Ludwiblog

31/03/2013 - La Clepsydre marine 6

VI





Le prêtre s'enquiert souvent du sort de ce « nègre » qui sert la maison Claret-Villard sans jamais mettre un pied dans la rue. Il ne cache pas que son souci est l'évangélisation de l'Africain.

  • Maîtrise-t-il enfin notre langue ? demande-t-il à Edmond.

  • Il l'entend mais n'en prononce pas un mot, ment le jeune homme sans vergogne. À peine s'il chante dans son réduit comme pour nous prouver qu'il peut produire des sons.

  • Alors il peut écouter la lecture des Écritures Saintes et connaître la bonne nouvelle de Jésus mort pour nous et ressuscité ?

  • Je crains bien, mon Père, qu'il n'en tire aucun profit pour son salut. Songez à ce que doivent représenter pour un être comme lui les Sept Péchés capitaux et les Dix Commandements, alors que cet être vivait sans doute chez lui comme une bête, forniquant avec toutes les femelles et peu soucieux du Mal ni du Bien.

  • J'en conviens, mais les voix du Seigneur sont impénétrables et Sa grâce peut toucher chacun. Monsieur ton père compte-t-il donc conserver éternellement sous son toit un individu à qui manque le sacrement du baptême, qui ignore que Dieu est unique et ne possède même pas un nom ?

  • Je doute que Monsieur mon père ait en vue quoi que ce soit concernant le Noir, autre qu'être servi par lui sans bourse délier. Je suis par contre certain qu'il verrait d'un très mauvais œil son domestique africain catéchisé le suivre à la messe et présenter sa langue à la communion. Quant au nom qu'il doit porter, je vous rassure, il en a bien un et il lui vient d'Afrique.


L'aumônier subjugué reste bouche bée un instant. Edmond est bien conscient qu'en parlant ainsi au prêtre, il largue définitivement les amarres du jeune garçon qu'il était naguère, écoutant sagement ses enseignements et confessant ses péchés sans en omettre aucun. Le religieux montre qu'il voit désormais un homme en face de lui. Son silence en dit long.

Edmond pourrait lui révéler qu'il raconte les Évangiles une fois par semaine et parfois deux à son domestique, mais ne sachant jusqu'où va la fidélité de l'aumônier à son père, il ne veut à aucun prix qu'une telle chose parvienne à son oreille. Il n'est d'ailleurs même pas certain que ses confessions soient toujours restées secrètes.

La vérité est bien qu'il fera tout pour éviter que le religieux et le valet ne se trouvent face à face, tant lui paraît grande la puissance de la parole divine et le pouvoir qu'un prêtre peut prendre sur un esprit, fût-il le plus primitif.

En confession il a révélé l'heureuse tractation financière qu'il a faite en se faisant payer par son père les gages du domestique, mais l'aumônier n'a même pas eu à l'absoudre et lui a dit que cela n'était pas pécher. Edmond a bien pensé à reverser tout ou partie de cette somme au valet, mais il a rejeté bientôt cette idée comme sotte : que ferait le valet de cet argent, lui qui ne peut pas même sortir de la maison faire une course pour son compte ?

Un soir il a rapporté le globe terrestre qui trône sur sa table de travail et il montre à l'Africain son périple. Très intéressé, celui-ci écoute longuement les explications et regarde le monde avec non moins d'attention, sans qu’Edmond ne sache jamais s'il a compris quoi que ce soit et si les continents sur le globe évoquent autre-chose pour lui que des dessins décoratifs. Mais le valet pose son doigt sur le Sénégal d'où Edmond lui a dit qu'il était parti, le glisse jusqu'à l'Amérique et dit : « Soixante sept jours ». Puis il le promène jusqu'aux côtes de France et dit : « Trente six jours. »

Edmond se rend compte alors que non seulement le valet sait compter, mais qu'il a également une parfaite conscience du temps qui passe. Peut-être sait-il quel jour l'on est, dans un calendrier qui serait celui de sa peuplade? Peut-être même sait-il l'âge qu'il a ?

Il a gardé des liens épistolaires avec le précepteur et il se dit qu'il est peut-être temps d'utiliser à bon escient les services de ce triste personnage, lesquels services pourraient bien n'être pas uniquement d'enseignement.


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