Ludwiblog

1/04/2013 - La Clepsydre marine 7

VII




Edmond approche vingt ans ; il a confié à l'usurier soixante louis en trois ans et ces dépôts lui ont rapporté cent vingt livres d'intérêt. Il est donc à la tête de quatre cents écus qui en rapporteront quarante de plus à la fin de l'année. Mais il n'a pas confiance en cet usurier dont les affaires ne lui semblent pas aller sainement et il aimerait trouver pour son épargne un placement à la fois plus rentable et moins risqué.

Il attend patiemment son vingtième anniversaire. Quelques jours après celui-ci, il sollicite un entretien à son père et lui demande tout à trac de lui prêter cinq cents écus.

  • Ils vous seront rendus, Père, au denier que vous jugerez bon de fixer et sous quatre mois.

  • Et depuis quand fais-tu tes propres affaires ?

  • Je n'en fais pas encore et justement cette somme serait un capital grâce auquel je pourrais m'établir.

  • Mais pourquoi diable t'établir quand ta place est ici, à ma droite jusqu'à ma mort et dans mon fauteuil ensuite ?

  • C'est, Père, que j'aimerais m'essayer à la pratique d'un autre commerce, non en substitution du vôtre mais en sus. N'y voyez-vous pas un moyen de doubler à terme le montant de la fortune familiale ?


Claret-Villard, à ces derniers mots, revoit peut-être en pensée cet homme qui était lui-même et qui abandonna une ferme prospère pour se lancer dans la traite maritime. Soupçonne-t-il une volonté pareille chez son fils ? À l'étonnement d'Edmond il lui remet la somme et à son plus grand étonnement encore, il ne lui demande rien sur l'usage qu'il compte en faire.

Edmond envoie à son ancien précepteur une longue missive dans laquelle il lui explique que son domestique nègre mérite bien, après trois années de service, d'apprendre au moins à lire et peut-être à calculer, car on sent chez lui une capacité inattendue à effectuer d'autres tâches que celles si ingrates du laquais. Il propose au précepteur de donner deux leçons par semaine à l'Africain pendant les trois années suivantes, en échange de cent écus de rémunération qu'il toucherait d'avance et en une seule fois. Cette proposition, pense Edmond, ne peut que séduire un homme vivant de peu et ne demandant qu'à dispenser son savoir à qui le réclame. Le fait d'enseigner à un sauvage peut même représenter pour lui un plaisant défi. Il faudra par contre, a-t-il précisé, venir traiter l'affaire au comptoir du port et non à la maison de ville.

Quelques jours plus tard, le précepteur ébaubi empoche une bourse de cent écus et entend un Edmond qu'il a avoué ne reconnaître qu'à peine tant il a mûri : « Laissez-moi vous donner le conseil de placer cette somme – car je suppose que vous n'en n'avez pas l'usage immédiat – chez l'usurier Untel qui sert le denier dix et constitue un solide répondant ». Le précepteur promet et pour être sûr, Edmond le fait accompagner dans l'antre de l'usurier par un manutentionnaire connaissant bien la ville, arguant du fait qu'on ne transporte pas cent cinquante livres sur soi dans Bordeaux sans prendre quelques précautions.

Presque immédiatement et par le truchement d'un comptable, il fait emprunter trois mille livres au même usurier par la compagnie de son père. L'usurier doit penser que les affaires reprennent.

Cela fait, Edmond attend deux mois. Pendant cette période, le professeur vient deux fois par semaine frapper comme jadis au guichet des Claret-Villard et Edmond a assuré son père que c'était pour lui-même et sa future affaire qu'il voulait perfectionner ses notions d'arithmétique et de géographie. À cette date on est à la moitié du terme à l'issue duquel le fils devra rembourser avec intérêt ses cinq cents écus au père.

De géographie et d'arithmétique il est bien question ! C'est de français que sont constituées les leçons qui se donnent, afin de ne pas éveiller de soupçon, dans le même cabinet où Edmond étudiait quand il avait quinze ans, à un domestique noir qui apprend vraiment très vite.



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