Ludwiblog

4/04/2013 - La Clepsydre marine 9

IX




Huit jours plus tard Edmond, alourdi de l'argent qu'il a emprunté à son père, devient propriétaire d'une affaire de prêt à usure qui valait bien cinq mille livres et qu'il n'a payée que mille cinq cents en s'exclamant qu'il fait une bonne action.

Avec l'argent qui reste Edmond peut s'offrir quelques leçons particulières, comme il en avait l'idée ; qui sait d'avance ce qu'un peu de physique agrémenté d'un soupçon d'humanisme peuvent apporter à tout homme entrant en carrière ? D'ailleurs, aucun ambitieux ne devrait s'en passer : l'une peut guider ses poussées créatrices et l'autre refréner ses instincts. À l'heure dite et même en avance – chose rarissime – le pourpoint gris se présente au guichet. On s'accorde pour dix leçons, payables à la semaine et le pourpoint s'incline en remerciement.

Les calculs d'Edmond lui laissent neuf cents écus une fois l'argent rendu à son père, un peu moins en comptant l'intérêt ; l'affaire fut donc bonne. En un coup il a presque doublé son capital, il est devenu propriétaire d'une agence de prêt qui ne demande qu'à recouvrer son lustre à condition qu'elle soit bien gérée ; enfin il a montré à son père qu'il pouvait mener seul une affaire et rembourser une dette en temps.

Il n'oublie pas que dans un coin de sa pièce de travail, qu'heureusement il ne partage avec personne, gisent les trois mille écus que la société de son père prétend – avec raison – n'avoir jamais empruntés. Avec une honnêteté qui l'honore mais dont il ne se glorifiera pas davantage que de son pourboire au prêteur, Edmond rembourse cette somme détournée à son légitime propriétaire, l'officine de prêt ; c'est-à-dire en l'occurrence et depuis peu, lui-même. L'activité peut donc prendre immédiatement son nouveau départ avec cette trésorerie.

Il ne s'est pas demandé longtemps comment il pourrait diriger cette affaire même petite et travailler dans le même temps à celles de son père : le même comptable qui sur son ordre avait emprunté trois mille écus sur un faux document croit se rendre un bon service à lui-même en allant passer ses après-midi dans l'échoppe ; Edmond l'en a convaincu en lui rappelant que la reconnaissance de dette marquée d'un sceau authentique et d'une signature falsifiée n'ont pas été détruits. Mais si la menace même voilée n'avait pas suffi, Edmond aurait embauché l'usurier pour travailler dans la boutique même dont il l'avait dépossédé, et il est convaincu que celui-là non seulement aurait accepté mais lui en aurait baisé les mains. Il y eut pourtant répugné s'il avait fallu le faire car, outre que l'individu ne lui paraît pas plus sûr qu'un pont vermoulu sur un torrent furieux, il aurait dû encore le payer alors qu'en détachant cet employé de son père, il économise ce salaire.

Trois mois plus tard, Edmond peut consacrer cent cinquante livres sur les revenus de l'officine, à rénover la vieille échoppe et lui donner une enseigne qui inspire la confiance au client. Il a calculé qu'elle lui rapporterait cinquante livres par mois les mauvais mois pour commencer. Il double ainsi ses revenus et peut dire un jour à son père qui lui demande comment vont ses affaires :

  • Elles vont si bien que je vous promets de ne plus vous demander jamais d'augmenter ma rétribution.


En prononçant ces mots il jubile, non d'une indépendance financière qu'il est sur le point d'atteindre, mais de donner à son père le sentiment qu'il lui fait un présent alors même que toute cette opération s'est effectuée avec son argent et sans qu'il n'en sache rien.

L'ombre au tableau est cet aumônier à qui Edmond s'est promis de ne rien dire mais dont la fréquente présence à la maison, la complicité possible avec son père et le rôle de confesseur font une grosse pierre sous sa roue. Hors confession, il lui explique qu'il a sauvé de la banqueroute et de la prison un prêteur malchanceux en rachetant sa boutique ; rien de plus. Le prêtre l'en félicite comme d'un bienfait.

Edmond réserve sa véritable confession au curé anonyme d'une paroisse de Bordeaux où il n'a jamais auparavant posé la semelle ; il achète et brûle quelques cierges puis, après avoir payé de son argent pour une messe d'action de grâces, il récite jusqu'au dernier les pater qu'il a reçus en pénitence et en ajoute même quelques-uns, pour s'assurer d'être bien entendu de Dieu.


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