Ludwiblog

8/04/2013 - La Clepsydre marine 12

XII




N'était la dépense relative à l'achat de ce domestique, la bourse d'Edmond n'a pas souffert des douze derniers mois et au début de sa vingt-deuxième année, six cents écus et les intérêts de son placement – car il a remis son pécule dans l'officine à présent qu'elle est gérée par ses soins – ont rejoint ceux qui s'y trouvaient déjà. Les intérêts sont d'ailleurs d'autant plus importants qu'Edmond les a passés du denier dix au denier huit selon un barème qui dépend de la somme investie et dont il fait naturellement profiter ses clients les plus importants. Ainsi l'argent va-t-il à l'argent.

Au trente-et-un décembre, ce sont deux cent trente livres d'intérêt qui grossissent ainsi son pécule jusqu'à près de mille trois cents écus. Encore deux ans, calcule-t-il, et cette somme aura doublé. Dans son échoppe, le serviteur noir devenu courtier reçoit les déposants et emprunteurs chaque jour de midi à quatre heures ; il aide le matin ses maîtres et le soir rentre vite pour être présent à leur retour. Sa journée finie il peut se reposer, sauf les jours où le précepteur vient lui donner ce qu'il appelle ses pauvres leçons et ceux où Edmond lui fait lecture de la Sainte Bible ; Edmond qui, sans redouter le moment où il faudra payer un courtier pour l'agence, se félicite chaque matin de pouvoir en épargner le montant.

Il pense consacrer cependant quelques livres à faire exécuter une enseigne neuve par un ferronnier, laquelle porterait naturellement en effigie la silhouette d'un Africain et signalerait de loin sa boutique comme le coq de l'église indique le sens du vent.

Edmond a entrepris le confesseur en s'enquérant des pauvres à qui son père accorde si largement quelques livres chaque semaine. Il sous-entend que cette petite somme pourrait bien prochainement être réévaluée et attend que le bon prêtre l'en remercie. À l'instant où il s'apprête à le faire, Edmond lui coupe la parole ce qu'il n'aurait jamais osé faire quelques années plus tôt, et lui susurre :

  • Notre valet, monsieur l'abbé, souhaite à présent communier et il semble prêt à recevoir l'enseignement du Christ. Ne pourriez-vous vous charger de cela ?

  • Sans doute, mais qu'en pense Monsieur Claret-Villard ?

  • Il n'en pense rien et n'a pas à y voir, car ce serviteur désormais m'appartient et non à lui.

  • Mais ne disais-tu pas un jour que ce catéchisme pourrait ne lui servir à rien ?

  • Oui, et votre réponse fut que la grâce de Dieu tombait sur qui Il lui plaisait de la faire tomber.


Le religieux interdit qu'on retourne envers lui son propre argument avale sa salive et reprend :

  • Ne t'ai-je pas dit aussi qu'on n'était pas certain que les êtres comme lui fussent des hommes ?

  • Vous l'avez dit et j'en ai bien saisi le propos : vous vouliez me faire comprendre qu'on n'était pas certain non plus qu'ils n'en fussent pas.


Et comme le prêtre décidément désarçonné ne répond plus :

  • Voyons mon Père, ne vaut-il pas mieux procéder à l'évangélisation d'un troupeau de trois cents vaches que manquer celle d'un seul humain ?


Le bon père a l'air de se demander quel genre de catéchèse il a bien pu, sans le savoir, donner au jeune Edmond pour que l'adulte qu'il est devenu lui serve une pareille rhétorique. Il bat en retraite et argue d'un emploi du temps chargé pour ne pas donner réponse le jour-même. Avant que la porte ne se referme, Edmond a le temps de lui lancer avec un grand sourire : « Et bénissez vos pauvres de notre part, mon Père. »

Le prêtre répond qu'il n'y manquera pas et Edmond sait à cet instant qu'il est sincère.



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