhait, exprimer un sentiment simple ou une opinion. Edmond se dit que c'est là l'essentiel pour tout homme et il n'envisage pas de poursuivre plus avant l'instruction de l'Africain tant que les circonstances ne l'exigeront pas.

S'il l'avait pu il aurait payé son ancien précepteur pour des heures de leçons et fait apprendre à lire au domestique. Mais outre que Père le saurait et en prendrait ombrage, les émoluments qu'il lui sert, même augmentés depuis quelques semaines d'un louis par mois, ne lui permettent pas d'en dégrever plus que quelques livres chaque semaine et c'est loin d'être suffisant. Le fils d’un riche peut ainsi être presque pauvre, se dit parfois Edmond.

Quant au catéchisme, cela aussi est payant. L'église est semble-t-il de ces nantis à qui il faut toujours donner. Ne serait-ce pas plutôt à l’aumônier de devoir sacrifier quelques livres pour le bénéfice d'une âme supplémentaire à ramener vers son autel ?


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