Ludwiblog

16/04/2013 - La Clepsydre marine 18

XVIII




Les affaires de la religion classées, la question du savoir laïque résolue au mieux du moins provisoirement, Edmond se détourne un peu du sort de son domestique, non sans s'assurer que le travail d'écriture avance convenablement, ce qui est le cas au prix de visites quotidiennes de l'écrivain chez lui. Ne sont en effet libres que les soirées du samedi parce qu'il faut prendre le temps de se reposer et celles des dimanches parce que c'est le jour du Seigneur : même si les leçons de catéchisme ne lui ont rien coûté de sonnant, Edmond se dit qu'il ne peut pas encourager son domestique à aller contre elles sitôt apprises. Il obligerait même volontiers l’Africain à faire maigre le vendredi en plus de suivre le carême, mais ce serait une contrainte bien abstraite : ce que son père donne de viande à sa domesticité en une semaine ne nourrirait pas un chat pour une journée.

Il s'est peu à peu résolu à souffrir le coût et le désagrément d'un long voyage pour atteindre au but qu'il désire. De même qu'au temps où il a racheté la boutique du prêteur, il fait un pari sur l'avenir, avec cependant en supplément dans son bagage la confiance née d'un premier succès. À vingt-quatre ans il possède bien neuf mille livres, un capital qui lui permettrait de vivre de sa rente à condition de loger toujours chez son père pour éviter le train d'une maison qui soit à lui. Il y répugne pourtant, bien moins par souci de ne pas être une charge, que parce que son ambition est tout autre et plus élevée.

Sa conscience le tourmente un peu de devoir le début de son succès en finance à la présence à son service d'un être possédant le savoir de son esclave africain, acheté pour un prix devenu, au vu de ce qu'il a appris, dérisoire. La morale chrétienne n'y est d'ailleurs pour rien : il ne se pose la question qu'en termes commerciaux ; il est facile de fixer le prix d'un esclave par le bénéfice qu'on espère tirer de son travail, mais le savoir et qui sait peut-être même les pensées et sentiments de cet esclave, puisque Chrétien est la preuve vivante que les nègres en sont capables, n'ont aucune contre-valeur marchande. Or comment commercer de ce qui n'a pas de prix ?

Après un mois d'écriture, le précepteur écrivain déclare avoir rempli quatre-vingts feuillets de l'« histoire des nègres », comme il nomme ce qu'il est train de rédiger, mais que ne sachant pas du tout en quelle année cette histoire a pu commencer, il est incapable de prévoir en quels temps il en aura fini. Edmond lui répond que cette histoire, Chrétien le lui a dit précisément, a débuté deux générations avant que le Pape Innocent n'appelle à la Première Croisade.

Le précepteur regarde Edmond dans les yeux en ayant l'air de chercher quelque-chose à dire, mais lui dont le métier est de parler n'y parvient pas. C'est le lendemain, peut-être après avoir passé quelque temps à effectuer et vérifier des calculs, que la longue figure triste se tourne à nouveau vers Edmond pour l'assurer qu'au rythme où ils vont et à condition de n'être jamais malades ni l'un ni l'autre, Chrétien et lui-même arriveront au terme de la rédaction dans un peu moins de trois années. La figure s'allonge encore en disant ces mots.

L'écrivain précise qu'ils ne peuvent en une séance d'une heure balayer plus d'un an de généalogie, le vocabulaire de Chrétien étant encore bien pauvre pour tout exprimer dans notre langue et trop de choses devant être précisées au prix de nombreuses questions et réponses ; au rebours, il ne compte plus tout ce qui dans la vie d'un Noir ne correspond à rien dans l'univers d'un sujet du roi Louis. Les relations entre les êtres, les règles de vie et les coutumes sont si divers qu'une transcription littérale est le plus souvent impossible. Edmond le renvoie à Marco Polo et lui demande s'il est tombé de la dernière pluie pour prétendre découvrir de telles différences entre deux peuples si distants. « C'est que, objecte alors le précepteur, Polo décrivait des sociétés humaines alors que l'Afrique, au sud du désert, n'est réputée occupée que par des groupes animaux. »

- Vous changerez d'avis et votre enseignement y gagnera, lui rétorque Edmond d'un ton sec. Au reste, y passeriez-vous votre vie, vous viendrez au bout de cette tâche et s'il vous arrivait de mourir sans l'avoir finie, je trouverais aussitôt un autre pour la reprendre. Ce que Chrétien a passé dix mille heures à apprendre par cœur, nous pouvons bien nous, en prendre quelques-unes pour l'écrire.

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