Ludwiblog

23/04/2013 - La Clepsydre marine 22 & 23 (2e partie)

XXII




Avant de quitter Bordeaux Edmond se confesse, assiste à la messe, communie, brûle un cierge à Saint Christophe et se fait enseigner comment charger un pistolet.

Riche d'une nouvelle garde-robe il fait don au professeur de quelques vieux pourpoints et chausses, non sans en avoir auparavant fait découdre les ornements de perles et les galons d'argent. La longue figure s'éclaire comme d'un arc-en-ciel à ces présents, offerts après le retour des deux mille livres ; capital infime mais qui permet au précepteur de percevoir une rente égale au demi salaire d'un ouvrier. « Vos leçons en sus et vous voilà redevenu un petit bourgeois », lui lance Edmond en manière de boutade. Le regain de fierté sur le visage oblong lui rappelle combien son ancien précepteur a peu l'esprit à rire et prend toujours au sens premier ce qui est à entendre au second.

L'écrivain l'assure que ses travaux d'écriture vont leur train. D'après ses estimations Chrétien et lui doivent en être à l'époque de Philippe-Auguste.

  • Pourquoi, suggère alors Edmond subitement frappé d’une idée, ne pas signifier à votre ancien élève les événements principaux de l'histoire de l'Europe et faire ainsi échange de savoirs ? Nous gravons la mémoire de son peuple, il apprend le destin des nôtres. Pensez-y pendant que je suis absent ! Moi, j'ai d'autres fers au feu.


Edmond se sent prêt au départ pour autant que son échoppe d'usure continue de fonctionner grâce aux bons soins de Chrétien. À son retour si tout va bien, elle aura produit mille cinq cents livres de bénéfices sans qu'il n'ait à y rien faire. Les sommes qui demeurent chez les courtiers feront courir un intérêt, de même que les trois mille écus détournés qui cinq ans après en font déjà près de six mille. Satisfait de s'enrichir ainsi sans travailler, Edmond est impatient de s'activer pour s'enrichir plus encore. Cependant, il sait que si son projet en Dauphiné ne se concrétise pas ou se montre infructueux, il perdra à rembourser sa dette la moitié de son bien actuel.

Mais son esprit n'est pas que chiffres. Il se plaît à penser alors qu'il grimpe dans cette voiture de poste dont les chevaux vont l'emporter de relais en relais à la vitesse de quatre lieues pour chaque heure, qu'un triste professeur désargenté et un esclave noir procèdent ensemble à la rédaction de l'histoire entière d'un peuple d'Afrique qui ne connaît pas l'écriture. De cette narration ne pourrait-il pas quelque jour et au prix d'un talent qu'on y mettrait, sortir un ouvrage imprimé ?

La voiture file. Edmond et deux autres voyageurs y sont installés au mieux, une place restant libre. Assis à l'arrière mais au-dehors et tenant son chapeau pour lui épargner la malice du vent, la frêle silhouette de son secrétaire et domestique ballote au gré des cahots. Sur la figure de cet homme on lit clairement un mélange d'inquiétude et d'agacement, et le laquais d'un autre voyageur assis près de lui doit attribuer l'une et l'autre au souci qu'il se fait pour son chapeau. Edmond sait la vraie raison des peurs de son suivant : il quitte Bordeaux pour la première fois, craint qu'un mandat ne le poursuive à travers les provinces, se plaint d'un intérêt de vingt du cent qui l'enchaîne à son nouveau maître et se dit qu'il aurait mieux fait de continuer à se nourrir de rogatons dans un galetas que risquer mille morts sur les routes.

Dans les malles d'Edmond, six cents louis d'or ; dans sa bourse, trente livres pour les premiers jours du voyage, et quarante sols dans celle du valet.

Edmond l'a nommé « Simon » sans connaître son véritable prénom : puisque ce prénom quel qu'il soit n'a pas été donné en baptême chrétien, il est libre de lui en attribuer un autre si cela le chante. L'intéressé s'est récrié, mais Edmond l'a menacé des exempts.

Le parcours les fait passer par Agen et Montauban, puis Castres, Béziers, Nîmes et Montélimar ; dans chaque ville notable Edmond s'enquiert d'un usurier et il fait déposer par Simon vingt louis, qu'il sera aise de retrouver lors du retour et qui seront autant qu'il ne se fera pas voler par une attaque de brigands. À Nîmes cependant il n'en fait rien, pour ne pas risquer de confier sans le savoir quatre cents livres à un huguenot. Reste à ne pas se faire voler par Simon lui-même ; mais le secrétaire est encore trop occupé à se cacher des hommes du roi et des argousins des procureurs et il est pour le moment et jusqu'aux Alpes, le dernier des soucis d'Edmond.





XXIII




La répugnance d'Edmond pour les voyages trouve jour après jour à se nourrir des ornières, des haltes qu'il faut toujours faire, de la saleté des auberges, de la chaleur insupportable de la voiture, de la poussière dont au soir on est couvert, de la pluie qui noie les routes, de l'odeur des autres voyageurs, de la grossièreté des postillons et de la démesure du royaume de France.

De Bordeaux jusqu'à Gap ne sont-ce pas deux cents lieues ? Certains jours il n'en parcourt que dix ou douze. Au moins Edmond est maître de son itinéraire comme de sa destination et peut si l'envie lui en prend, faire arrêt une journée pleine dans un lieu plus agréable ; il réserve pourtant cette possibilité pour le voyage du retour qu'il espère riche non encore d'écus sonnants, mais d'espérances. Il a laissé derrière lui depuis longtemps le pays cathare, remonté le Rhône sur trente lieues en empruntant, il le sait, les voies des anciens romains. Dès Orange les Alpes lointaines et bleues se profilent par-delà les crinières des chevaux puis à main droite, et Edmond ne peut guère en détacher les yeux malgré la poussière qui en trouble la vue.

Au quatorzième jour il atteint Crest et au quinzième, Die. Cette dernière ville n'est accessible qu'après avoir remonté pendant une journée entière un étroit défilé de montagnes dont le voyageur n'aperçoit pas les cimes tant celles-ci sont aigües et leurs pentes, abruptes. La route en est si mauvaise qu'en bien des endroits les occupants doivent descendre pour délester la diligence et lui permettre des traverser les fondrières sans risquer de briser un essieu. À la fin Edmond marche devant la voiture malgré le soleil de plomb. Il porte toujours accrochés à sa ceinture ses pistolets chargés et le long de sa botte gauche une dague effilée dans un étui de cuir d'Espagne ; de ces choses qu'on n'oublierait en aucune occasion d'emporter, tout en priant Dieu chaque jour qui passe, de n'avoir à en user jamais.

On est sorti du défilé en entrant dans une large et merveilleuse vallée resplendissant de soleil sous un ciel bleu sombre et la vue portait alors si loin dans l'air pur qu'on aurait pu voir un aigle survoler les monts. Une impressionnante montagne aux falaises claires surplombe cette vallée qui semble à l'image de l’Éden de la Bible. Un doux vent la rafraîchit et fait frissonner les saules, des vignes en tapissent la plaine à perte de vue, une rivière cristalline la traverse en murmurant et un bourg de pierres blanches en occupe le cœur. Ce bourg est ceint de remparts, qu'on dirait faits davantage pour être contemplés que pour vraiment défendre la ville. Telle est Die.

Edmond se dit qu'il lui faudra au retour passer dans cette cité un jour au moins pour s'y complaire et un autre pour y voir quelle affaire il pourrait y fonder.

Après Luc, c'est une route pire que la précédente, mais par cette route aucune diligence ne va. Il faut à Edmond lancer son secrétaire par la ville pour y chercher une voiture à louer et un cocher pour la conduire. Au moins dans cette dernière étape n'aura-t-il pas à souffrir les odeurs ni les mots orduriers, la chaleur quant à elle se faisant moins forte à mesure que la route s'élève. Restent les cahots et la poussière. La voiture, une petite patache aux sièges durs et sans suspension, est une torture à faire avouer des faux-monnayeurs et Edmond se demande pourquoi l'on perd temps et argent à fabriquer pour la question de ces malandrins des instruments sophistiqués, quand un simple trajet dans cette caisse de bois à roues pourrait leur arracher la confession de fautes même qu'ils n'ont pas commises.

Partis de Luc au soleil levant, Edmond et son secrétaire parviennent à Aspres à la nuit, le cheval aussi rompu qu'eux-mêmes. Peut-être seront-ils à Gap le lendemain si la bête ne crève pas. Le conducteur veut rentrer, Edmond lui graisse la main ; Simon pleure, Edmond lui rappelle que les exempts sont à Gap aussi bien qu'à Bordeaux.

Encore deux jours et ils sont devant Embrun. Apercevant enfin la Durance, le jeune homme rêve de s'y tremper comme un enfant. Il s'en retient mais fait tout de même arrêter la patache sur sa rive en vue de la ville, et contemple un long moment la rivière de ses jeunes années. Puis n'y tenant plus il laisse là ses vêtements et s'y plonge tout nu, au grand effroi de Simon qui crie qu'on n'attrape pas autrement la peste, la goutte et toutes sortes de fièvres y compris quartaine et quintaine.


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