Ludwiblog

3/05/2013 - La Clepsydre marine, 28 & 29

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XXVIII


Avoir traversé d'occident en orient tout le royaume pour être attaqué par des malandrins à portée d'arquebuse des terres familiales, semble à Edmond un défi du sort. Il en rumine l'amertume tout au long des trois lieues qu'il lui reste à faire jusqu'à Chorges.

Plus tard on lui expliquera que les voleurs attaquent parfois les marchands sur cette route de d’Aix à l'Italie et que pour cette raison, l'on conseille aux voyageurs d'éviter celle-ci les jours de marché à Embrun. Edmond remerciera de cet avertissement donné après-coup. Les voleurs en question ne sont d'ailleurs pas de vrais brigands mais de pauvres hères originaires des vallées voisines, poussés à la rapine par la misère et encouragés par le désordre des temps. La nouvelle que deux d'entre eux aient été blessés, tués peut-être, va sans doute apaiser pour quelques mois ce bout de route où les attaquent ne sont pas rares.

Edmond, son secrétaire et leur monture arrivent en vue de Chorges.

Le jeune homme peine à réaliser qu'il doit la vie peut-être et la bourse à coup sûr, à ce petit homme craintif qui a fait preuve d'un à-propos et d'un courage dont peu auraient été capables. Même si le secrétaire est resté après son exploit longuement tremblant et incapable de parler, la pensée de ce qu'il vient de faire et l'image de sa courte silhouette bondissant vers le pistolet hante Edmond jusqu'au terme de leur marche et sur le retour encore. Mais au-delà d'une reconnaissance naturelle du sauvé pour son sauveur, Edmond sait qu'il portera désormais sur Simon un regard différent, où la condescendance aura fait place à un respect proche de la méfiance.

Le secrétaire, une fois remis, geint que cet incident ne pourra en cas d'enquête que mettre la police sur ses traces ; Edmond lui ordonne de ne pas oublier qu'il est sous sa protection, mais le jeune homme aussitôt trouve ce rappel de sa part non seulement inutile mais malvenu après ce qui vient de se produire.

Chorges est une petite ville située au bord d'une grande route et ceintes de grasses prairies où les bovins se comptent par douzaines. Edmond et son secrétaire s'y mettent en quête du sieur Reynaud, régisseur de bois, et ne sont pas longs à se faire indiquer sa maison, une grosse bâtisse au crépi écaillé sur la route du Laus. L'homme pourrait bien être sorti, mais non, il est présent et à faire ses comptes, répond une servante. On le fait venir ; petit, frêle et toute jeunesse enfuie, il est en robe de chambre à plus d'onze heures, le bonnet de nuit à la main. Edmond se présente comme le fils de Monsieur Arnolphe Claret-Villard. L'homme bafouille qu'il va passer une tenue appropriée à recevoir chez lui une personne de cette qualité mais Edmond l'en dissuade : le temps presse et Embrun n'est pas tout proche. Au moins le sieur Reynaud consent-il à lâcher son bonnet.

  • J'ai la douleur, commence Edmond une fois assis, de vous apprendre le décès de mon père, événement pénible qui, outre qu'il me prive de son affection, me fait aujourd'hui et en tant que son héritier, votre employeur.


Aux lèvres du vieux monte une patenôtre mais on le fait taire.

  • J'ai besoin, lui dit Edmond, et mon secrétaire verra cela avec le vôtre, de l'état précis de mes forêts et de leur rapport sur les quatre dernières années. Votre compte-rendu devra me parvenir sous sept jours à compter de demain, à l'adresse de l'apothicaire Claret, à Embrun.

  • Sept jours ? suffoque l'homme en saisissant à nouveau son bonnet.

  • Cela vous pose-t-il quelque difficulté ? Il est vrai que vous semblez crouler sous la tâche...

  • C'est que précisément, je n'ai pas de secrétaire et fais tout moi-même.

  • Tout ? et Edmond se penche un peu vers l'homme. Tout quoi, exactement ? J'arrive à l'instant de mes bois et n'y ai pas trouvé le moindre bûcheron. C'est bien pourtant la saison des coupes ? Pensez-vous que la vue de ces gens ait pu m'être obstruée par le désordre des troncs ?

  • Les bûcherons, Monsieur, sont aux bois du Laus.

  • Excellente nouvelle. Dès que je serai sorti d'ici, vous courrez leur donner votre encouragement et les sols que voici que j'ai préparés pour eux. Et sitôt revenu vous vous remettrez à vos comptes auxquels on m'a dit que vous travailliez déjà, dans une hâte qui vous a empêché d'endosser vos vêtements. La chance fait que nous ne vous avons pas surpris au bain sinon nous vous aurions sans doute trouvé nu.


Le régisseur se serait visiblement attendu à ce que brûlent à la fois ses quatre forêts, davantage qu'à une visite de son lointain employeur. Il ne peut que balbutier que Monsieur aura son rapport au jour dit mais ajoute, penaud, que pour ce qui est d'aller voir ses bûcherons, il est bien tard aujourd'hui.

  • Je raillais, dit Edmond. J'imagine que si vous deviez vous rendre sur mes terres pour y faire votre travail, vous partiriez à l'aube comme nous l'avons fait, mon secrétaire et moi. Gardez les sols, vous les donnerez à vos gens en sus de leur salaire. Mais dites, vous avez bien une idée de ce que rapportent mes bois dans une année ordinaire ?

  • Oui, Monsieur, j'en ai une idée, et ce rapport est bien petit. Les guerres intérieures n'ont pas avantagé le commerce du bois plus qu'ils n'ont fait des autres et je vis chaque année dans l'espoir que l'an qui suit, notre jeune roi saura remettre de l'ordre aux affaires du royaume.

  • Oubliez la politique, lâchez voter bonnet et parlez-moi de la rente.

  • Elle est modeste et inégale mais permet de rémunérer le régisseur et les ouvriers. Le bénéfice, moins de deux cents livres et parfois presque rien, est envoyé à Bordeaux. Heureusement nous n'abattons qu'à la commande et nous ne payons pas de bûcherons à ne rien faire. Mais d'autres exploitants les emploient ce qui fait qu'aux saisons des coupes, la main-d’œuvre vient à manquer.

  • Comment ces bûcherons travaillent-ils ?

  • Avec les instruments qui leur appartiennent.

  • Quels débouchés trouvez-vous aux troncs que vous abattez ?

  • Nos arbres servent essentiellement à la construction et aux meubles. Je les fais charroyer jusqu'à Lyon et Grenoble et parfois Marseille par Sisteron, ou Turin par le pas de Suse.

  • À quel titre vos convoyeurs vous prennent-ils ces bois ?

  • Je les leur vends, et ils les revendent à leur tour aux scieurs de long qui sont en ville.


Edmond se tait un long moment. Puis il laisse le vieil homme aller s'habiller de façon convenable pour, dit-il, avoir avec lui une discussion où l'on examinerait le détail des choses. « Mais, lance-t-il à Reynaud, ne dînez-vous pas ? »

  • Oui, répond le régisseur, et je vous prie d'être nos hôtes.

  • « Vos » hôtes ?

  • Oui Monsieur, à ma fille et à moi.


Le dîner est frugal mais la vue de la jeune fille qu'on a assise en face d'Edmond lui tient lieu à la fois de plat et de dessert. Installé à la haute place, il ne la perd pas des yeux et d'ailleurs son secrétaire non plus. « Les châtaignes remontent la Durance, les fruits la descendent, » lui dit Reynaud comme pour vanter les produits du pays qu'il a fait servir à la fin du repas. Il y a donc des châtaigniers en aval, pense Edmond.


Ils quittent Chorges vers trois heures. Une fois remonté en selle et sur la route d'Embrun, Edmond fait venir à sa hauteur le baudet de son secrétaire.

  • Ce fut encore, lui dit-il, une journée pleine d'enseignements. Nous connaissons désormais les choses allant bien dans notre exploitation de même que celles qui y vont mal. Je pense avoir une idée assez précise de qu'il me faut faire pour pousser les unes et empêcher les autres.

  • Mais pourquoi, questionne Simon, avoir déclaré à cet homme que votre père était mort ?

  • Pour aller vite. Lui décrire le détail de ma démarche aurait pris un temps dont j'ai mieux usé à l'écouter qu'à lui parler. D'ailleurs ces forêts qu'il exploite me reviendront de toute manière et avec cette fausse nouvelle je n'ai pris d'avance que de quinze ou vingt ans. Pourtant, de toutes les informations qu'il m'a données, je t'avoue que la présence sous son toit de cette fille aussi jolie que discrète est de loin la plus intéressante.





XXIX




Ils ne font sur le retour aucune mauvaise rencontre. À peine si la route porte encore au lieu de l'embuscade les traces noirâtres du sang séché. Ces traces filent jusqu'au bas-côté et s'enfoncent dans les fourrés qui bordent le sous-bois. Dieu sait où les hommes sont partis mais à ce moment, alors que la frayeur de l'attaque est passée, Edmond a pour eux plus de pitié que de haine.

Il presse le pas en vue d'Embrun alors que le soleil s'incline derrière eux et allonge leurs ombres sur la route. Simon se plaint que le baudet peine à suivre. Edmond lui a confié un pistolet et lorsqu'il s'est récrié qu'un juif n'avait pas le droit de porter une arme, Edmond lui a répondu qu'un juif qui ne fait pas le Sabbat n'est pas un vrai juif.

Ils détellent à Embrun quand le soleil se couche. Edmond alors signale à son secrétaire qu'il est libre de faire son Sabbat jusqu'au lendemain et que c'est pour cela qu'il a un peu poussé son cheval sur la route. Simon le remercie et Edmond lui reprend immédiatement le pistolet, arme qu'un juif qui fait le Shabbat, dit-il, a encore moins de raison de porter qu'un valet. La figure que fait Simon après cette explication confirme à Edmond qu'un employeur a beaucoup à gagner s'il entretient une bonne confusion dans l'esprit de ses employés.

Reste que le lendemain, Edmond sera sans personnel puisqu'il ne peut accorder le Shabbat à son secrétaire sans l'accorder aussi à son valet, à moins de vouloir pousser la confusion à un point qui risquerait de la rendre improductive. Qu'à cela ne tienne, il est prêt à donner un jour de gages à la servante de l'auberge et la débaucher pour la journée, puisque de toute façon les clients y sont rares. Quant au déménagement, il fait savoir à l'apothicaire en passant chez lui, qu'il est repoussé d'une journée sans lui en donner la raison : il n'ose pas arguer du Shabbat dans cette région qui a déjà eu bien du mal à retrouver la paix entre catholiques et protestants.

C'est cependant Simon qui, au milieu de la journée et alors qu'il prend à Edmond des envies de promenades à pied, va trouver son maître et le questionne comme s'il était son associé :

  • Ai-je bien compris, demande-t-il, que les forêts de votre père rapportent assez pour payer les gens mais pas davantage ?

  • J'en ai peur, et je vois que tu nous as bien écoutés.

  • Mais alors, que sert-il de les conserver ? N'aurait-il pas meilleur compte à les vendre ? Il n'y perdrait rien mais y gagnerait l'économie du souci qu'il en prend.

  • C'est justement, figure-toi, la pensée qui le travaillait quand nous avons quitté Bordeaux. En partant je l'ai devancé et dès lundi je ferai en sorte qu'aucun ordre de vente ne puisse plus désormais parvenir au notaire sans être passé auparavant par moi.

  • Et qu'en feriez-vous ?

  • Je l'intercepterais et il n'arriverait jamais à son destinataire. Quant au régisseur Reynaud, il croit mon père mort et ne cherchera pas à le joindre. Le notaire le pourrait sans doute, mais je compte bien agir aussi pour que l'homme de loi envoie à mon père, au plus tôt, des nouvelles de ses terres qui le dissuadent de les mettre en vente.

  • Mais que pense votre père de votre démarche ?

  • Il en sait le fond mais en ignore les mécanismes, comme il ignore ton existence, celle de mon échoppe de prêt et en général ne sait rien d'aucune de mes intentions. Accompagne-moi chez l'apothicaire si tu le veux, afin que nous puissions continuer à parler.

  • Me direz-vous votre projet ?

  • Pas plus qu'à quiconque. Tu l'apprendras plus tard et pas à pas.


Si l'on excepte cette visite chez le cousin aux pommades, le samedi d'Edmond est presque oisif, celui du secrétaire aussi comme c'est la règle chez les siens. Edmond met donc son temps libre à profit pour mieux faire la connaissance de la servante. Le lendemain étant dimanche, leur seul travail sera d'aller à la messe pour Edmond, et pour le valet de rester sur le parvis pour y attendre son maître en jetant sans cesse des regards de droite et de gauche pour prévenir l’arrivée d'éventuels exempts, qu’il continue de redouter autant qu'un marin craint l’orage.


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