Ludwiblog

29/04/2013 - La Clepsydre marine 24 & 25

XXIV




Edmond se fait conduire à la seule auberge digne de ce nom hors d'Embrun sans en être trop loin. Il la trouve acceptable pour son confort et remarquable pour la vue qu'on a des montagnes. Ces monts pourtant fort élevés ont des pentes immenses mais modérées dans leur inclinaison, ce qui permet au soleil de baigner largement la vallée ; leur pied est couvert de forêts et Edmond se demande en voyant celles-ci quelle est la part qu'en possède son père.

Au souper l'aubergiste lui annonce qu'il couchera seul dans sa chambre. Edmond s'en réjouit ouvertement car depuis son départ de Bordeaux, cette occurrence n'est pas arrivée une seule fois. À Simon qui prétend partager cette pièce en tant que son secrétaire, Edmond répond que le soir venu il n'est plus qu'un valet et qu'un valet dort à l'étable ; que d'ailleurs il aura dans le foin des bêtes la même chance que lui dans son lit, celle d'y coucher seul sans être importuné d'odeurs étrangères ni de ronflements. Simon rétorque qu'en matière de parfums, une étable vaut bien une chambre d'auberge et que des vaches bruissent la nuit bien davantage que des humains.

L'esprit pratique d'Edmond n'envie rien à celui de son secrétaire : il met fin à la discussion en proposant à Simon de payer de ses sols une chambre contigüe à la sienne, ce qui, outre le confort procuré audit Simon, permettrait à son maître de l'appeler à toute heure de la nuit quelle qu'en serait la raison. Le valet se tait. Il couchera à l'étable.

Edmond se fait donner un bain chaud qu'une servante pas trop mal tournée lui monte des cuisines à grand renfort de seaux d'eau fumants, avec lesquels il l'entend peiner dans l'escalier. À l'invite qu'il lui fait de terminer son service de façon moins pénible et de s'essouffler pour autre-chose que des seaux à porter, elle s'enfuit.

Le lendemain Edmond lance son valet redevenu secrétaire à la recherche des bois Claret-Villard qu'un notaire, en ayant consulté ses registres, saura bien désigner sur une carte. Lui-même se renseigne du presbytère et se rend aussitôt chez le curé.

                  • Je connais des Claret, lui dit le saint homme pas trop vieux encore et la soutane pas trop rouilleuse ni rapiécée, et des Vilard j'en connais bien aussi.

  • La plupart sont des cousins car je porte les deux noms, étant né ici-même d'un Arnolphe Claret-Villard qui tenait des terres de rapport à partir d'Embrun en montant. Je recherche ces cousins pour affaire et serais obligé si vous me donniez les adresses de ceux nés dans la paroisse.


Une rude journée attend Edmond, qui loue une monture à l'auberge pour ne pas avoir à faire à pied les distances allant du bourg aux hameaux où demeurent certains cousins. Non que ces distances soient longues chacune, mais leur addition pourrait bien approcher les sept ou huit lieues qui seront mieux faites au pas d'un cheval. Il doit visiter aujourd'hui six maisons et il a pris soin de serrer dans une poche quelques louis car on ne sait jamais quel service on peut être amené à demander aux gens, fussent-ils des cousins.

Ce sont en tout quatre Claret et deux Villard qu'il va visiter. En vérité ces cousins-là sont assez éloignés de lui mais son grand-père n'ayant eu d'enfant que des filles excepté Arnolphe, Edmond n'a pas de germain dans la vallée. Quant aux cousines, elles portent à l'heure présente des noms d'épouses et si l'usage permet qu'on toque à la porte d'un cognat mâle et maître chez lui, on n'en ferait pas autant chez une femme mariée.

Le premier des Vilard est apothicaire et vit au-dessus de son échoppe. Ses ongles sont colorés des pommades qu'il prépare à longueur de jour et son teint fait soupçonner qu'il ne se porte pas mieux que ses clients. Le second, artisan, reste à quart de lieue des remparts d'Embrun. Il taille et remoule des lames de faux et hors l'été, des couteaux et des haches. Il n'est pas riche mais il possède une mule avec laquelle il fait ses tournées. Les deux autres sont paysans et ne roulent pas sur l'or. D'autres Vilard eux aussi louent des terres à ferme et tirent le diable par la queue.

« Ce cousinage, se dit Edmond, à moins qu'il ne dissimule quelque magot, ne possède pas tout ensemble le dixième de ce que je tiens à Bordeaux. »




XXV




Au soir du premier jour, Edmond confère avec son secrétaire et comme celui-ci est encore dans l'exercice de cette fonction, la conférence se tient dans la chambre. Il sera temps quand elle sera finie que Simon redevenu valet redescende dormir aux étables.

  • Qu'en est-il de tes recherches ? demande Edmond au secrétaire.

  • Le notaire m'a pris de haut, vêtu comme je suis. Mais au nom de Claret-Villard, il a bien voulu se rappeler qui est Monsieur votre père et surtout qui il était : c'est ce même notaire qui a acté voici quinze ans la vente de ses terres agricoles.

  • Il doit être bien vieux.

  • Il l'est et marche avec deux cannes mais la tête est encore bien là, et n'est-ce pas tout ce qu'on demande a un notaire ? Il m'a fait ouvrir ses registres par un scribe et l'homme à la plume a fait l'état complet de ces forêts que votre père possède et qui sont au nombre de quatre.

  • Quatre ? Je n'ai jamais entendu parler que d'une seule.

  • C'est que Monsieur votre père faisait en paroles de ces quatre terres un bien unique, « sa » forêt. Il reste qu'elles sont bien quatre et séparées de plusieurs lieues.

  • As-tu bien noté leur emplacement ?

  • Sur une feuille que voici et à l'encre afin que l'écriture ne s'en efface pas. J'en suis d'ailleurs redevable au scribe. Après que j'ai écrit avec soin la place de ces bois et comment y accéder, le notaire m'a montré leur emplacement sur une carte et j'ai également recopié celle-ci pour ses grandes lignes. Deux des forêts sont au sud d'Embrun comme vous le voyez, et deux sont à l'ouest en allant vers La Bastide.

  • Mais c'est bien loin !

  • Sans doute. Cela fini je me suis fait dire où reste le régisseur dont vous m'avez parlé. Il est à Chorges, qui est un bourg à peu près à égale distance des quatre possessions. J'ai son nom là, regardez : Reynaud, Pierre. On nous l'indiquera, m'a-t-on assuré. Il est assez connu pour employer aussi bien les bûcherons qui abattent vos arbres et les charretiers qui les transportent.

  • Nous le verrons demain et lui demanderons comment vont nos bois.

  • Demain ? Mais Chorges est à plus de cinq lieues !

  • La belle affaire, nous ferons donc cinq lieues le matin et cinq l'après-midi.

  • Mais je n'ai jamais marché une telle distance !

  • Moi non plus et qui te parle de marcher ? J'ai loué une rosse pour deux liards par jour et elle n'en vaut pas plus, mais je suis certain qu'elle se fera une joie de me mener à Chorges et de m'en ramener, en échange d'un picotin que tu lui donneras.

  • Mais moi ?

  • Toi ! Tu loueras un baudet pour deux fois moins au propriétaire de la rosse que je t'indiquerai et l'homme te remerciera encore.

  • Alors j'espère que vous ne vous mettrez pas à galoper devant moi car jamais de ma vie je ne suis monté sur un baudet pas plus que sur toute autre bête.

  • Ne t'inquiète pas : je monte moi-même fort mal et ne maîtrise que la première allure. Ma plus grande peur est d'avoir l'air d'un Quichotte pendant que tu feras de l'âne comme Sancho Pança. Mais voyons maintenant ma journée : j'ai visité six cousins et les ai trouvés tous pauvres bien que dignes et pour ces deux raisons prêts à accepter une affaire ; à tous j'ai dit qui j'étais, à tous j'ai dit que j'allais visiter tous les autres, et à aucun je n'ai révélé le vrai but de ma démarche.

  • Je n'en suis pas étonné, coupe Simon, vous ne me l'avez pas dit à moi non plus.

  • Ainsi, poursuit Edmond malgré cette interruption, le bruit courra vite qu'un Claret-Villard est revenu sur les pas de ses ancêtres et le lieu de sa naissance, mais pas un mot ne sera dit sur ce qu'il compte y traiter.



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