Ludwiblog

13/04/2013 - La Clepsydre marine 15

XV




Avant de se lancer dans une aventure, il est bon de consulter un directeur de conscience, mettre son âme en paix et placer son sort aux bons soins de Dieu et de Sa Providence. Edmond lui, n'attend pas d'être sur le point de s'engager pour disposer agréablement l'église à son égard.

À sa demande l'aumônier a donc commencé de christianiser l'indigène et celui-ci semble suivre l'instruction religieuse avec la même application qu'il met à apprendre tout le reste. Il étonne d'ailleurs le prêtre en récitant d'une seule haleine la filiation d'Adam et Ève jusqu'à Jésus, généalogie qu'Edmond reconnaît lui avoir lue, une seule fois, plusieurs mois plus tôt. Au jeune homme qui vient de relire avec l'Africain la liste détaillée des clients du jour à l'échoppe, de leur dette et de leur crédit, cette récitation faite sur le même ton semblerait suspecte s'il avait la moindre méfiance pour son domestique et courtier. Il y a beau temps que de tels exploits de sa mémoire ne l'étonnent plus ; pourtant ce soir il voit en celui-ci l'occasion de questionner son valet sur son passé de sauvage. Le Noir lui raconte alors, avec ses mots, une bien surprenante histoire.

Il a été enlevé par les guerriers d'une tribu hostile pour être vendu aux blancs au profit de celle-ci, son village de cases rondes ayant été investi un matin comme par des fourmis. Lui-même avait été choisi tout enfant pour porter la mémoire du village et dès sa centième lune qui doit correspondre à peu près à l'âge de huit ans, il avait passé un moment chaque jour dans la case de l'ancien qui jusqu'alors était l'incarnation de cette mémoire et qu'il devrait un jour remplacer.

L'ancien avait commencé à lui raconter l'histoire de son peuple depuis les temps les plus reculés, en précisant qui avait épousé qui, qui était né de qui, et emplissant le récit de tous les évènements collatéraux qui ensemble forment la vie d'une tribu. À chaque séance le petit garçon qu'il était devait se remémorer et redire ce que le vieux lui avait raconté auparavant ; après cela seulement il passait à la suite, et toujours il fallait se rappeler des mariages et des enfantements en plus des guerres, chasses, mauvaises récoltes, épidémies et invasions de ravageurs.

Dix ans après l'avoir débutée, il n'était pas loin d'avoir terminé sa formation quand la traite négrière l'avait surpris dans son village d'où l'on emmenait, filles comme garçons, tous les jeunes gens et même les femmes allaitantes qui étaient enlevées avec leur bébé.

Outre cette histoire vivante, celui qui aujourd'hui sert sans jamais prononcer un mot son maître blanc, avait appris très jeune à mesurer le temps, ce qui sur ces terres lointaines est une autre des fonctions des porteurs de mémoire. Les phases de la Lune n'ont donc aucun secret pour lui et pas davantage le dénombrement des jours, des personnes ou des choses. De là lui viennent ses propensions à l'arithmétique. Il sait exactement quel est le jour présent dans une sorte d'almanach qui ne doit rien à celui des blancs, et le soir avant de céder à un sommeil plus que mérité, il récite à haute voix une part à chaque fois différente de l'histoire de son peuple afin de n'en oublier rien.

À la question d'Edmond sur l'ancienneté de ladite histoire, l'Africain répond qu'elle remonte à sept-cent quarante quatre pluies ou neuf mille cent quarante trois lunes et sept jours. Que s'il fallait la raconter d'un bout à l'autre, vingt journées pleines et sans dormir n'y suffiraient pas. Un long silence suit cette réponse.

Ainsi ces psalmodies qu'Edmond entend parfois sourdre de la soupente de l'homme, sont dans son dialecte le récit de la vie de son peuple africain, conservé avec une sorte de piété par celui qui en perpétue le souvenir du simple fait d'en avoir la charge. Cela alors même que ce peuple aujourd'hui n'existe peut-être plus, ou se trouve réduit à quelques vieillards sans valeur marchande et incapables même d'enfanter ; si tel est le cas, l'histoire que l'homme se raconte jour après jour par devoir, non seulement n'a plus de suite mais n'a même plus d'objet.

Ainsi encore, celui au sujet de qui le confesseur se pose sans fin les mêmes questions, attendant sans doute la réponse d'en-haut, connaît les nombres et l'écoulement du temps aussi bien que les docteurs des collèges qui font profession de les lui enseigner pour quatre cents livres par an.

Certes il ignorait jusqu'ici que la Terre tournât autour du Soleil mais après tout les grands-pères d'Edmond eux-mêmes le savaient-ils davantage ?



<- Page Précédente :: Page Suivante ->

Qui suis-je?

Ludwiblog publie les lundis et jeudis, depuis l'éditorial jusqu'à la fiction,en une page A4 maximum. Parfois même quelques vers. Exercice d'écriture, humour, confrontation aux regards, échanges d'idées, d'indignations et de sourires.

Amis

· BizigDu
· grossabots
· ben
· seve
· lami
· Ahaw
· Stainct
· REBRAB
· 17h27
· nox
· luisa
· mwarf