Ludwiblog

3/04/2013 - La Clepsydre marine 8

VIII




Les deux mois écoulés ce qui représente seize des trois-cents leçons que doit donner le professeur au domestique, Edmond déclare à celui-ci alors qu'un soir le chapeau à la main il s'apprête à prendre congé :

  • J'ai bien peur, mon cher maître, que vos excellentes leçons ne prennent fin bien plus tôt que nous ne l'espérions. En effet je viens d'apprendre que mon père envisage de vendre notre domestique comme esclave à un planteur des îles Mascareignes, et un bateau part dans trois semaines pour l'océan Indien. Vous allez donc devoir me rembourser la part de votre rétribution correspondant aux leçons qui n'auront pas été données ; mais rassurez-vous, vous pourrez conserver trente livres que je vous laisse sur les trois cents afin de vous dédommager du préjudice subi.


Le long visage du précepteur a encore pris une demi-aune. À peine s'il s'est un peu rasséréné en entendant Edmond lui promettre des leçons pour lui-même « d'ici un mois ou deux, pas davantage, et payées un bon prix ». Edmond vient d'obliger le professeur à reprendre quatre-vingts-dix écus à un usurier qui vient d'assécher son trésor par un prêt à la compagnie de son père.

Deux jours plus tard le précepteur lui rend la somme et remercie encore Edmond mais du bout des lèvres, de sa libéralité. « Il peut remercier, pense le jeune homme, car voici seize leçons qui me coûtent près de deux livres l'une, quand elles ne valent que dix sols. »

Encore un jour et il se rend lui-même chez l'usurier. En entendant Edmond lui demander de lui rembourser sur-le-champ l'intégralité ses dépôts avec les intérêts, le petit homme se décompose :

  • C'est que, mon bon maître, je viens justement de rembourser un autre de mes clients, et qu'une compagnie qui siège en ville m'a emprunté trois mille livres il y a deux mois. Cela et quelques autres choses font que mon trésor ne contient pas à l'heure actuelle la somme que vous me demandez.

  • Qu'à cela ne tienne, répond Edmond bon enfant, vous réclamerez à cette compagnie un remboursement un peu anticipé d'une partie de ce qu'elle vous doit, quitte à en rabattre un peu sur l'intérêt, et dans trois jours je reviens prendre mon argent.


L'usurier n'a rien dit. Edmond est certain qu'il a couru chez Claret-Villard pour réclamer au moins mille écus et renflouer sa caisse aux trois quarts submergée. Il se sera alors entendu répondre que la compagnie ne lui a jamais emprunté trois liards et que la reconnaissance qu'il présente est un faux. Le tampon qui l'orne a pu être volé et la signature n'est en rien celle des propriétaires, père ni fils.

Quand Edmond retourne chez l'usurier, il sait ce qu'il va y trouver. En effet, le petit homme est livide à son entrée et c'est à peine si l'on entend ce qu'il dit tant sa voix est rauque et sans timbre. Dieu seul sait comment il a réussi à regrouper huit cents écus pour rembourser celui qui espère secrètement être son dernier client. Edmond, avec une générosité dont il aura le bon goût de ne jamais se faire gloire, lui fait grâce des livres, sols et deniers terminant la somme et l'arrondit à l'écu inférieur. Avec la différence, dit-il, allez-donc boire à ma santé.

Il sait que désormais l'officine ne saurait rembourser un client de plus. Il ne reste qu'à guetter la chute du fruit. L'usurier ose répondre, mais Edmond s'apprêtait à le relancer, qu'avec ces quelques livres il n'a plus d'issue que de cesser ses paiements et faire banqueroute en risquant la prison. Edmond prend un air aussi consterné que surpris.

  • Laissez-moi vous sauver, dit-il alors au prêteur ; tiendrez-vous seulement quelques jours ?

  • Peut-être, en fermant boutique sous prétexte d'être souffrant.

  • Disons une semaine, fait Edmond. D'ailleurs j'enverrai chez vous un médecin ami de mon père qui confirmera ce bruit. Dans sept jours je serai de retour avec la somme nécessaire et cette fois c'est mon prix qui sera le vôtre : je rachète votre boutique et me charge de la faire prospérer.


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