Ludwiblog

11/04/2013 - La Clepsydre marine 14

XIV




La curiosité provoquée en ville par la présence d'un Africain au guichet d'un usurier a provoqué un afflux de clients un peu supérieur à celui qu'Edmond escomptait et depuis la pose de la nouvelle enseigne, Bordeaux ne bruit que de la « Boutique au Noir ». Le succès est assuré tant que durera cette vogue et quand elle retombera, Edmond saura bien lui redonner vigueur. À vingt-deux ans le voici possédant déjà six mille livres qui lui en rapporteront dans l'année six cents, bien de quoi payer les bons Pères pour leur enseignement éclairé. Pour ce capital il commence à étudier l'idée d'un futur emploi.

Sa position aux rouages d'une société marchande, même si l'essentiel de son activité est maritime, lui permet de se faire une idée des plus précises sur les coûts des transports intérieurs, que ce soit par voie d'eau ou de route ; car enfin il faut bien vendre autour de soi les produits qu'on reçoit d'Amérique et les portes de l'entreprise ne s'ouvrent que pour des commerçants et transporteurs français ou espagnols, ces derniers au moins tant que durera la paix entre les deux pays.

Il a ainsi pu calculer le prix de son voyage en Dauphiné, un montant qu'il aurait pu tout simplement demander à son père mais justement, c'est par ce truchement qu'il ne veut pas passer. D'ailleurs, Père ne lui aurait donné que le prix d'un déplacement, or le but d'Edmond s'il retourne dans les Alpes ne sera pas d'y faire un voyage d'agrément, il vit de son travail et non de ses rentes, ni de s'y installer comme son père l'a fait à Bordeaux ; il n'irait que pour y traiter des affaires et dès lors, la somme nécessaire dépasse de beaucoup le simple cumul des parcours de diligence et celui des relais de poste où il passerait les nuits.

Il aborde un jour son père au sujet de la marche de la compagnie, dont il croit avoir remarqué dit-il, qu'elle semble stagner depuis qu'il y travaille, soit six ans. Père bougonne que les temps sont plus durs, qu'il a déjà connu d'autres moments difficiles et que les affaires des autres ne rendent pas mieux, souvent moins bien encore. Edmond, avec les précautions qu'il mettrait à marcher nu-pieds dans l'atelier d'un sculpteur, lui demande si la relance du négoce ne s'obtiendrait pas à son avis par l'ouverture d'une nouvelle branche marchande, car dans les pires temps du commerce il est toujours des produits qui se vendent bien.

  • Pour cela il faut un en-caisse qui permette d'en acquérir les moyens. Voudrais-tu vendre des farines qu'il te faudrait acheter des moulins, et c'est par l'achat d'un navire que j'ai moi-même entamé l'activité qui aujourd'hui nous fait vivre. Comptes-tu commercer du blé ou des vins, par exemple, ou bien des pierres de construction ?

  • Non, père.

  • En as-tu seulement la moindre idée ?

  • Pas encore.

  • Alors n'en parlons plus.


Malgré cet échec apparent, Edmond s'est réjoui en son for que Père l'ait laissé parler affaires avec lui sans montrer le moindre courroux et pas même un petit agacement. Il est vrai que Claret-Villard sait conserver dans les actes de négoce une relative maîtrise de soi et ne réserve ses éclats qu'à la vie domestique. Edmond reviendra bientôt à la charge auprès de lui, dès que ses projets auront pris dans son esprit un contour un peu mieux dessiné.


Une autre fois, après avoir évoqué le souvenir de sa mère, il questionne son père sur l'exploitation familiale du Dauphiné telle qu'elle était avant qu'il n'en concrétise la valeur. Père, sans montrer le moins du monde qu'il fasse un lien si mince soit-il avec le précédent débat, lui décrit plutôt aimablement l'état de ses tenures, agricoles et d'élevages pour les hautes et forestières pour les basses, ces dernières n'ayant d'ailleurs pas été vendues. Edmond est tout oreilles. Sans rien en dire, il se plaît à penser que son père a vendu les champs mais conservé les arbres, qu'il a investi ensuite dans les bateaux marchands et que les navires, à Bordeaux comme ailleurs, sont faits de bois.


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