Ludwiblog

10/04/2013 - La Clepsydre marine 13

XIII


Le domestique à peine revenu chaque soir de la ville où il a manipulé l'argent des Bordelais, s'empresse de changer de vêtements car on ne sert pas au sein d'une maison de maître dans la même tenue que celle avec laquelle on reçoit des clients. Les lectures évangéliques qu'Edmond lui faisait naguère ont été avantageusement remplacées par le catéchisme en due forme d'un religieux en soutane. Après six mois d'un exercice grâce auquel Edmond a pu non seulement réaliser de solides bénéfices mais aussi vérifier l'exceptionnelle capacité de son employé à tenir à jour de mémoire les comptes de son industrie, il s'adresse à lui en ces termes :
-              
Je veux dorénavant te verser un salaire et le plus tôt sera le mieux. Ton travail me rapporte actuellement tant, une somme que je fixe comme base. Dès le mois prochain, ce que tu pourras encaisser en sus de cette somme te reviendra pour moitié. Nous en ferons le calcul ensemble et je placerai ton revenu sur nos comptes, ainsi nous l'aurons tous deux sous les yeux. Lorsqu'à mon père prendra l'envie de te rendre ta liberté, tu disposeras ainsi d'un peu d'argent bien à toi qui te servira à rentrer chez les tiens si tu le souhaites, à t'établir en ville ou à acheter quelque lopin.

Le domestique s'est profondément incliné comme on lui a appris à le faire dès le premier jour de sa présence dans la maison. Edmond s'est persuadé sur le moment de sa gratitude peut-être pas infinie, mais grande en tous cas. Le serviteur ne sait encore rien de la tractation dont il a fait l'objet six mois plus tôt et se croit toujours au seul service de Père. Ignorer quel est son maître n'est-il pas un lien des plus solides pour un asservi ?
Avec cet accord, Edmond pense qu'il a bien assujetti à lui son domestique ; il sait qu'en cas de bénéfice supérieur à la moyenne il prendra pour lui-même la moitié de la différence et que dans le cas contraire il ne donnera rien. Qu'en outre, en plaçant chez lui l'argent de son employé, il le fera fructifier au denier cinq au profit de son agence c'est-à-dire au sien propre. Garder l'argent qu'on donne est encore un bon moyen de ne jamais s'appauvrir. Il reconnaît ne pas avoir tiré des Évangiles les préceptes qui lui font gouverner ainsi son entreprise, mais après tout qui a jamais dit que les Écritures fussent des traités d'économie ou de finance ?


Profitant de la bonne impression qu'il pense avoir faite, Edmond annonce à l'Africain qu'il compte le pousser bientôt à suivre l'enseignement des Pères puis à être baptisé. Edmond conserve dans l'oreille les paroles du précepteur disant que ce nègre-là méritait mieux que l'instruction médiocre que lui, Edmond, avait reçue. S'il avait eu l'esprit tourné autrement, il aurait appris à coups de pieds à ce pédant quel respect on doit à un maître blanc eu égard à un esclave noir.
Pendant ces temps d'étude où le valet africain désertera l'échoppe, il sera remplacé par le comptable de la compagnie dont Edmond ne doute pas un instant ni qu'il ne brûle d'envie de rendre encore ce service, ni qu'il ne se souvienne de certaine reconnaissance de dette falsifiée. Le comptable restera payé par Claret-Villard qui ignorera ce détachement, Edmond prenant grand soin de l'hypocondre de son père en même temps que de sa propre bourse.
Chaque soir, son service achevé, le domestique rejoint son nouveau maître au cabinet d'étude et tous deux établissent l'état d'une journée de prêts et placements. Edmond prend note du moindre détail dans un registre emprunté aux bureaux de Père, écrivant sous la dictée du valet qui déroule de mémoire sa journée de finance et d'usure. À la fin il s'agace de la facilité avec laquelle ce Noir retient tout ce qui passe par son esprit et sait calculer aussi vite des sommes, des pourcentages et des produits. Il se promet d'en savoir plus sur cet esclave ramené d'Amérique par son père et pour cela de questionner directement l'Africain dès qu'ils n'auront tous deux rien d'autre à faire. Malheureusement l'ouvrage s'accumule et ce moment tarde à venir.


Puis ce qui fut dit est fait ; Edmond, le premier mois écoulé de la nouvelle disposition, marque à son employé la moitié exacte de l'excédent de profit réalisé dans l'intervalle, naturellement réduite du montant de sa pension comme son père l'a toujours fait pour lui.

<- Page Précédente :: Page Suivante ->

Qui suis-je?

Ludwiblog publie les lundis et jeudis, depuis l'éditorial jusqu'à la fiction,en une page A4 maximum. Parfois même quelques vers. Exercice d'écriture, humour, confrontation aux regards, échanges d'idées, d'indignations et de sourires.

Amis

· BizigDu
· grossabots
· ben
· seve
· lami
· Ahaw
· Stainct
· REBRAB
· 17h27
· nox
· luisa
· mwarf