Ludwiblog

6/05/2013 - La Clepsydre marine, 30 & 31

XXX




Edmond entend la messe avec ferveur et il s'est mis au dernier rang comme pour respecter les habitudes des fidèles du lieu, alors qu'en fait il souhaite observer cette population sans qu'elle ne le voie. Simon se tient à bonne distance de l'église, comme s'il ne voulait pas être gagné par une forme de contagion. À la fin Edmond, dans le brouhaha des bancs que l'on quitte, demande au premier venu : « Dites-moi brave homme, le taillandier Claret est-il ici ? » On lui indique une sorte de colosse qui remonte un des bas-côtés. Edmond va vers lui et l'aborde, se présente en trois mots et devant la trogne souriante que fait l'autre, l'invite à l'auberge y boire un bon coup entre cousins et « parler ensemble de deux ou trois choses ». Le taillandier renvoie à la maison femme et enfants et suit Edmond qui fait un geste à son secrétaire.

  • J'ai entendu parler de toi, dit l'homme d'une grosse voix en regardant Edmond droit dans les yeux. Monsieur Arnolphe n'a pas quitté le diocèse depuis assez longtemps que son souvenir ait pu déjà s'envoler. Et je crois bien t'avoir vu cavaler sur les chemins quand tu n'avais que dix ans et que j'étais l'apprenti de mon père. D'ailleurs, depuis quelques jours la nouvelle de ton retour a presque fait le tour des foyers.

  • Presque ?

  • Je ne connais pas tout le monde, mais mon métier, comme celui du médecin, m'emmène partout et les gens me parlent. J'étais hier chez des Villard du hameau qui m'ont dit avoir eu ta visite.

  • Ils ont dit vrai, j'ai fait le tour de mon cousinage et tu es le dernier que j'avais à rencontrer.

  • Mais pourquoi ces visites en plus du retour au pays ?

  • Les affaires, mon cousin, les affaires. En particulier celles que mon père possède encore pas loin d'ici, mais pas seulement.


Sur cette phrase un court silence s'établit dont on profite pour lamper une gorgée de vin, Simon comme les autres. Le secrétaire ne cesse de fixer l'artisan mais celui-ci n'en semble pas gêné.

  • Et de quelles affaires voudrais-tu parler avec un homme simple comme moi, toi qui voyages depuis Bordeaux comme on va au bourg et dont les habits sentent le bourgeois à deux lieues ?

  • Que sais-tu faire ? dit Edmond en répondant à une question par une question.

  • Tailler les outils et les affûter.

  • Parfait. Pourrais-tu tailler pour moi un couteau muni d'une lame de six pouces et facile à dissimuler dans une jambière ?

  • Sous deux jours.

  • Tu me le livreras chez ton cousin l'apothicaire, le connais-tu ?

  • Cet empoisonneur me commande souvent des instruments tranchants pour découper ses préparations. Je lui fais le demi-prix comme à un cousin qu'il est.

  • À moi tu feras le prix normal, j'y tiens, et si comme j'en suis sûr je suis content de ton travail, tu auras de ma part d'autres commandes, plus importantes. Je paie d'avance.

  • Pour un couteau tel que tu as dit, ce sont quatre sols et huit deniers.

  • Voici cinq sols et avec les quatre deniers qui restent, tu achèteras des pâtes de coing à tes enfants. Ton gobelet est sur mon compte. Affaire faite ?

  • Affaire faite. Appelle-moi Jean-Baptiste.

  • Appelle-moi Edmond.


« As-tu remarqué, dit le jeune homme à son secrétaire alors qu'ils se séparent sur le pas de porte de l'auberge, que mon cousin Jean-Baptiste m'a tutoyé d'emblée ? Tous les autres m'avaient donné à qui-mieux-mieux du « vous » et du « Monsieur ».

  • Qu'avez-vous besoin d'un couteau ? demande Simon en guise de réponse.

  • Moi, aucun...





XXXI




Edmond se dit qu'il vient de réussir d'une pierre deux coups : d'une main il confie à son valet une arme blanche, moins susceptible qu'un pistolet de faire tomber un homme de loin ; de l'autre il éprouve, chez son cousin d'une toise de haut, à la fois la finesse de l'ouvrage et la capacité à tenir une parole. Et le tout, se dit-il, pour cinq sols et trois gobelets de vin.

Pendant que le valet emplit les malles, Edmond condescend à divertir la soubrette. L'apothicaire lui a parlé la veille des framboises de la Haute-Durance et des stations où l'on en trouve, et il entreprend d'y conduire la jeune fille avec deux paniers. De framboises ils ne rapporteront guère.

Le lundi voit s'achever la première semaine d'Edmond à Embrun. Il laisse Simon défaire chez l'apothicaire les ballots qu'il a faits à l'auberge, et s'en va rendre visite au notaire. L'homme de loi âgé mais très droit le reçoit à demi assis dans un haut fauteuil dont les bras portent deux cannes. « Heureusement les affaires viennent à moi et non à elles » plaisante-t-il, ce qui pour un notaire est chose rare.

Edmond se présente à lui comme un acheteur de terres boisées venu exprès de Nice. Il dit s'être informé sur les forêts que le sieur Claret-Villard possède autour de Chorges. C'est lui qui a envoyé la semaine passée un secrétaire se faisant passer pour celui de son fils. Que l'honorable maître veuille bien excuser cette petite imposture, mais en matière de foncier il faut savoir dissimuler ses intentions, les scribes n'étant pas tous discrets.

  • Les miens sont tenus au secret le plus strict, répond l'honorable homme de loi. Je vous pardonne volontiers car on voit tant de malhonnêteté en ces époques troublées, mais je souhaite que votre présence en personne soit le signe que vous ne traitez plus désormais en dissimulant.

  • Je désire acheter ces forêts, dit Edmond, car le bruit court que le roi de Piémont engagera bientôt un vaste chantier de routes, mais surtout de ponts puisque le comté de Nice est montagneux comme vous le savez. Des ponts de bois tout neufs pour aller de Nice jusqu'à Turin d'un côté et de l'autre à Gènes, doivent réclamer qu'on débite des milliers de troncs, et le chantier est sur cinq ans. Avec ces terres, dit Edmond, et la connaissance que j'ai avant les autres de ce projet, je fournirai en billons la moitié des chantiers piémontais, à moins que je n'attende que la nouvelle soit connue pour revendre ces forêts au triple. Dans tous les cas, un joli bénéfice, mais à réaliser en toute discrétion.

  • Parfait, qu'attendez-vous de mon étude ?


Edmond lance alors au notaire une offre à faire au propriétaire Monsieur Claret-Villard de Bordeaux, et il donne un chiffre inférieur de moitié pour la valeur des terres que Reynaud lui a dite. Le notaire sourcille.

  • Je crains, Monsieur, que cette offre ne soit trop basse pour retenir son attention.

  • Alors je l'augmenterai d'un dixième mais pas plus, car c'est le prix où je paierais les mêmes terres en Piémont.

  • Mais le bois français est meilleur, Monsieur.

  • C'est vrai mais il est plus éloigné, et la valeur du foncier de rapport en France souffre beaucoup, vous ne l'ignorez pas, de l'état déplorable des routes auquel s'ajoute, je l'ai appris récemment, les dangers des attaques de brigands. Dans six mois Monsieur Claret-Villard ne trouvera pas un acheteur pour lui payer vingt livres un arpent de ses bois quand j'en offre quarante.

  • Je n'en juge pas, et me contenterai de lui faire porter votre offre.


Edmond rit encore en racontant l'épisode à Simon : il a proposé au vieux notaire d'acheter des terres qui lui appartiennent presque déjà, dans le seul but de dissuader son père de les vendre lui-même. Simon veut bien, mais n'est-ce pas par politesse, en rire avec lui.

Leurs chambres sont prêtes chez l'apothicaire et le valet a fait la connaissance de l'apprenti dont il partagera la pièce. Le soir, Edmond sourit encore en pensant à son père qui recevra sous un mois, d'un négociant piémontais qui n'existe pas, une offre d'achat à vil prix pour des terres qu'il n'avait déjà pas vendues douze ans plus tôt, quand elles avaient quatre fois la valeur qu'il en offre.


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