Ludwiblog

14/04/2013 - La Clepsydre marine 16

XVI




Tous les dimanches et depuis peu, le serviteur suit ses maîtres à la messe. On le fait se tenir tout debout au fin fond de la nef et sitôt l'ite entendu, il doit se réfugier dans une chapelle ou derrière une colonne pour échapper aux regards des paroissiens. Il regarde alors défiler ceux-ci dans l'allée, l'air pincé de l'hostie qu'ils ont en bouche et les plus riches paradant aux yeux des autres dans leur pourpoint emperlé. Du moins en est-il ainsi jusqu'au jour de son baptême.

Pour verser l'eau bénite sur ce front noir Edmond a choisi le même lointain curé qui l'avait confessé et absous, deux ans plus tôt, de sa première opération financière. Le valet se nomme désormais Chrétien, aucun prénom n'évoquant rien pour lui après qu'Edmond lui a fait lecture des trois-cent-cinquante que porte l'almanach. À compter de ce jour l'Africain peut s'asseoir sur les bancs de l'église avec les autres domestiques pour entendre l'office et si on s'est au début signé sur son passage en murmurant des imprécations, sa présence cesse de troubler les âmes les plus sensibles après dix ou douze dimanches.

Son instruction se poursuit et à la fin d'une année complète, Edmond a réalisé les deux souhaits qu'avaient pour son domestique le percepteur et l'aumônier : il l'a instruit de bonne science et baptisé dans la foi catholique.

Un matin, alors qu'ils reviennent tous deux de la messe en marchant derrière la chaise de Père, Edmond fait remarquer à Chrétien le cadran solaire qui orne une façade bourgeoise et lui en explique l'usage en quelques mots. Le valet considère un moment l'instrument sans rien dire et reprend sa marche derrière ses maîtres. Ce n'est que le soir qu'il questionne Edmond sur un point particulier et un seul, ce à quoi le jeune homme ne s'attendait guère. « De quoi servent, demande-t-il, ces traits et ces nombres gravés dans la pierre sous l'aiguille ? ». Edmond explique que ces divisions ont le même rôle que celles qu'on peut lire au cadran de l'horloge du clocher. L'Africain prononce alors avec un air sentencieux qu'il est bien inutile de découper en parties un temps qui toujours s'écoule continûment tel un fleuve.

Ni la phrase ni le ton n'entraînent de réponse et c'est heureux pour Edmond, qui n'aurait su quoi répliquer et n'a d'autre recours que de renvoyer le domestique au savoir des bons pères qui l'instruisent. Un instant plus tard il se rend compte qu'il pourrait bien lui aussi se tourner vers le collège et que l'ignorance du domestique n'a sur ce point d'égale que la sienne.


Chrétien sait maintenant écrire non le latin encore, ce qu'Edmond n'exige pas de lui, mais le français courant ; pourtant il ne sert toujours que de sa seule mémoire pour tenir les comptes de l'officine. De même, il maîtrise à la perfection les quatre opérations arithmétiques mais ne les utilise pas davantage. Il a appris les fêtes chrétiennes et l'histoire sainte, il sait les noms des planètes, ceux des étoiles les plus brillantes et même il pourrait désigner la Grande Ourse ; l'aire d'un carré et celle d'un cercle n'ont plus de secret pour lui et le seul travers que le bon père lui aient trouvé est sa difficulté à se servir des règles de mesure. Rarement il ne les prend pour établir une longueur ou un périmètre, comme si leur usage restait décidément hors de ses capacités, et préfère estimer ces dimensions de l’œil. Il est vrai que même ainsi il ne se trompe que de peu et ce qu'il perd alors en précision il le gagne en rapidité, petit défaut dans un collège d'apprentis mais grande qualité partout ailleurs.

Les bons pères ayant libéré leur élève, Edmond est soudain saisi d'une idée qu'il se traite de sot de n'avoir pas eue plus tôt. Même s'il doit lui en coûter, il se sent, comme jamais il ne l'a été, poussé à réaliser ce projet dont la pensée vient de lui venir comme un éclair tombe sur un toit.

Ayant rappelé le précepteur d'un mot porté par Chrétien lui-même, il lui propose une tâche qui pour n'être pas d'enseigner, est digne d'honorer qui l'exécute : mettre en écrit les sept cent quarante quatre années de l'histoire d'un peuple africain disparu ou agonisant et dont pour cette raison il faut conserver la mémoire, aujourd'hui tout entière contenue dans l'esprit du dernier d'entre eux.


<- Page Précédente :: Page Suivante ->

Qui suis-je?

Ludwiblog publie les lundis et jeudis, depuis l'éditorial jusqu'à la fiction,en une page A4 maximum. Parfois même quelques vers. Exercice d'écriture, humour, confrontation aux regards, échanges d'idées, d'indignations et de sourires.

Amis

· BizigDu
· grossabots
· ben
· seve
· lami
· Ahaw
· Stainct
· REBRAB
· 17h27
· nox
· luisa
· mwarf