Ludwiblog

8/05/2013 - La Clepsydre marine, 32 & 33

XXXII




Le mardi, en fin d'après-midi, Edmond qui l'attendait reçoit la visite du taillandier venu comme promis lui livrer son couteau. Une occasion pour les trois cousins de boire ensemble derrière l'officine, un peu à l'écart des relents médicamenteux. Jean-Baptiste refuse de sa grosse voix le sirop qu'on lui propose, déclare qu'il n'est pas malade et qu'un homme en bonne santé boit du vin. L'artisan exhibe la lame. Fine et brillante, dotée d'un beau manche sculpté, elle plaît à Edmond qui cependant demande :

  • Est-elle aiguisée ?

  • Elle aurait raison d'un quartier de viande crue comme de saindoux.

  • Alors il faut l'adoucir, car ce couteau n'étant pas pour moi-même, je veux qu'il fasse peur plus qu'il ne ferait mal.

  • Combien payez-vous cette merveille ? demande l'apothicaire.

  • Cinq sols, répond Edmond bien vite pour devancer Jean-Baptiste, et encore : notre cousin m'a fait un bon prix.


L'on boit, puis Edmond lance : « quel beau trio nous faisons ! Vous, avec vos potions qui pourraient tuer une vache si on les dosait sans précaution, toi avec tes lames, et moi... » Edmond montre sous son pourpoint la crosse du pistolet qui ne le quitte jamais. Il ne plaisante qu'à demi et raconte à ses cousins l'embuscade de l'autre jour.

  1. - Pareille chose ne m'arriverait pas, dit le taillandier. Personne ne s'approche de moi pour m'occire en sachant que ma mule transporte assez d'instruments tranchants pour embrocher toute une escouade.

  2. - Justement, dit Edmond, as-tu déjà pensé au temps que tu passes sur les routes ?

  3. - La moitié de la journée.

  4. - Et cela, alors que notre cousin prépare et vend ses mixtures sans bouger de sa maison, ce qui fait que chaque minute de son temps lui est payée.

  5. - Que veux-tu dire ?

  6. - Que tu gagnerais deux fois plus en travaillant chez toi.

  7. - Je le sais bien, me prends-tu pour une bête ? Mais la pratique ne vient pas à ma boutique pour la bonne raison que je n'en ai pas. C'est donc moi qui vais la chercher.

  8. - Parlons-en donc, mais pas ici. Tu n’as pas d’échoppe mais tu as une maison. M’y recevrais-tu ?


Le lendemain même, car Edmond ne veut pas laisser passer un jour sans avancer d'un pas, il est chez le taillandier dont la petite maison aux pierres jointes d'un mauvais ciment est jouxtée d'un appentis qui recèle sans doute son atelier. La femme du maître a fait toilette avec un sarrau neuf mais les deux enfants sont pieds nus.

Edmond et l'artisan devisent longuement, car plus la discussion avance, plus le premier se convainc qu'on peut faire toute confiance au second. On veut le retenir à dîner ; il refuse. On dit qu'entre cousins on ne fait pas de ces façons. Il décline encore mais se propose à venir le lendemain, accompagné de son secrétaire et d'une bonne bouteille de vin.

Le jeudi, Edmond ayant de nouveau loué une rosse, remonte chez le taillandier accompagné de son secrétaire pour une visite bien plus officielle que ne l'était celle de la veille. Simon transporte la bouteille de vin et une autre de sirop pour les enfants. Avant de souper on parle affaires. Edmond garde un œil sur le secrétaire pendant qu'il résume et rappelle ce que lui-même et Jean-Baptiste se sont dit la veille. Encore une fois, la tête de Simon vaut son pesant de sequins : si Edmond comme il l'espère reprend la gestion des forêts familiales, il offre au taillandier d'équiper en cognées et en passe-partout tous les bûcherons de la vallée depuis Embrun jusqu'au Laus ; en outre, si les commandes de bois augmentent, il pense racheter les échoppes des autres taillandiers et créer un monopole des outils qu'il confierait à Jean-Baptiste. La mise de fonds initiale viendrait de ses propres louis.



XXXIII




Edmond a dû vaincre les réticences du taillandier, ce qui aurait achevé de lever les siennes s'il en avait eu.

  • Te rends-tu compte, lui a-t-il dit, que tu pourras tailler des outils de bûcheronnage pour ainsi dire toute l'année au lieu de te contenter pendant l'hiver de sculpter des manches de bois ? Poinçonne les lames et les cognées de ta marque, et toutes tes fabrications s'en ressentiront.


À l'objection de l'artisan selon laquelle il ne pourrait fabriquer autant en quantité s'il ne restait pas toute la journée dans son échoppe, Edmond avait sa réponse prête :

  • Écoute, j'ai avec moi quelques louis que je réserve à l'usage le plus pertinent que je trouverai. Or il semble que je l'aie trouvé. Je t'en confie cent, ils seront bien gardés et d'autant mieux si tu les places dans la construction ou l'achat d'une petite maison et sa boutique à Chorges, ou près de là.

  • Une maison !

  • Avec vingt-cinq louis de plus, tu renouvelles ton matériel et t'achètes un bon cheval et une carriole.

  • Mais que ferais-je d'un cheval et d'une carriole si je tiens une échoppe ?

  • Tu les confies à un apprenti dont tu fais un ouvrier en un an, et il se trouvera bien huit ou dix louis sur les soixante-quinze pour lui donner salaire.


Jean-Baptiste paraît perplexe mais un homme bon a bien moins de méfiance qu'un filou. Sa dernière objection est pour ses confrères de la vallée.

  • Mais que deviendront tous ces gens à qui je prendrais petit à petit tout le travail ?

  • Ils travailleront pour toi et n'en seront pas plus malheureux. Ils n'auront de tâche supplémentaire que d'appliquer un coup de ton poinçon sur leurs lames, et je te fais le pari qu'une fois l'affaire lancée, les taillandiers d'ici jusqu'à Gap se battront pour pouvoir le faire. Fais-leur payer ce droit six deniers sur chaque lame et calcule ton gain à l'année.

  • En quoi donc suis-je plus méritant qu'un autre ?

  • Tu ne l'es pas, mais tu as d'irremplaçables atouts : tu es honnête et franc, tu ne penses pas qu'à l'argent, tu travailles bien, tu vas à la messe et tu ne bois que du vin coupé d'eau. Ce sont là qualités ordinaires pour un chrétien, hélas par les temps qui courent elles sont devenues assez rares pour faire d'un homme comme les autres une sorte de parangon.

  • Un parangon ?

  • Un modèle. De plus, et c'est l'essentiel, tu es cousin d'un homme à l'aise en finance et entreprenant en idées. Mais oublie un peu tes scrupules présents, si la question est de réussir dans ce que tu fais : ni mon père Arnolphe ni les Claret, gros paysans qui nous ont précédés, n'ont rien fait autrement. Quel âge a ton enfant le plus grand ?

  • Dix ans.

  • Encore quatre et il pourra apprendre ton métier. Quatre ans, c'est justement le temps que je me donne pour réaliser et aboutir mes projets, mais si les choses s'organisent d'elles-mêmes au train où je les ai engagées, il n'en faudra pas deux. Si j'étais toi, je commencerais à former mon fils dès demain et ce soir serait encore mieux.


Edmond a ponctué ce conseil d'un clin d’œil. Mais la fierté de l'artisan avait rattrapé celui-ci :

  • Je ne vis pas de charité.

  • Qui t'en parle ? Pas un liard de ceux que je te prête qui ne me sera remboursable, et avec intérêt encore. Je fais des affaires, gagner de l'argent en est toujours la fin. Seulement si la chose se fait, elle t'engagera comme elle m'engage, et le projet est si complexe qu'aucun des rouages que j'aurai mis en mouvement ne devra faire défaut si peu que ce soit.


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