Ludwiblog

1/05/2013 - La Clepsydre marine 26 & 27

XXVI



Edmond poursuit en expliquant qu'il a passé une demi-heure chez chacun de ses cousins, sauf l'artisan qui n'y était pas ; tous lui ont offert à boire à sa façon, c'était chez l'apothicaire un sirop de plantes au miel, du vin chez le mieux loti des paysans et de l'eau claire du puits chez les autres. À tous il a posé benoîtement la question du logement, comme s'il n'était pas déjà descendu dans une auberge à Embrun, et il a attendu qu'on lui propose de l'héberger au titre de son cousinage. Seul l'apothicaire est allé dans ce sens, disant qu'il vivait seul avec son épouse dans la maison de ses pères et que la place n'y manquait pas. Edmond a parlé d'un dédommagement car il aime décidément ce mot, et le cousin aux ongles colorés lui a répondu qu'il n'en serait pas question. Edmond a insisté pour qu'au moins il paie sa nourriture et ils sont tombés d'accord sur deux sols par jour. Ce sont six de moins que ce que coûte l'auberge et s'ils doivent loger ainsi quatre mois Simon et lui, ce seront trente-six livres épargnées. Edmond précise que pour ce prix son valet partagera une chambre avec l'apprenti, ce qui sera pour lui un notable progrès eu égard aux vaches et au foin.

Le secrétaire profite qu'Edmond se taise un instant pour proposer qu'il lui donne ces quatre sols en salaire et Edmond, en répondant « Nous verrons », se dit que son père donnait par ces deux mots son accord quand pour lui-même c'est le contraire. « Nous ne déménagerons cependant que dans deux jours, précise Edmond, puisque demain nous serons à Chorges et qu'après-demain ne sera pas de trop pour que tu prépares nos malles à ce changement d'adresse. »

Les deux jours de délai qu'il décrète ainsi nécessaires avant de quitter l'auberge laisseront bien un instant pour lutiner la servante et qui sait, en obtenir un peu plus qu'un bain chaud. Ladite servante semble s'apprivoiser un peu. Edmond renvoie son secrétaire qui redevient donc immédiatement domestique, et lui ordonne de lui faire préparer, comme la veille, un bain.

Il est content de sa journée. Le bruit de sa présence va désormais circuler et il y compte bien ; il a mis de son côté la précieuse habileté d'un apothicaire dont les préparations peuvent servir à tout, mais aussi le savoir qu'il détient de qui est malade dans la paroisse et de qui ne l'est pas. Le notaire sait qu'il est ici et doit avoir conservé un bon souvenir de son père, pour avoir traité moyennant d'importants honoraires une grosse affaire foncière en son nom. Quant au curé, récemment nommé sans doute et qui n'a connu des Claret-Villard ni le père ni le fils, il ne tardera pas à voir quel bon catholique est le second ; d'ailleurs ce dimanche Edmond entendra la messe et donnera deux deniers au culte : un pour lui-même et l'autre pour Simon qui l'attendra sur le parvis. L'israélite aura fait ses dévotions la veille et il méritera ainsi deux fois son paradis.

Edmond est content surtout d'une idée qui l'a frappé juste avant d'aller visiter ses cousins : puisque les louis qui lui restent – environ quatre cents – sont mal gardés à l'auberge dans une cache dont un voleur astucieux réduirait facilement les défenses, il faut qu'il trouve à sa réserve un domicile digne de confiance. Il a donc proposé à chacun de ses cousins de leur confier une somme, comme il leur ferait un prêt, somme dont ils useraient à leur gré à condition qu'ils la lui rendent intacte après quatre mois ; qu'un des paysans achète par exemple une vache, il vendra son lait pendant tout ce temps et revendra la vache à l'échéance, le bénéfice du lait restant pour lui. Edmond n'a pas parlé du moindre intérêt, et il a attendu la réponse des cousins : tous ont accepté l'offre sans que leur regard ne s'écarte un moment vers un coin de la pièce comme c'est le cas d'ordinaire à qui réfléchit. Tous sauf l'apothicaire à qui l'offre n'a pas été faite, et le taillandier qui n’était pas chez lui.

Edmond a fait son choix : ils n'auront rien. On ne confie pas son or à des gens qui en sont si friands. Ne reste à voir que le taillandier, qu'il faudra bien trouver ; mais si, ainsi qu'il le pense, ce dernier cousin va à messe comme lui-même, ils se rencontreront à la sortie de l’église et feront alors connaissance. De tout cela non plus Edmond n'a rien dit au secrétaire, car celui-ci est aussi son valet et de ces affaires délicates et privées on ne parle par à un domestique.

Pourtant il lui reste une visite à faire. Ce sera pour demain au petit jour avant d'aller à Chorges pendant que Simon, encore valet à cette heure, amènera les deux montures à l'auberge.





XXVII




Le soleil n'a pas débordé des montagnes quand Edmond quitte l'auberge en manteau pour cette dernière visite. Il traverse Embrun vers la cathédrale et a tôt fait de l'atteindre. Il en fait le tour et va jusqu'au cimetière dont il se souvient de l'emplacement mieux que de la disposition des tombes : voilà treize ans qu'il n'y est entré.

Son regard glisse sur les sépultures récentes et bien entretenues pour s'attarder sur celles à qui le temps a commencé à faire injure. Après quinze minutes de recherches patientes et alors qu'il commence à craindre que la concession n'ait été perdue, le voici devant la tombe de sa mère. D'abord il est envahi d'une émotion et d'une peine immenses, et les souvenirs lui reviennent en foule de cette personne chérie alors qu'elle était vivante. Puis, ses yeux voient de nouveau devant lui et il se scandalise de l'état de la pierre elle-même. Recouverte de mousses dans ce coin ombreux du cimetière, poussiéreuse et noircie aux endroits libres de ces mousses, bancale, la tombe est indigne. Il faudra, se dit-il, remédier à cela et le plus tôt sera le mieux.

N'étant ni une Claret ni une Villard, sa mère ne bénéficie après sa mort d'aucun des égards que ses chers cousins rendraient à un parent de souche. Edmond prie un peu l'âme de la défunte de l'aider et soutenir dans les actions délicates qu'il s'apprête à entreprendre ; il ne prie pas pour le repos de cette âme dont il ne doute pas un instant. Après quoi, sa main écarte un peu les mousses pour dégager les lettres de son nom, puis il quitte le cimetière et remet son chapeau.

Voilà Edmond et son secrétaire en route pour Chorges. Ils auraient mieux fait de partir plus tôt car c'est jour de marché à Embrun et la route de Gap qu'ils doivent prendre est encombrée des voitures des marchands. Cela les retarde assez pour qu'après une heure et ayant consulté le croquis sommaire dessiné par Simon, ils décident – ou plutôt Edmond décide – de prendre tel chemin qui les mènera si Dieu le veut aux premières forêts paternelles. Après demi-heure aux pas des bêtes, les y voilà.

Un désordre complet règne dans les bois. Ils doutent même de pouvoir atteindre les possessions familiales tant le chemin est difficile, creusé de fondrières pleines d'eau et coupées de troncs abattus, la plupart par la dernière tempête mais non tous. Edmond se demande même comment on extraira du bois d'un pareil entremêlement. Enfin ils parviennent aux limites de la parcelle, du moins si l'on en croit le plan. Deux arbres, de part et d'autre du chemin, sont marqués à la peinture. Faut-il y voir le soin du sieur Reynaud, Pierre, régisseur ?

Les essences sont de pins, de sapins mais aussi de quelques chênes. Le terrain est en pente douce et le sol, sous l'épais tapis de feuilles et d'aiguilles, est un mélange léger de calcaire et d'humus. Un tel support est naturellement drainé et la forêt, excepté le fait que les bûcherons en ont oublié l'existence, est saine. Le propriétaire ayant vu l'essentiel, maître et valet rebroussent chemin tant bien que mal vers la route de Chorges.

Les alouettes les accompagnent de leur pépiement incessant. Le paysage est d'une paisible grandeur mais Edmond s'en émeut soudain, mais ne sait s'il faut attribuer son sentiment à la seule beauté des lieux ou à l'amour d'enfant qu'il leur porte.

Il n'a pas à se poser la question bien longtemps : d'un bosquet qu'ils traversent surgissent quatre silhouettes armées de gourdins. Simon pousse un hurlement d'effroi et saute du dos de son âne comme pour fuir. Edmond saisit immédiatement un pistolet et tire sur un des hommes, mais effrayé plus encore que Simon, le cheval lève de l'avant et fait tomber son cavalier. Dans la chute, le second pistolet quitte la ceinture d'Edmond et tombant sur sa crosse roule dans la poussière. Alors Simon, revenu, bondit sur lui, s'en saisit et abat raide celui qui levait son gourdin sur Edmond. Les deux autres hésitent, Edmond indemne s'est relevé et sort sa dague. L'affrontement n'est plus qu'à deux contre deux et une lame d'acier brille au soleil ; c'est assez pour que le courage manque aux vagabonds mal armés qui s'enfuient, emportant deux blessés. Retournés au bosquet l'un lance : « Laissez-nous nos amis et partez ».

Les voyageurs de demandent rien d'autre, et Edmond se dira en marchant qu'il lui faudra apprendre bientôt à Simon à recharger un pistolet, ce savoir pouvant décidément être utile à un secrétaire et même à un valet.


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