Ludwiblog

17/04/2013 - La Clepsydre marine 19

XIX




  • J'avais craint d'abord que mon projet ne m'entraîne dans des dépenses jusqu'à hauteur de dix mille écus, malheureusement je ne dispose pas d'une telle somme et je me serais trouvé stupide d'imaginer vous l'emprunter...


Ainsi Edmond aborde-t-il son père un matin en début d'été. Il a choisi son heure : pas trop tôt, afin que l'humeur paternelle ne se ressente pas trop des mauvais services de sa domesticité ; pas trop tard dans la journée, pour qu'elle ne souffre pas du mauvais travail des employés de la compagnie ; pas trop près du dîner pour que la faim n'excite pas l'impatience de Père ; non plus juste après celui-ci pour que la digestion n'entame pas son attention. Dix heures ont juste sonné aux cloches de la cathédrale toute proche ; Edmond vient de faire porter à son père par un comptable la bonne nouvelle d'une heureuse transaction, qu'il connaît depuis la veille mais a gardée pour ce moment ; il sait que le bon vent d'aujourd'hui ne mettra pas d'obstacle au départ du prochain navire. Il pense avoir ainsi mis toutes les chances de son côté. Pourtant, en entendant parler de dix mille écus, Claret-Villard s'est levé d'un bond et a saisi son chapeau.

  • J'ai à faire, a-t-il dit.

  • Mais, poursuit Edmond comme s'il n'avait rien vu, en comptant les choses au plus juste je n'arrive plus qu'à douze mille livres et même un peu moins si mes affaires se font vite et m'évitent de séjourner trop longtemps. De cette somme je possède déjà la moitié ce qui réduit celle que je me permets de vous demander à seulement deux mille écus.


Claret-Villard s'est rassis. « Deux mille écus sont une somme », dit-il. Edmond entend par cette phrase que son père est sans doute prêt à écouter l'affaire pour peu que le profit soit à proportion de la mise.

  • Et quatre mille une autre encore, enchaîne-t-il avec audace pour rappeler à son père que le risque, c'est surtout lui qui s'apprête à le prendre.

  • Et quel projet comptes-tu engager avec ces douze mille livres ?

  • J'espère faire déboucher, Père, le bois de votre forêt des Alpes et faire rendre à celle-ci le triple de ce qu'elles rapportent aujourd'hui bon an mal an. Je n'en dis pas plus pour n'éveiller chez vous ni espoirs démesurés ni craintes sans fondement.

  • Mais que diable feras-tu de quatre mille écus ?

  • Il me faudra m'absenter six mois dont quatre en Dauphiné et deux en coûteux et interminables voyages. Cela nécessitera une garde-robe adaptée aux journées de calèche et nuits en auberges, ainsi que des armes pour protéger mes biens. Je ne puis, de reste, partir seul et aurai besoin d'un secrétaire qui soit aussi mon valet et que je devrai non seulement nourrir et loger, mais aussi rétribuer chaque jour de Dieu ; car dans un tel déplacement l'homme devra être à mon service sans regarder aux dimanches ni aux fêtes. Comptez dix sols par jour pendant six mois et voici déjà près de cent livres, en salaire seulement. Puisque deux voyageurs qui dorment et se nourrissent dépensent quatre livres par jour chacun, ce sont encore mille cinq cent livres à prévoir. Habits pour deux, bagages, armes, pourboires qu'il faudra bien donner, voilà bientôt deux mille livres parties ; et pensez que je devrai me loger en Dauphiné avec mon laquais pendant quatre mois.

  • Mais le reste ?

  • Le reste est pour traiter l'affaire sur place ; cependant j'envisage de prélever sur ce reste un dédommagement pour vous, afin que mon absence durant six mois ne lèse pas vos intérêts.


Ce dernier argument touche visiblement Claret-Villard à l'escarcelle. Il ne prononce que son fameux « Nous verrons », ce qui est sa façon à lui d'accepter un marché qu'on lui offre.



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