Ludwiblog

15/04/2013 - La Clepsydre marine 17

XVII




Le professeur d'abord décline, avançant d'être très occupé par ailleurs par des élèves qui pour n'avoir pas le prestige de la maison Claret-Villard n'en sont pas moins fort honorables et, ajoute-t-il comme on jette une pierre dans un puits, généreux dans leurs rétributions. Edmond saisit ce demi-mot et précise, ayant préparé cette notule à l'avance, que le travail se ferait chez son père et que les repas de l'écrivain s'ajouteraient au prix légitime de son travail. D'ailleurs la rédaction se tiendrait aux heures de soir sans oblitérer celles où le précepteur donne ses leçons dans les autres maisons, qu'on ne lui propose donc pas de réduire.

Ce point et la prime alimentaire qui serait de toute façon prise sur le train de la maison paternelle ont l'heur de séduire enfin le précepteur dont la figure semble chaque année à Edmond s'allonger, au même rythme que s'élime son pourpoint et s'émince la semelle de ses souliers. L'état de sa garde-robe incite d'ailleurs Edmond à se demander ce que le professeur peut bien faire de tout l'argent qu'on lui donne en salaires.

Il calcule ce que cette œuvre d'écriture lui coûtera : un peu moins que ce qu'il donnait aux bons pères pour l'instruction de Chrétien. Il pourra donc s'offrir ce petit luxe en interrompant l'enseignement du domestique qui de toute façon en sait à présent bien assez ; ce qui sera de reste servira à fournir papier, plumes et encre à l'écrivain, et même de temps en temps un sucre d'orge pour adoucir sa peine de travailler bien tard.


L'enseignement du valet et ce travail de rédaction grèvent toutefois assez les finances d'Edmond pour qu'il repousse le projet qu'il avait en Dauphiné et qui, il se l'avoue, n'est pas mûr. Cependant, la dernière année a été fructueuse et sa ligne de compte affiche à présent neuf mille livres. Trois mille écus qui sembleront bientôt suffisants, non par eux-mêmes, mais en ce qu'il pourra arguer de les posséder au moment d'aller en emprunter trois mille autres à son père.

Le compte de Chrétien quant à lui, affiche le produit d'une année de son travail. Edmond lui fait miroiter les cinquante livres inscrites à son nom en sachant qu'à un courtier même débutant, il aurait donné au moins le triple. Chrétien ne semble, au petit désappointement d'Edmond, ni ébloui de cette somme ni particulièrement reconnaissant du sort que lui a fait la maison Claret-Villard. Mais le jeune homme s'est habitué à ce que son employé africain mette si peu en avant ses sentiments.

Edmond croit un jour faire plaisir à Chrétien en l'emmenant sur le port voir un navire au déchargement. Debout l'un près de l'autre, le grand valet noir un peu en retrait de l'épaule de son maître et cachant son visage sombre dans l'ombre de son chapeau, ils observent les manœuvres des gabiers amenant les voiles, puis les opérations portuaires. Ils voient débarquer du navire des passagers richement vêtus et des chevaux, puis des bestiaux, des cages pleines de volailles, et des caisses, et des barils, et des ballots. Pour chaque sorte d'article, Chrétien demande à Edmond ce qu'il croit qu'elle contient et ce que son contenu doit valoir en argent. Edmond, qui connaît par cœur cette partie pour la bonne raison qu'il en patronne depuis sept ans le transport et les échanges, le renseigne. À mi-temps de ce déchargement, un navire d'une autre compagnie largue les amarres pour l'Amérique.

Quand ils repartent, Chrétien marchant un peu derrière son maître lui rapporte nombre pour nombre tous les paquets et tonneaux transportés par le bateau ; il a tout compté, jusqu'à la plus petite caisse. Et pour terminer il lance à Edmond la somme de trois cent douze mille cinq cents livres que vaut ce chargement, ce qui ne compte pas la solde de son équipage.

Edmond médusé se félicite d'abord que Chrétien qui va derrière lui ne puisse rien lire sur son visage. Puis il chasse avec une sorte de dépit l'idée que son valet est bien capable, s'il continue à faire ainsi son éducation commerciale, d'estimer à trois livres près la fortune de son maître et de lui demander ensuite les comptes de ses propres rétributions. L'idée chassée, elle revient quand même.



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