Ludwiblog

30/03/2013 - La Clepsydre marine 5

V





Edmond de plus en plus souvent pense au Dauphiné pendant le jour et durant la nuit, en rêve. Père lui avait une fois raconté l'histoire de ses ancêtres et depuis lors il n'y était jamais revenu. Une histoire bien brève en vérité.

Son arrière-grand-père Claret, agriculteur non pas pauvre mais modeste des environs d'Embrun avait épousé la fille d'un Villard qui tenait des bois de rapport plus bas dans la vallée. Les deux familles y avaient vu, l'une l'occasion de s'agrandir, l'autre celle de sauver une exploitation qui périclitait. Le fils aîné de ce mariage avait en grandissant pris l'habitude de porter les deux patronymes et avait notarié ce changement une fois majeur.

Les guerres de Richelieu contre les Milanais ont permis de vendre aux armées un peu de bois qu'elles employaient à construire des ponts ou étayer des sapes et cela a sauvé l'exploitation. Une génération plus tard le père d'Edmond lui-même ayant hérité de l'ensemble des terres familiales mais désireux de se lancer dans le commerce maritime à une époque où les routes océaniques étaient devenues plus sûres, avait tout vendu excepté la forêt et s'était installé à Bordeaux. Il laissait derrière lui un régisseur pour les bois, quelques cousins vivant au bourg et son épouse en terre sous une dalle de marbre du Queyras. Il possédait, alors qu’il traversait la France d'est en ouest, juste assez d'argent dans sa cassette pour acheter un navire à Bordeaux et embaucher un équipage. Le commerce devenait florissant et Arnolphe Claret-Villard se montra un négociant avisé. Cinq ans plus tard il rachetait l'hôtel particulier d'un magistrat décédé sans héritier et avait désormais pignon sur rue comme sur le port ; non que son entreprise eût supplanté les autres mais elle y avait fait sa place. Trois vaisseaux déjà naviguaient pour lui.


Edmond n'a gardé du Dauphiné que des souvenirs heureux, ceux de l'insouciance enfantine, et son esprit encore bien jeune regrette ces temps et ces lieux. Devenu adulte sous la férule de son père, il a d'abord écarté ces réminiscences comme inutiles mais à l'aube de ses dix-neuf ans il commence à se demander si quelque intérêt ne pourrait naître de cette simple et pure nostalgie d'enfant. Cependant, aussi impécunieux encore que manquant de l'expérience des affaires, il met provisoirement sous le boisseau les idées qui lui viennent. À toutes fins utiles il a confié à un usurier les quelques louis qu'il a mis de côté en deux ans et l'usurier lui en a promis le denier dix, ce qui fait pour chaque louis deux livres de rapport à l'année. Assez peu, mais Edmond s'est déjà convaincu qu'il n'est pas de grand édifice qui ne commence par une seule pierre. Il se soucie peu que l'usurier prête au denier deux et fasse en bénéfice cinq fois ce qu'il offre en intérêt : ainsi vont les affaires.

En fréquentant les entrepôts et les boutiques pour le service de l'entreprise de Père, Edmond a trouvé des souliers à la taille du valet noir : des savates plates et solidement cousues qui iront bien à un domestique, qui doit pouvoir courir et marcher vite en portant des charges. Il les a payées de son propre argent mais que sont quelques sols quand il y va de l'efficacité de qui travaille pour vous ? Il a pourtant dû obliger le valet à les mettre et menacer de le punir s'il continuait d'aller pieds nus.


Au début de sa vingtième année, Edmond pense avoir assez fait ses preuves dans une charge pesante, réclamant soin pour les choses, intelligence pour les gens et maîtrise de l'arithmétique, pour réclamer à son père une hausse substantielle de sa rémunération. L'ayant écouté Père le regarde comme si Edmond venait de lui annoncer le décès du Pape. Tout ce qu'il trouve à répondre, et sans trace de la moindre colère tant est immense son étonnement, tient en une simple question :

  • Et où prendrai-je l'argent ?

  • Mais Père, dans les gages que vous versiez à votre précédent valet et que vous ne versez pas à celui-ci.

  • As-tu seulement idée de ce que cela représente ? questionne à nouveau Père de plus en plus éberlué.

  • Sans doute. À quarante deniers par jour sauf les dimanches, ce sont vingt-quatre sols par semaine ou soixante-deux livres et huit sols par an, ce qui sur deux années font six louis, quatre livres et seize sols.

  • Aurais-tu le front, lui lance son père qui commence à reprendre pied, peut-être parce qu'il reconnaît son héritage dans cette aisance arithmétique, de me réclamer pour toi-même deux ans des gages de ce domestique ?

  • Non pas, Père, dit Edmond calmement. Je pense que cet argent épargné vous a été d'un grand secours et puisque vos affaires sont à présent un peu les miennes, je ne doute pas d'en avoir profité aussi de quelque façon. Je ne vous demande respectueusement que de m'accorder à compter de cette semaine les quatre livres six sols et huit deniers que vous donneriez chaque mois à un valet.


Claret-Villard regarde longuement son fils comme pour connaître un homme qui se tiendrait debout devant sa table pour la première fois. Sa main pétrit la plume qu'elle tient. Puis il baisse la tête sur quelque proposition de contrat où il était à travailler et bougonne seulement : « Nous verrons. Maintenant, va. »

Dès le lendemain Père annonce à Edmond qu'il accède à sa demande. Le garçon exulte, non sans se dire que les deux louis et douze livres de la première année, s'ils lui avaient été versés, auraient déjà rapporté cinq livres et quatre sols ; qu'ils lui en auraient encore rapporté autant pour l'année en cours et ainsi ensuite chaque année ; qu'enfin il n'a compté à son père que le montant des gages en usage deux ans plus tôt alors que dans l'intervalle, la valeur de l'argent a baissé naturellement de dix du cent ; que pour toutes ces raisons son père est encore gagnant.

Et quand lui est versée la rétribution de la semaine échue, il constate que Père a tenu promesse et dans le même temps lui a menti par omission : il a en effet oublié de lui dire qu'il augmenterait aussi le montant de sa pension, défalquée à l'avance de la somme qu'il perçoit.



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