Ludwiblog

6/04/2013 - La Clepsydre marine 11

XI




Edmond n'a pas laissé le professeur lui répondre que le latin est toujours porteur d'une philosophie sur le monde qui ne se démodera pas ; que sans doute on vient de démontrer que la Terre tourne, ce qu'Aristote n'avait pas dit, mais que ce n'était là qu'écorner la science classique et non la remettre en cause au fond. Ledit professeur d'ailleurs devait par respect lui laisser le dernier mot.

Il repense plusieurs fois à cette conversation dont il juge après coup la pertinence. Son père quatre ans plus tôt en amenant ce Noir à la maison pour le servir, a créé une situation nouvelle non seulement dans son foyer mais en ville. Cet état de choses est devenu ces derniers temps plus compliqué qu'il ne s'y serait attendu. Trois attitudes dès lors pour lui se présentent. La première serait d'ignorer la question et ce serait celle de son père ; la seconde serait de la supprimer par la vente pure et simple de l'Africain à quelque autre marchand d'esclaves de la ville, ce qui sans doute rapporterait un peu pour un nègre parlant français et rompu au travail domestique. La troisième est celle qu'il choisit.

  • Père, dit-il un jour au repas, me permettez-vous de vous faire une proposition ?

  • Oui, car je n'ai jusqu'ici pas eu à me plaindre de tes idées. Je t'écoute.

  • J'aimerais racheter votre serviteur noir deux fois le prix que vous aurait rapporté sa vente à Boston.

  • Et la raison s'il te plaît ?

  • La raison est que j'aurai sans doute besoin de lui pour mon service.

  • Mais qui me servirait si le nègre était à toi ?

  • Lui-même. Seulement je vous l'enlèverais de temps à autre pour mon usage. En échange je vous offre de prendre en charge entièrement sa nourriture et sa garde-robe. Il vous en coûte peu c'est vrai mais j'ai pensé que ces quelques livres par mois pourraient être données par moitié pour les pauvres à notre confesseur, si vous le permettez.


Le père à vidé sa bouche sans répondre. Edmond l'imagine calculant en pensée ce qu'il gagnera à vendre un serviteur à son propre fils et ce qu'il manquera à gagner en nourrissant ainsi les pauvres, moins la part prélevée subrepticement par le clergé.

  • Mais ne m'en priveras-tu pas trop souvent ?

  • Je veillerai à ce vous l'ayez toujours à vous selon vos besoins, et je vous rappelle que pendant que vous êtes à vos bureaux, il est ici et ne fait presque rien ; c'est dans ces moments inoccupés que j'envisage de le faire travailler pour moi.


Edmond connaît déjà la réponse de son père. Il sait que cet habile négociant ne laissera pas passer une occasion de faire un gain double de celui qu'il aurait espéré, sans se départir d'aucun avantage par ailleurs. Son seul souci est que Père ne s'interroge sur les mobiles d'une offre si généreuse.

Il paiera le prix évoqué, soit deux fois la vente d'un esclave mâle à Boston au barème de l'année en cours, avec les produits de l'agence de prêt pour les deux derniers mois, et il est encore un peu de reste avec lequel il achète pour le domestique des habits neufs en bon drap et des souliers à talons courts. Il passe deux semaines à lui enseigner l'essentiel des mécanismes de prêt aux personnes et le calcul des intérêts. L'homme ne sachant pas écrire et donc tenir un registre, il le soumet à l'épreuve d'une liste de noms à apprendre par cœur et comme il s'y attendait, le valet la récite après deux répétitions sans se tromper ni jamais hésiter.

Un mardi, il ordonne au Noir de le suivre, l'entraîne jusqu'à l'échoppe d'usurier et l'installe dans sa nouvelle fonction à la place du comptable ébahi qui regagne aussitôt les bureaux de la compagnie. Trois jours suffiront pour faire galoper dans tout Bordeaux le bruit que l'officine de prêt de la rue Unetelle est tenue par un Africain parlant le français avec aisance et capable de calculer sur cinq ans votre intérêt ou votre agio, en trois secondes, sans plume ni papier.


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5/04/2013 - La Clepsydre marine 10

X




  • J'aimerais, dit le précepteur à l'issue d'une de ses leçons, vous entretenir d'une affaire qui me préoccupe bien qu'à vrai dire elle ne me concerne pas.

  • Allez, cher maître, il n'est pas nécessaire d'être touché soi-même pour être ému des choses, et c'est heureux car alors nous serions des bêtes.

  • Votre valet, Monsieur Edmond, m'a bien surpris par sa capacité à retenir et jamais je n'ai eu d'élève à qui il faille si peu répéter les enseignements. Je commençais chacune de mes leçons à l'endroit précis où j'avais suspendu la précédente et après quelques semaines, sa mémoire que j'avais d'abord jugée excellente, s'est révélée en vérité prodigieuse.

  • Vous ne m'étonnez pas ; pourtant vous m'avez dit être préoccupé et je ne vois guère de préoccupation dans ce que vous me dites ; plutôt la satisfaction d'avoir eu un disciple très doué. Même si j'imagine que cela ne doit pas vous arriver tous les jours, je ne devine pas vers quelle fin vous tendez en m'en parlant.

  • Cette fin est simple et ne dépend que de vous : il ne serait pas convenable de laisser une telle facilité, et je n'ose pas dire une telle intelligence, sans autre soin que mes quelques pauvres leçons qui se trouveront d'ailleurs bientôt dépassées.

  • Convenable ? Mais convenable pour qui mon cher maître ?

  • Mais pour vous-même, Monsieur Edmond, car je ne doute pas que vous n'ayez le souci de bien faire toute chose. Vous m'avez dit prendre à cœur les tâches que votre père vous donne, au point où il vous en confie chaque jour de plus hautes ; c'est que vous avez le goût du parfait et détestez ce qui reste inachevé.

  • C'est vrai. Mais encore ?

  • Si vous voulez bien considérer le sort de votre Africain comme une des tâches à vous confiées même si elle l'est par vous-même, alors vous ne pourrez vous arrêter à lui faire porter des souliers et parler un peu notre langue pour les seuls intérêts de son service. Cet homme, et j'emploie ce mot à dessein, doit être pour tout de bon extrait de sa gangue de sauvagerie.

  • Que voulez-vous dire par ces mots, demande encore Edmond avec un sourire amusé en regardant le précepteur droit dans les yeux.

  • Je veux dire l'instruire, au-delà du vocabulaire et des opérations arithmétiques élémentaires, comme on ferait d'un enfant de nos contrées et comme vous l'avez été vous-même ; mais s'agissant de lui, avec de bien meilleurs professeurs que je n'ai pu l'être pour vous.


Edmond s'est reconnu dans le court portrait qu'on a fait de lui et il convient intérieurement que si le sort du laquais noir était une affaire à traiter, il y consacrerait l'énergie nécessaire à son total accomplissement. Cependant, d'une part Edmond ne voit pas bien son bénéfice dans cette œuvre d'éducation, de l'autre bien des obstacles s'y opposent et ils ne sont pas que pécuniaires.

Soit, dit-il. Admettons que vous ayez raison ; comment procéderai-je, alors que mon domestique ne peut quitter ces murs et que mon père ignore même qu'il parle à présent le français ? Alors que sa couleur ferait hurler de terreur les habitants de cette ville dont aucun n'a jamais rien vu de tel ? Me voyez-vous mener un nègre par les rues de Bordeaux jusque chez les Pères pour y apprendre le latin et toutes ces choses inutiles, alors que c'est ici même qu'on a besoin de lui ?


Le précepteur pensif et tête basse ne répond rien et Edmond s'apprête à mettre fin à l'entretien par un congé courtois, mais la longue figure triste se redresse vers lui :

  • Pourquoi dites-vous que le latin fait partie des choses inutiles ? Ce n'est pas mon enseignement.

  • Je le sais bien, mais les traités de science ne sont-ils pas désormais écrits en vulgaire ? Pour moi cher maître, le latin est la langue des savoirs anciens et périmés, rien d'autre.


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4/04/2013 - La Clepsydre marine 9

IX




Huit jours plus tard Edmond, alourdi de l'argent qu'il a emprunté à son père, devient propriétaire d'une affaire de prêt à usure qui valait bien cinq mille livres et qu'il n'a payée que mille cinq cents en s'exclamant qu'il fait une bonne action.

Avec l'argent qui reste Edmond peut s'offrir quelques leçons particulières, comme il en avait l'idée ; qui sait d'avance ce qu'un peu de physique agrémenté d'un soupçon d'humanisme peuvent apporter à tout homme entrant en carrière ? D'ailleurs, aucun ambitieux ne devrait s'en passer : l'une peut guider ses poussées créatrices et l'autre refréner ses instincts. À l'heure dite et même en avance – chose rarissime – le pourpoint gris se présente au guichet. On s'accorde pour dix leçons, payables à la semaine et le pourpoint s'incline en remerciement.

Les calculs d'Edmond lui laissent neuf cents écus une fois l'argent rendu à son père, un peu moins en comptant l'intérêt ; l'affaire fut donc bonne. En un coup il a presque doublé son capital, il est devenu propriétaire d'une agence de prêt qui ne demande qu'à recouvrer son lustre à condition qu'elle soit bien gérée ; enfin il a montré à son père qu'il pouvait mener seul une affaire et rembourser une dette en temps.

Il n'oublie pas que dans un coin de sa pièce de travail, qu'heureusement il ne partage avec personne, gisent les trois mille écus que la société de son père prétend – avec raison – n'avoir jamais empruntés. Avec une honnêteté qui l'honore mais dont il ne se glorifiera pas davantage que de son pourboire au prêteur, Edmond rembourse cette somme détournée à son légitime propriétaire, l'officine de prêt ; c'est-à-dire en l'occurrence et depuis peu, lui-même. L'activité peut donc prendre immédiatement son nouveau départ avec cette trésorerie.

Il ne s'est pas demandé longtemps comment il pourrait diriger cette affaire même petite et travailler dans le même temps à celles de son père : le même comptable qui sur son ordre avait emprunté trois mille écus sur un faux document croit se rendre un bon service à lui-même en allant passer ses après-midi dans l'échoppe ; Edmond l'en a convaincu en lui rappelant que la reconnaissance de dette marquée d'un sceau authentique et d'une signature falsifiée n'ont pas été détruits. Mais si la menace même voilée n'avait pas suffi, Edmond aurait embauché l'usurier pour travailler dans la boutique même dont il l'avait dépossédé, et il est convaincu que celui-là non seulement aurait accepté mais lui en aurait baisé les mains. Il y eut pourtant répugné s'il avait fallu le faire car, outre que l'individu ne lui paraît pas plus sûr qu'un pont vermoulu sur un torrent furieux, il aurait dû encore le payer alors qu'en détachant cet employé de son père, il économise ce salaire.

Trois mois plus tard, Edmond peut consacrer cent cinquante livres sur les revenus de l'officine, à rénover la vieille échoppe et lui donner une enseigne qui inspire la confiance au client. Il a calculé qu'elle lui rapporterait cinquante livres par mois les mauvais mois pour commencer. Il double ainsi ses revenus et peut dire un jour à son père qui lui demande comment vont ses affaires :

  • Elles vont si bien que je vous promets de ne plus vous demander jamais d'augmenter ma rétribution.


En prononçant ces mots il jubile, non d'une indépendance financière qu'il est sur le point d'atteindre, mais de donner à son père le sentiment qu'il lui fait un présent alors même que toute cette opération s'est effectuée avec son argent et sans qu'il n'en sache rien.

L'ombre au tableau est cet aumônier à qui Edmond s'est promis de ne rien dire mais dont la fréquente présence à la maison, la complicité possible avec son père et le rôle de confesseur font une grosse pierre sous sa roue. Hors confession, il lui explique qu'il a sauvé de la banqueroute et de la prison un prêteur malchanceux en rachetant sa boutique ; rien de plus. Le prêtre l'en félicite comme d'un bienfait.

Edmond réserve sa véritable confession au curé anonyme d'une paroisse de Bordeaux où il n'a jamais auparavant posé la semelle ; il achète et brûle quelques cierges puis, après avoir payé de son argent pour une messe d'action de grâces, il récite jusqu'au dernier les pater qu'il a reçus en pénitence et en ajoute même quelques-uns, pour s'assurer d'être bien entendu de Dieu.

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3/04/2013 - La Clepsydre marine 8

VIII




Les deux mois écoulés ce qui représente seize des trois-cents leçons que doit donner le professeur au domestique, Edmond déclare à celui-ci alors qu'un soir le chapeau à la main il s'apprête à prendre congé :

  • J'ai bien peur, mon cher maître, que vos excellentes leçons ne prennent fin bien plus tôt que nous ne l'espérions. En effet je viens d'apprendre que mon père envisage de vendre notre domestique comme esclave à un planteur des îles Mascareignes, et un bateau part dans trois semaines pour l'océan Indien. Vous allez donc devoir me rembourser la part de votre rétribution correspondant aux leçons qui n'auront pas été données ; mais rassurez-vous, vous pourrez conserver trente livres que je vous laisse sur les trois cents afin de vous dédommager du préjudice subi.


Le long visage du précepteur a encore pris une demi-aune. À peine s'il s'est un peu rasséréné en entendant Edmond lui promettre des leçons pour lui-même « d'ici un mois ou deux, pas davantage, et payées un bon prix ». Edmond vient d'obliger le professeur à reprendre quatre-vingts-dix écus à un usurier qui vient d'assécher son trésor par un prêt à la compagnie de son père.

Deux jours plus tard le précepteur lui rend la somme et remercie encore Edmond mais du bout des lèvres, de sa libéralité. « Il peut remercier, pense le jeune homme, car voici seize leçons qui me coûtent près de deux livres l'une, quand elles ne valent que dix sols. »

Encore un jour et il se rend lui-même chez l'usurier. En entendant Edmond lui demander de lui rembourser sur-le-champ l'intégralité ses dépôts avec les intérêts, le petit homme se décompose :

  • C'est que, mon bon maître, je viens justement de rembourser un autre de mes clients, et qu'une compagnie qui siège en ville m'a emprunté trois mille livres il y a deux mois. Cela et quelques autres choses font que mon trésor ne contient pas à l'heure actuelle la somme que vous me demandez.

  • Qu'à cela ne tienne, répond Edmond bon enfant, vous réclamerez à cette compagnie un remboursement un peu anticipé d'une partie de ce qu'elle vous doit, quitte à en rabattre un peu sur l'intérêt, et dans trois jours je reviens prendre mon argent.


L'usurier n'a rien dit. Edmond est certain qu'il a couru chez Claret-Villard pour réclamer au moins mille écus et renflouer sa caisse aux trois quarts submergée. Il se sera alors entendu répondre que la compagnie ne lui a jamais emprunté trois liards et que la reconnaissance qu'il présente est un faux. Le tampon qui l'orne a pu être volé et la signature n'est en rien celle des propriétaires, père ni fils.

Quand Edmond retourne chez l'usurier, il sait ce qu'il va y trouver. En effet, le petit homme est livide à son entrée et c'est à peine si l'on entend ce qu'il dit tant sa voix est rauque et sans timbre. Dieu seul sait comment il a réussi à regrouper huit cents écus pour rembourser celui qui espère secrètement être son dernier client. Edmond, avec une générosité dont il aura le bon goût de ne jamais se faire gloire, lui fait grâce des livres, sols et deniers terminant la somme et l'arrondit à l'écu inférieur. Avec la différence, dit-il, allez-donc boire à ma santé.

Il sait que désormais l'officine ne saurait rembourser un client de plus. Il ne reste qu'à guetter la chute du fruit. L'usurier ose répondre, mais Edmond s'apprêtait à le relancer, qu'avec ces quelques livres il n'a plus d'issue que de cesser ses paiements et faire banqueroute en risquant la prison. Edmond prend un air aussi consterné que surpris.

  • Laissez-moi vous sauver, dit-il alors au prêteur ; tiendrez-vous seulement quelques jours ?

  • Peut-être, en fermant boutique sous prétexte d'être souffrant.

  • Disons une semaine, fait Edmond. D'ailleurs j'enverrai chez vous un médecin ami de mon père qui confirmera ce bruit. Dans sept jours je serai de retour avec la somme nécessaire et cette fois c'est mon prix qui sera le vôtre : je rachète votre boutique et me charge de la faire prospérer.

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1/04/2013 - La Clepsydre marine 7

VII




Edmond approche vingt ans ; il a confié à l'usurier soixante louis en trois ans et ces dépôts lui ont rapporté cent vingt livres d'intérêt. Il est donc à la tête de quatre cents écus qui en rapporteront quarante de plus à la fin de l'année. Mais il n'a pas confiance en cet usurier dont les affaires ne lui semblent pas aller sainement et il aimerait trouver pour son épargne un placement à la fois plus rentable et moins risqué.

Il attend patiemment son vingtième anniversaire. Quelques jours après celui-ci, il sollicite un entretien à son père et lui demande tout à trac de lui prêter cinq cents écus.

  • Ils vous seront rendus, Père, au denier que vous jugerez bon de fixer et sous quatre mois.

  • Et depuis quand fais-tu tes propres affaires ?

  • Je n'en fais pas encore et justement cette somme serait un capital grâce auquel je pourrais m'établir.

  • Mais pourquoi diable t'établir quand ta place est ici, à ma droite jusqu'à ma mort et dans mon fauteuil ensuite ?

  • C'est, Père, que j'aimerais m'essayer à la pratique d'un autre commerce, non en substitution du vôtre mais en sus. N'y voyez-vous pas un moyen de doubler à terme le montant de la fortune familiale ?


Claret-Villard, à ces derniers mots, revoit peut-être en pensée cet homme qui était lui-même et qui abandonna une ferme prospère pour se lancer dans la traite maritime. Soupçonne-t-il une volonté pareille chez son fils ? À l'étonnement d'Edmond il lui remet la somme et à son plus grand étonnement encore, il ne lui demande rien sur l'usage qu'il compte en faire.

Edmond envoie à son ancien précepteur une longue missive dans laquelle il lui explique que son domestique nègre mérite bien, après trois années de service, d'apprendre au moins à lire et peut-être à calculer, car on sent chez lui une capacité inattendue à effectuer d'autres tâches que celles si ingrates du laquais. Il propose au précepteur de donner deux leçons par semaine à l'Africain pendant les trois années suivantes, en échange de cent écus de rémunération qu'il toucherait d'avance et en une seule fois. Cette proposition, pense Edmond, ne peut que séduire un homme vivant de peu et ne demandant qu'à dispenser son savoir à qui le réclame. Le fait d'enseigner à un sauvage peut même représenter pour lui un plaisant défi. Il faudra par contre, a-t-il précisé, venir traiter l'affaire au comptoir du port et non à la maison de ville.

Quelques jours plus tard, le précepteur ébaubi empoche une bourse de cent écus et entend un Edmond qu'il a avoué ne reconnaître qu'à peine tant il a mûri : « Laissez-moi vous donner le conseil de placer cette somme – car je suppose que vous n'en n'avez pas l'usage immédiat – chez l'usurier Untel qui sert le denier dix et constitue un solide répondant ». Le précepteur promet et pour être sûr, Edmond le fait accompagner dans l'antre de l'usurier par un manutentionnaire connaissant bien la ville, arguant du fait qu'on ne transporte pas cent cinquante livres sur soi dans Bordeaux sans prendre quelques précautions.

Presque immédiatement et par le truchement d'un comptable, il fait emprunter trois mille livres au même usurier par la compagnie de son père. L'usurier doit penser que les affaires reprennent.

Cela fait, Edmond attend deux mois. Pendant cette période, le professeur vient deux fois par semaine frapper comme jadis au guichet des Claret-Villard et Edmond a assuré son père que c'était pour lui-même et sa future affaire qu'il voulait perfectionner ses notions d'arithmétique et de géographie. À cette date on est à la moitié du terme à l'issue duquel le fils devra rembourser avec intérêt ses cinq cents écus au père.

De géographie et d'arithmétique il est bien question ! C'est de français que sont constituées les leçons qui se donnent, afin de ne pas éveiller de soupçon, dans le même cabinet où Edmond étudiait quand il avait quinze ans, à un domestique noir qui apprend vraiment très vite.


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31/03/2013 - La Clepsydre marine 6

VI





Le prêtre s'enquiert souvent du sort de ce « nègre » qui sert la maison Claret-Villard sans jamais mettre un pied dans la rue. Il ne cache pas que son souci est l'évangélisation de l'Africain.

  • Maîtrise-t-il enfin notre langue ? demande-t-il à Edmond.

  • Il l'entend mais n'en prononce pas un mot, ment le jeune homme sans vergogne. À peine s'il chante dans son réduit comme pour nous prouver qu'il peut produire des sons.

  • Alors il peut écouter la lecture des Écritures Saintes et connaître la bonne nouvelle de Jésus mort pour nous et ressuscité ?

  • Je crains bien, mon Père, qu'il n'en tire aucun profit pour son salut. Songez à ce que doivent représenter pour un être comme lui les Sept Péchés capitaux et les Dix Commandements, alors que cet être vivait sans doute chez lui comme une bête, forniquant avec toutes les femelles et peu soucieux du Mal ni du Bien.

  • J'en conviens, mais les voix du Seigneur sont impénétrables et Sa grâce peut toucher chacun. Monsieur ton père compte-t-il donc conserver éternellement sous son toit un individu à qui manque le sacrement du baptême, qui ignore que Dieu est unique et ne possède même pas un nom ?

  • Je doute que Monsieur mon père ait en vue quoi que ce soit concernant le Noir, autre qu'être servi par lui sans bourse délier. Je suis par contre certain qu'il verrait d'un très mauvais œil son domestique africain catéchisé le suivre à la messe et présenter sa langue à la communion. Quant au nom qu'il doit porter, je vous rassure, il en a bien un et il lui vient d'Afrique.


L'aumônier subjugué reste bouche bée un instant. Edmond est bien conscient qu'en parlant ainsi au prêtre, il largue définitivement les amarres du jeune garçon qu'il était naguère, écoutant sagement ses enseignements et confessant ses péchés sans en omettre aucun. Le religieux montre qu'il voit désormais un homme en face de lui. Son silence en dit long.

Edmond pourrait lui révéler qu'il raconte les Évangiles une fois par semaine et parfois deux à son domestique, mais ne sachant jusqu'où va la fidélité de l'aumônier à son père, il ne veut à aucun prix qu'une telle chose parvienne à son oreille. Il n'est d'ailleurs même pas certain que ses confessions soient toujours restées secrètes.

La vérité est bien qu'il fera tout pour éviter que le religieux et le valet ne se trouvent face à face, tant lui paraît grande la puissance de la parole divine et le pouvoir qu'un prêtre peut prendre sur un esprit, fût-il le plus primitif.

En confession il a révélé l'heureuse tractation financière qu'il a faite en se faisant payer par son père les gages du domestique, mais l'aumônier n'a même pas eu à l'absoudre et lui a dit que cela n'était pas pécher. Edmond a bien pensé à reverser tout ou partie de cette somme au valet, mais il a rejeté bientôt cette idée comme sotte : que ferait le valet de cet argent, lui qui ne peut pas même sortir de la maison faire une course pour son compte ?

Un soir il a rapporté le globe terrestre qui trône sur sa table de travail et il montre à l'Africain son périple. Très intéressé, celui-ci écoute longuement les explications et regarde le monde avec non moins d'attention, sans qu’Edmond ne sache jamais s'il a compris quoi que ce soit et si les continents sur le globe évoquent autre-chose pour lui que des dessins décoratifs. Mais le valet pose son doigt sur le Sénégal d'où Edmond lui a dit qu'il était parti, le glisse jusqu'à l'Amérique et dit : « Soixante sept jours ». Puis il le promène jusqu'aux côtes de France et dit : « Trente six jours. »

Edmond se rend compte alors que non seulement le valet sait compter, mais qu'il a également une parfaite conscience du temps qui passe. Peut-être sait-il quel jour l'on est, dans un calendrier qui serait celui de sa peuplade? Peut-être même sait-il l'âge qu'il a ?

Il a gardé des liens épistolaires avec le précepteur et il se dit qu'il est peut-être temps d'utiliser à bon escient les services de ce triste personnage, lesquels services pourraient bien n'être pas uniquement d'enseignement.

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30/03/2013 - La Clepsydre marine 5

V





Edmond de plus en plus souvent pense au Dauphiné pendant le jour et durant la nuit, en rêve. Père lui avait une fois raconté l'histoire de ses ancêtres et depuis lors il n'y était jamais revenu. Une histoire bien brève en vérité.

Son arrière-grand-père Claret, agriculteur non pas pauvre mais modeste des environs d'Embrun avait épousé la fille d'un Villard qui tenait des bois de rapport plus bas dans la vallée. Les deux familles y avaient vu, l'une l'occasion de s'agrandir, l'autre celle de sauver une exploitation qui périclitait. Le fils aîné de ce mariage avait en grandissant pris l'habitude de porter les deux patronymes et avait notarié ce changement une fois majeur.

Les guerres de Richelieu contre les Milanais ont permis de vendre aux armées un peu de bois qu'elles employaient à construire des ponts ou étayer des sapes et cela a sauvé l'exploitation. Une génération plus tard le père d'Edmond lui-même ayant hérité de l'ensemble des terres familiales mais désireux de se lancer dans le commerce maritime à une époque où les routes océaniques étaient devenues plus sûres, avait tout vendu excepté la forêt et s'était installé à Bordeaux. Il laissait derrière lui un régisseur pour les bois, quelques cousins vivant au bourg et son épouse en terre sous une dalle de marbre du Queyras. Il possédait, alors qu’il traversait la France d'est en ouest, juste assez d'argent dans sa cassette pour acheter un navire à Bordeaux et embaucher un équipage. Le commerce devenait florissant et Arnolphe Claret-Villard se montra un négociant avisé. Cinq ans plus tard il rachetait l'hôtel particulier d'un magistrat décédé sans héritier et avait désormais pignon sur rue comme sur le port ; non que son entreprise eût supplanté les autres mais elle y avait fait sa place. Trois vaisseaux déjà naviguaient pour lui.


Edmond n'a gardé du Dauphiné que des souvenirs heureux, ceux de l'insouciance enfantine, et son esprit encore bien jeune regrette ces temps et ces lieux. Devenu adulte sous la férule de son père, il a d'abord écarté ces réminiscences comme inutiles mais à l'aube de ses dix-neuf ans il commence à se demander si quelque intérêt ne pourrait naître de cette simple et pure nostalgie d'enfant. Cependant, aussi impécunieux encore que manquant de l'expérience des affaires, il met provisoirement sous le boisseau les idées qui lui viennent. À toutes fins utiles il a confié à un usurier les quelques louis qu'il a mis de côté en deux ans et l'usurier lui en a promis le denier dix, ce qui fait pour chaque louis deux livres de rapport à l'année. Assez peu, mais Edmond s'est déjà convaincu qu'il n'est pas de grand édifice qui ne commence par une seule pierre. Il se soucie peu que l'usurier prête au denier deux et fasse en bénéfice cinq fois ce qu'il offre en intérêt : ainsi vont les affaires.

En fréquentant les entrepôts et les boutiques pour le service de l'entreprise de Père, Edmond a trouvé des souliers à la taille du valet noir : des savates plates et solidement cousues qui iront bien à un domestique, qui doit pouvoir courir et marcher vite en portant des charges. Il les a payées de son propre argent mais que sont quelques sols quand il y va de l'efficacité de qui travaille pour vous ? Il a pourtant dû obliger le valet à les mettre et menacer de le punir s'il continuait d'aller pieds nus.


Au début de sa vingtième année, Edmond pense avoir assez fait ses preuves dans une charge pesante, réclamant soin pour les choses, intelligence pour les gens et maîtrise de l'arithmétique, pour réclamer à son père une hausse substantielle de sa rémunération. L'ayant écouté Père le regarde comme si Edmond venait de lui annoncer le décès du Pape. Tout ce qu'il trouve à répondre, et sans trace de la moindre colère tant est immense son étonnement, tient en une simple question :

  • Et où prendrai-je l'argent ?

  • Mais Père, dans les gages que vous versiez à votre précédent valet et que vous ne versez pas à celui-ci.

  • As-tu seulement idée de ce que cela représente ? questionne à nouveau Père de plus en plus éberlué.

  • Sans doute. À quarante deniers par jour sauf les dimanches, ce sont vingt-quatre sols par semaine ou soixante-deux livres et huit sols par an, ce qui sur deux années font six louis, quatre livres et seize sols.

  • Aurais-tu le front, lui lance son père qui commence à reprendre pied, peut-être parce qu'il reconnaît son héritage dans cette aisance arithmétique, de me réclamer pour toi-même deux ans des gages de ce domestique ?

  • Non pas, Père, dit Edmond calmement. Je pense que cet argent épargné vous a été d'un grand secours et puisque vos affaires sont à présent un peu les miennes, je ne doute pas d'en avoir profité aussi de quelque façon. Je ne vous demande respectueusement que de m'accorder à compter de cette semaine les quatre livres six sols et huit deniers que vous donneriez chaque mois à un valet.


Claret-Villard regarde longuement son fils comme pour connaître un homme qui se tiendrait debout devant sa table pour la première fois. Sa main pétrit la plume qu'elle tient. Puis il baisse la tête sur quelque proposition de contrat où il était à travailler et bougonne seulement : « Nous verrons. Maintenant, va. »

Dès le lendemain Père annonce à Edmond qu'il accède à sa demande. Le garçon exulte, non sans se dire que les deux louis et douze livres de la première année, s'ils lui avaient été versés, auraient déjà rapporté cinq livres et quatre sols ; qu'ils lui en auraient encore rapporté autant pour l'année en cours et ainsi ensuite chaque année ; qu'enfin il n'a compté à son père que le montant des gages en usage deux ans plus tôt alors que dans l'intervalle, la valeur de l'argent a baissé naturellement de dix du cent ; que pour toutes ces raisons son père est encore gagnant.

Et quand lui est versée la rétribution de la semaine échue, il constate que Père a tenu promesse et dans le même temps lui a menti par omission : il a en effet oublié de lui dire qu'il augmenterait aussi le montant de sa pension, défalquée à l'avance de la somme qu'il perçoit.


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29/03/2013 - La Clepsydre marine 4

IV





Après une année pleine à lui apprendre le métier, Père s'adjoint Edmond pour superviser les choses courantes de la compagnie dont il ne peut plus s'occuper, ayant choisi de se développer et d'ouvrir un comptoir à La Rochelle. Edmond a désormais davantage de liberté mais il n'en abuse pas. Non qu'il n'aimerait pas faire un peu la fête de temps à autre et courir le jupon dans les tavernes et cabarets dont Bordeaux regorge, mais il lui semble que gâcher ainsi le temps et l'occasion qui lui son donnés de se rendre utile à lui-même serait pire qu'un péché : un délit.

La confiance de Père l'autorise à mettre les yeux partout afin de mieux comprendre comment fonctionnent, non seulement une compagnie marchande, mais les hommes qui œuvrent en son sein. Au fil des mois, il se rend compte que si tel qui accomplit une tâche donnée est sensible aux éloges, tel autre faisant le même travail ne donnera son plein que sous la contrainte ou la menace. Cela compris, il décide aussitôt de respecter ces tendances naturelles s'il faut qu'elles soient productives, et se rend compte que son père n'a jamais fait montre d'une telle attitude ; non qu'il soit obtus mais peut-être ne cherche-t-il pas à comprendre les hommes ?

Un jour Edmond est au port et supervise le déchargement d'un vaisseau, le lendemain aux entrepôts et les autres chez les groosistes ou les transporteurs à négocier des prix. Il prend soin de se vêtir de façon stricte mais sans ostentation : la plume au chapeau pas trop longue ni trop mousseux les rubans aux chausses. D'abord les tenues apprêtées à l'excès sont mal faites pour aller sur des quais ou tenir de longs trajets en chaise, mais il trouve peu convenable l'accoutrement de certains jeunes gens qui n'ont souci dirait-on que d'afficher l'opulence de leur père à laquelle ils ne sont pour rien. Sans le vouloir, Edmond a sculpté sa silhouette et celle-ci, pourtant bien différente de l'imposante stature de son père, est vite devenue par tous reconnaissable.

Il aime à voir comme on se découvre à son approche et s'il n'est encore pour tous les besogneux employés par son père que « Monsieur Edmond » ou parfois « le jeune Monsieur Claret-Villard », il accorde une attention sans faille à ce que le travail des uns et les négociations qu'il traite avec les autres ne souffrent ni de sa jeunesse ni de son inexpérience.

Pendant qu'il va et vient, Edmond se donne l'image d'un jeune homme œuvrant pour son père mais c'est en réalité pour lui-même qu'il met tant d'acharnement à remplacer celui-ci. Père d'ailleurs, en voyage à La Rochelle trois ou quatre fois pendant cette seconde année ne l'en félicite jamais, écoutant les yeux baissés et en faisant autre-chose, les rapports que lui fait son fils de la marche des affaires pendant son absence. Il ignore, et Edmond fait tout pour qu'il n'en sache jamais rien, que le valet noir qui reste à Bordeaux où que son maître s'en aille, est sommé par Edmond chaque soir de le rejoindre dans un cabinet de la maison et qu'il lui donne alors leçon comme lui-même en recevait naguère de son précepteur.

Le valet acquiert les rudiments de la langue aussi aisément qu'il a acquis les gestes de son état domestique. À la surprise d'Edmond, il sait compter et même apparemment faire des additions mais seulement en pensée, ne sachant écrire ni lettres ni chiffres. Edmond lui fait promettre de ne jamais prononcer un mot de français devant son père. Après quelques mois, le valet ne parle pas encore assez bien pour manier des idées générales mais déjà suffisamment pour faire une demande, émettre un souhait, exprimer un sentiment simple ou une opinion. Edmond se dit que c'est là l'essentiel pour tout homme et il n'envisage pas de poursuivre plus avant l'instruction de l'Africain tant que les circonstances ne l'exigeront pas.

S'il l'avait pu il aurait payé son ancien précepteur pour des heures de leçons et fait apprendre à lire au domestique. Mais outre que Père le saurait et en prendrait ombrage, les émoluments qu'il lui sert, même augmentés depuis quelques semaines d'un louis par mois, ne lui permettent pas d'en dégrever plus que quelques livres chaque semaine et c'est loin d'être suffisant. Le fils d’un riche peut ainsi être presque pauvre, se dit parfois Edmond.

Quant au catéchisme, cela aussi est payant. L'église est semble-t-il de ces nantis à qui il faut toujours donner. Ne serait-ce pas plutôt à l’aumônier de devoir sacrifier quelques livres pour le bénéfice d'une âme supplémentaire à ramener vers son autel ?

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28/03/2013 - La Clepsydre marine 3

III





Au jour de ses seize ans Edmond a été vêtu de neuf par son père. Le valet noir lui a donné un bain et l'a aidé pour endosser ses nouveaux effets, puis le garçon a suivi à pied la chaise du maître jusqu'au siège de sa compagnie, en vue des flèches de la cathédrale et juste face au port.

De la pièce où travaille son père, qui ici n'est plus le maître mais le patron, une fenêtre donne sur la rive gauche de la Garonne qui semble bleue derrière les vitraux colorés alors qu'elle est grise le plus souvent et jaune d'ocre après les gros orages d'été.

Une grande table fait face à cette fenêtre et dans un angle sombre, dos à celle-ci, une autre plus petite accueille le nouveau venu, le fils qui doit dans ce recoin tout apprendre du métier de négociant. Il va devoir dans cette pièce, puis bientôt dans une autre où son père le mettra, appliquer l'arithmétique que son professeur lui a si bien apprise et Rabelais ni Vitruve ne lui seront ici d'aucun secours.

Son père et employeur lui sert une rémunération égale à celle qu'il donnait au précepteur augmentée de celle de la gouvernante, et Edmond en palpant cette première bourse le sixième jour, se rend compte à quel point ces gens étaient petitement payés de leur service, si peu contraignant qu'il fût. Encore, au bout du premier mois son père lui réclame-t-il le prix de sa pension, et Edmond déjà désappointé d'un si piètre salaire doit en retourner la moitié à celui de qui il le tient. Le jeune homme s'en offusque d'abord sans en montrer rien car il lui en cuirait, mais après réflexion il trouve ce marché, quoique imposé, assez juste.

Sur sa table de travail il a fait poser un globe terrestre et lorsqu'il en a assez des chiffres, il contemple le monde. Son esprit peine à concevoir que l'interminable voyage qu'il a fait étant enfant, après que son père eut vendu les terres du Dauphiné pour venir s'installer à Bordeaux, que ce voyage donc représente en vérité une distance si courte sur le globe que l'épaisseur d'un doigt suffit pour la recouvrir deux fois.

Un jour il s'amuse à reconstituer le chemin parcouru par le domestique noir de son père. Dieu sait de quel point d'Afrique celui-ci est parti ; Edmond a entendu parler du fleuve Sénégal et prend au hasard son estuaire comme départ. Pour le reste il sait où sont Boston et Bordeaux ; le tout ramené à une ligne droite correspond à peu près à la troisième partie de la circonférence complète, une distance dont Edmond n'a guère d'idée s’il faut l’exprimer en lieues mais qu'il se promet de connaître bientôt, quand même il faudrait écrire à ce précepteur dont Père a bien dû conserver l'attache.

Le royaume de France, dit-on, mesure trois cents lieues du nord au sud mais les guerres en modifient si souvent les frontières qu'il est plus sage de s'intéresser aux dimensions du monde que Dieu fit, qu'à celles des pays, imprécises et changeantes et qui ne procèdent que des vanités des rois et de la puissance de leur armée. Ces dimensions du monde sont forcément connues car sinon, Dieu aurait-il donné aux hommes les mathématiques et le télescope en sus du don de parole et de la foi en Lui ?

Edmond en jurerait, s'il le pouvait le domestique regagnerait l'Afrique à la première occasion. Voyager n'est donc un gage ni de richesse ni de bonheur quand on n'est pas maître du voyage qu'on fait et s'il faut rechercher l'un ou l'autre, il se trouve certainement de bien meilleurs moyens. D'ailleurs son propre sort à lui en est la confirmation, même si la Haute-Durance n'est pas le Sénégal ni Gap la Nouvelle-Angleterre.

Le précepteur veut bien répondre à son ancien élève que la Terre mesure dans son diamètre quelque trois mille lieues et que cette mesure est connue depuis Ératosthène, ajoute qu'il est prêt à donner quelques leçons du soir à des étudiants adultes et pourquoi pas à un valet d'Afrique parlant un peu français ; il prie Edmond de transmette l'expression de son plus profond respect à Monsieur son père. Edmond exécute ce souhait le jour-même sans arrière-pensée et le père plus indifférent qu'occupé ne répond rien. Edmond calcule, et s'en étonne, que le Noir a vu trois continents et parcouru quatre mille lieues au moins.

Quant aux leçons du soir pour lui, on verra bien plus tard, la vie est longue.

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27/03/2013 - La Clepsydre marine 2

II





L'Africain ne parle pas un mot de français. Comment le pourrait-il ? Pourtant son père répète à Edmond qui le croit, on ne met pas son père en doute, qu'il apprendra le métier de valet bien plus vite que tous ces garçons de ferme qu'on lui envoie pour son service.

« Il ne m'a rien coûté, précise-t-il, on ne paie pas ce qui nous appartient. Je l'ai prélevé sur la cargaison d'un navire qui a touché Boston le mois dernier et qui en est revenu chargé de thé et de fourrures. Je n'avais qu'un ordre à donner. J'y ai perdu le prix du nègre mais l'homme a été mis au service du capitaine pendant la traversée et celui-ci m'a dédommagé d'un mois de gages ». Et Claret-Villard éclate d'un gros rire. « Comment l'appellerons-nous ? » demande Edmond. « Comme tous les autres : Valet ».


Le valet apprend vite, en effet, mais après deux mois il ne dit toujours pas un mot même s'il comprend les ordres qu'on lui donne. Edmond s'est bien demandé s'il n'était pas muet, mais il l'a entendu un soir psalmodier dans sa soupente une mélopée en langue inconnue. « Puisqu'il ne parle pas c'est qu'il est imbécile, dit son père, mais s'il me sert correctement il a bien assez d'esprit. »

Le maître lui fait porter des vêtements congrus à la place des hardes de matelot dont on l'avait affublé pour revenir des Amériques. Mais il est si grand que ces tissus ne le couvrent pas tout entier. Il va pieds nus faute de souliers à sa taille et c'est heureux qu'il ne sorte jamais. D'ailleurs les bordelais à sa vue si cela se trouve prendraient peur.

Edmond l'examine sans retenue, curieux de sa couleur si sombre et soucieux de ses progrès à comprendre ce qu'on attend de lui. « Imbécile sûrement pas, se dit-il après quelque temps. Un vrai nigaud n'apprendrait pas si vite ». Pour la première fois alors il doute d'une parole de son père. Dans les Alpes il a vu parfois de ces êtres dépourvus de cervelle et qu'on croyait pour cela envoûtés. Ils ne parlaient pas non plus mais ne savaient s'habiller seuls ; or, celui-ci habille même son maître.

Ledit maître d'ailleurs fait preuve à son égard d'une patience qu'Edmond ne lui connaissait pas. Après quelques mois il semble si satisfait de son serviteur qu'il s'abstient même des coups de pieds au cul dont il n'était pas avare avec les autres. Et lorsqu'il crie « Valet ! », c'est toujours sans colère.

La cuisinière en a une terreur bleue et pleure qu'un malheur arrivera d'avoir fait entrer ce démon noir dans la maison. Le précepteur s'est habitué à voir son visage d'ébène quand il lui ouvre la porte et le prêtre parle de lui comme d'une créature à catéchiser, sans qu'on sache si par cette évangélisation c'est le salut du domestique ou le sien propre que le saint homme espère.

Quant à la gouvernante elle ne donne pas d'avis et on ne lui en demande pas ; d'ailleurs, dit Père, vu l'âge d'Edmond on se passera bientôt d'elle.


Avant qu'il n'ait seize ans, Edmond a décidé de cesser d'appeler « Valet » ce serviteur zélé et mutique qui lui impose à la fin quelque-chose comme du respect. Il pense d'abord le désigner par sa couleur : « Noir », bien qu'en fait il ne soit pas plus noir que lui-même n'est blanc ; il s'apprête ensuite à lui donner un prénom tiré de l'almanach mais le prêtre l'en dissuade : on ne donne pas un nom chrétien, même dans le cadre fermé d'une maison de maître, à celui qui ne communie pas et n'est même pas en état de recevoir l'hostie. « Qu'à cela ne tienne, mon Père, dit Edmond, je lui demanderai donc comment il s'appelle » ; il a même failli ajouter qu'il apprendrait s'il le fallait sa langue d'Afrique puisque le Noir ne parlait pas le français ; mais il s'en est abstenu : le prêtre lui avait expliqué qu'on n'était pas certain que les Noirs fussent bien des hommes et qu'en tout état de cause ils ne pouvaient pas l'être avant d'avoir reçu le baptême. Edmond ne comprenait pas pourquoi il en était ainsi mais il se disait qu'à quelqu'un qui pense de telles choses, on ne peut pas montrer plus d'humanité qu'il ne faut. Car le garçon ne lisait les Évangiles qu'une fois par semaine alors que son précepteur lui mettait Rabelais sous le nez presque tous les jours.

Il a donc révélé son nom au Noir et celui-ci en échange lui a aussitôt dit le sien.

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26/03/2013 - La Clepsydre marine (roman feuilleton)

I




La domesticité devient un constant souci. Non seulement elle se fait rare mais encore les coquins qu'on trouve à employer s'ingénient à rendre leur maître fou.

Le garçon entend cette diatribe bien trop souvent pour y prêter encore attention. Son père attend ses bas de chausses qu'un valet dans son impéritie a négligé de préparer. Il tempête. Edmond quant à lui attend un précepteur qui comme un jour sur deux sera en retard. Qu'importe, qu'a-t-il à faire du latin?

Père est appelé par ses affaires et doit se hâter alors que lui, Edmond, n'est pressé en rien de se mettre au travail. Père travaille pour lui et l'arithmétique suffira bien quand le temps sera venu de reprendre pour lui-même lesdites affaires. Avec peut-être un peu de géographie ?

Edmond se revoit parfois lorsque tout jeune il gambadait pieds nus avec d'autres garnements dans les prairies que le printemps dauphinois drapait d'un tapis de fleurs ; de ces fleurs souvent il rapportait un bouquet à sa mère et courait par les rues du bourg en criant « Maman ! ». Aujourd'hui on l'oblige à porter des souliers à boucle et les rues de Bordeaux sont pavées. La tombe de sa mère est restée au pied des montagnes ; il ne lui apporte plus de fleurs qu'en rêverie.


Le valet qui cavale dans les couloirs finira bien par apporter ses bas à son père furieux, le précepteur finira bien par présenter sa longue figure au guichet de la porte cochère et ce sera une journée comme les autres, jusqu'à dimanche où il faudra aller à la messe et mettre des linges propres. La messe est bien la seule chose qui, de sa vie d'avant à celle-ci, n'ait pas changé ou si peu. Et ici dans cette grande ville, on n'est pas obligé de croiser les protestants vêtus de noir allant au culte et l'on peut regarder tout le monde dans les yeux.

On dit que le jeune roi pourrait bien trancher bientôt entre la religion de Jésus fils de la Vierge et la fausse. Quinze ans n'est pas un âge pour s'intéresser à la politique mais après tout, si le commerce dépend de celle-ci et s'il doit à la suite de son père faire profession de ce commerce, il devra essayer d'y comprendre quelque-chose. Inutile de compter pour cela sur le précepteur mais le prêtre qui fait son catéchisme pourrait l'initier aux arcanes des jeux de pouvoirs et lui expliquer un peu ce qui se passe à Paris.

Père crie qu'il renverra ce bon à rien. Il en a déjà renvoyé tant ! Encore un qui y ira trouver pitance et gages chez un autre bourgeois de la ville et son père cherchera son remplaçant en continuant de crier qu'il finira par prendre un nègre ; qu'une fois acheté celui-ci lui coûterait moins cher.

La chaise de son père franchit la porte que le valet fait claquer. Edmond est seul dans la maison et le restera jusqu'au soir, même une fois le précepteur parti, sous la garde d'une gouvernante qu'il entend sans jamais l'écouter et qui, ne l'ayant connu petit, ne l'aime pas et n'en est pas aimé. Il pourrait sortir s'il le voulait et aller baguenauder par les rues mais outre qu'elles ne sont guère sûres pour un jeune garçon, même en plein jour, le rapport en serait aussitôt fait à son père et la colère de celui-ci ne vise pas que les domestiques, Edmond en sait quelque-chose. Depuis son quinzième anniversaire le père dans ses fureurs parle de l'enrégimenter s'il ne va pas droit et de laisser son héritage à des cousins du Dauphiné. Edmond connaît assez son père pour l'en croire capable et il est prêt à tout sacrifier pour conserver des espérances qui pour un jeune bourgeois sont à la fois la cuirasse et l'épée.

Il sera donc un bon fils tant qu'il sera un fils, ensuite on verra bien.


Père revient chaque jour au crépuscule et Edmond ne peut qu'espérer que sa journée fut bonne ; elles ne le sont pas toutes et la maison s'emplit alors d'aboiements, peut-on désigner autrement les éclats de voix par lesquels le maître s'en prend à sa maisonnée ? Mais un soir, regardant par la fenêtre l’arrivée de son père, Edmond médusé aperçoit un nègre debout derrière la chaise et attaché à elle par une cordelette, comme un chien. Le valet peut faire son baluchon. Bonne ou mauvaise journée qu'importe, en celle-ci Monsieur Claret-Villard a fini par mettre sa menace à exécution.

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20/03/2013 - Edmond Claret-Vilard, un mécène méconnu du Grand Siècle

Le mécénat des artistes, apparu au seizième siècle, s'est notablement développé au dix-septième et a gagné les "savants. A cette époque, les mécènes étaient des nobles fortunés amateurs d'art ou de science. Or, en avance sur les temps futurs, l'un de ces mécènes fut un riche négociant, peut-être le premier bourgeois à jouer ce rôle dans l'histoire.
Il ne tint pas salon comme les grandes aristocrates du règne de Louis Quatorze, mais assura une pension à vie à un jeune homme qui deviendra Académicien des Sciences, ainsi qu'à un jeune poète trop tôt disparu, mais aussi - qui sait ? à bien d'autres personnes méritantes d'un domaine ou de l'autre. Et pourtant, rien ne prédisposait Edmond Claret-Vilard, marchand bordelais héritant de son père à vingt-quatre ans, à jouer ce rôle. Plus porté sur l'enrichissement personnel que sur toute autre considération, Claret-Vilard eut une vie, pour un négociant, finalement aventureuse et pleine d'imprévus qui nourriront son opportunisme.
Tout lui semble bon pour gagner de l'argent et les scrupules ne l'étouffent pas plus qu'ils n'étouffaient son père. Elevé à la dure dans un catholicisme intransigeant, détestant le protestantisme, méprisant pour les petites gens quand ils ne sont pas de sa famille, Claret-Vilard aurait pu rester un grand bourgeois imbu de lui-même, inculte et borné. Heureusement pour lui, un précepteur éclairera ses jeunes années des grands humanistes et la vie se chargera du reste de son éducation. D'abord influencé par la politique de Louis Quatorze, son destin rencontrera la traite des Noirs, les persécutions religieuses, la guerre, et les miracles et visions mariales d'une bergère des Alpes, deux siècles avant Lourdes.
Mais c'est son attachement à un jeune garçon, devenu sourd à l'adolescence, qui permettra à ce personnage de roman d'entrer un peu dans l'histoire. En lui offrant à vie une rente qui paiera ses études puis ses instruments scientifiques, il fera entrer le jeune Guillaume dans l'immortalité des Académiciens des Sciences, avant, à la toute fin de sa vie et comme touché par une sorte de grâce, de publier en France les tout premiers travaux historiques sur l'apprentissage du langage aux sourds. L'abbé de l'Epée s'en souviendra.
Edmond Claret-Vilard n'est cité dans aucun livre car l'Histoire ne se souvient pas des gens comme lui. D'ailleurs, il refusera toujours que son nom soit associé aux travaux scientifiques ni aux oeuvres littéraires dont il favorisera également l'éclosion. Faute de témoignages plus précis, sa personnalité reste obscure et on ne peut que supposer les influences contradictoires de son siècle : croyant fervent, amoureux de science, opposé à l'esclavage et moderniste dans ses pratiques, il annonce les Lumières dans un siècle qui s'éteint.
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14/01/2013 - Lettre de Boris Vildé à sa bien-aimée

Boris Vildé, résistant français, a été condamné à mort par les occupants nazis. Le matin de son exécution il écrit une lettre à sa fiancée. De cette lettre sont sortis ces vers.


Ô Irène un soleil ce matin illumine
Mon visage et le vôtre ; est-ce vraiment cela ?
Est-ce bien pour ce soir ma vie qu'on assassine ?
De moi vous vouliez un mensonge et le voilà.

Mais le faux et le vrai ce jour planent ensemble
Je les regarde fier et je m'y reconnais
Sans peur, sans que mes mains ni mes genoux ne tremblent
Je meurs certes je meurs mais aussi je renais

Le remords, le regret je les laisse en arrière
Et je vais vers la mort le visage radieux
Votre amour m'est lié Irène comme un lierre
A son tronc ; et là-haut sourient aussi les dieux.

N'ayez pas de regret plus que je n'ai, ma reine
Car je vous ai donné tout ce que j'avais, tout.
Je m'en vais mais je reste auprès de vous Irène
Mon âme accompagnant votre pensée partout.

Je ne garde non plus ni haine ni rancune
L'ennemi c'est un homme et homme je l'étais
Quand je me suis levé face à sa veste brune
Je n'ai jamais brandi que le drapeau français

Entre la mort et vous c'est un choix impossible
Je vous emporte et garde avec moi votre anneau
Gardez le mien. Ce soir je servirai de cible
Vous vous endormirez sans bruit comme un moineau

Le soleil qui jaillit de mon coeur et du vôtre
Ne s'éteindra jamais ni ne se couchera
Qu'il soit le messager radieux, qu'il soit l'apôtre
De l'espoir que bientôt on couvrira d'un drap

Le soir tombe et pourtant tout n'est plus que lumière
C'est votre amour, le mien qui m'inondent ainsi
Savoir qu'on va mourir qu'on va quitter la Terre
Est un bonheur sans nom ; qu'il vous console aussi.

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1/10/2012 - La femme au chapeau, tableau de Gustav Klimt

Toute une foule pressée, et au milieu, elle
Toute une foule dont aucun n'existe, fugace, évanescent, sauf elle
Elle sous la Lune invisible dont le blanc pâlit le visage
Elle immobile comme un phare au milieu des flots
Elle dont les yeux m'illuminent des lumières canailles
Dont les lèvres noient leur corail dans de l'écume bleue
Dont la tête mousse d'or comme les vagues au crépuscule

Son chapeau bleu lui est un ciel comme un baldaquin suspendu

Il lui donne une ombre qui n'en est pas une
Une nuit qui ressemble au jour
Et cette femme sous les lampes telles des étoiles
Sous cette Lune telle une lampe
Ce chapeau tel un abat-jour translucide
Semble éclairée d'elle-même et avec elle, moi.
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11/07/2012 - La Lune occulte Jupiter dans la nuit du 14 juillet !

Les astres à leur façon marqueront cette année la fête nationale française : une occultation de Jupiter par la Lune, phénomène rare, se produira en effet à la sortie des petits bals tôt dans la nuit du samedi 14 au dimanche 15 juillet.

Une occultation en astronomie est le masquage d'un astre par un autre pour un observateur, à ne pas confondre avec une éclipse qui est la privation de la lumière solaire, l'astre n'étant alors pas occulté mais assombri comme dans le cas d'une éclipse de Lune.

Le seul astre capable d'occulter une planète est la Lune elle-même, car les occultations de planètes entre elles, outre qu'elles sont rarissimes même à l'échelle de temps du système solaire, ne sont jamais totales. Peu après trois heures trente du matin heure légale française, le bord ouest de la Lune alors éclairé masquera d'abord les satellites de Jupiter Europe et Io puis Jupiter elle-même, progressivement. Au télescope on verra nettement la progression du limbe lunaire sur le disque de la planète mais à l'oeil nu et aux jumelles le croissant blanc devrait rendre le phénomène très délicat à observer. Ensuite seront masqués à leur tour les satellites Ganymède et Callisto, le tout prenant (du premier au dernier satellite) environ quatorze minutes.

La sortie des astres (émersion) sera bien plus spectaculaire puisqu'elle s'effectuera du côté sombre de la Lune ce qui supprimera la gêne causée par la luminosité du croissant. Les cinq objets sembleront alors surgir du néant, entre le noir de la Lune côté nuit et le noir du ciel. Naturellement l'émersion se fera dans le même ordre, 26 à 27 minutes après l'immersion (dépendant des satellites, Io par exemple ayant bougé pendant l'occultation).

L'émersion de Jupiter elle-même sera le clou de cette fin de phénomène, le relief lunaire se découpant à contre-jour sur la planète au moment où celle-ci sera progressivement dégagée du limbre est ! Même à l'oeil nu et aux jumelles, la réapparition du point brillant de Jupiter à droite du croissant sera progressive et intéressante à observer, le diamètre apparent de la planète faisant que celle-ci mettra plus d'une minute à retrouver son plein éclat !

L'émersion de Callisto vers 4 h 24 marquera la fin de cette occultation, qui sera entièrement visible en France même si la Lune et Jupiter seront assez basses sur l'horizon est. Il est recommandé aux curieux susceptibles de l'observer, de se placer sur un point en surélévation bien dégagé à l'est ; la présence de lampadaires urbains n'est pas gênante si on dispose d'un télescope, mais pour une observation à l'oeil nu il est préférable d'éviter leur voisinage. Le phénomène se produira avec une douzaine de minutes de décalage pour le sud de la France par rapport à Paris (commençant vers 3 h 28 à Toulouse). Plus on ira vers le nord et plus l'occultation sera tardive et brève : la Lune étant ronde, elle masquera Jupiter par ses régions polaires au nord de la France, et par conséquent ce masquage sera d'autant plus bref. L'occultation, pour des raisons inverses, sera maximale en durée en méditerranée orientale, où la Lune masquera Jupiter par son équateur.

En lisant ce qui précède on aura compris qu'il existe forcément une ligne où la Lune frôlera la planète sans la masquer complètement : ce qu'on appelle une "occultation rasante" (ce qui ne dénote pas l'ennui qu'elle provoque, bien au contraire). Sur cette ligne passant par Reading dans le sud de l'Angleterre, le pôle nord de la Lune coupera Jupiter en deux au moment du maximum, ce qui devrait permettre à nos amis anglais de faire de jolis clichés si toutefois la météo le permet : Jupiter sera alors positionnée exactement à la pointe supérieure du croissant.

L'occultation sera visible jusque dans le nord-est de l'Afrique et dans toute l'Asie mais invisible sur le continent américain où elle se produira en fin de journée, la Lune et Jupiter étant couchés. Notons les présences pas du tout anecdotiques de l'amas des Pléiades à droite (ouest, se levant donc un peu plus tôt) de Jupiter et de la Lune, de Vénus à leur gauche et de l'étoile rouge Aldébaran du Scorpion entre Jupiter et Vénus ! Spectaculaire panorama céleste d'un été qui nous en ménage d'autres. Souhaitons aux Français de l'Hexagone du beau temps, une sortie de bal à la bonne heure et un reste de lucidité suffisant pour profiter de ce phénomène qui n'a pas eu lieu en France depuis une dizaine d'années.


http://www.imcce.fr/newsletter/docs/Occultation_de_Jupiter_par_la_Lune.pdf

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1/07/2012 - Drôle de dialogue, drôle d'époque

J'ai eu récemment un étrange échange avec un adepte du mouvement Zeitgeist à propos du changement climatique. Très étrange même. Au point que je me demande maintenant à qui j'ai affaire.

Cela a commencé comme une discussion normale "le réchauffement climatique est-il d'origine humaine ?", même si le débat partait d'un docu sur Youtube et non d'une véritable documentation scientifique soutenant une thèse ou l'autre.

Je n'ai pas pour habitude de commenter les vidéos, elles ne contiennent en général pas d'information et quand elles en contiennent, c'est une info que j'ai déjà. J'ai donc renvoyé l'interlocuteur à des considérations plus générales comme "qui finance les négationnistes du réchauffement anthropique ?" (les ultra libéraux et les pétroliers, c'est bon à savoir).

L'individu m'a répondu en évoquant le onze septembre. Le rapport ? Le complot, naturellement. Etrange démarche mais pour bien connaître la mouvance, pas étonnante. J'ai stigmatisé cette attitude comme ne relevant pas du débat. Résultat : une sentence sans appel "Tu ne sais pas de quoi tu parles, j'arrête de discuter avec toi".

Cela se termine souvent ainsi, il faut bien le dire, avec des militants peu cultivés et seulement forts de leur militantisme, lequel jamais n'a suffi pour se faire une image du monde.

Deux jours passent et rebelote. Un commentaire réveille la discussion et mon complotiste affirme que le CO2 pollue tout et tue des gens. Comme c'est faux je le luis dis. Il se déclare fatigué, me demande d'aller faire mes devoirs et me cite l'exemple d'une voiture et de son échappement. Comme un échappement de voiture émet du CO et non du CO2 je le lui dis aussi, sans insister sur le fait qu'il connaisse aussi peu son affaire tout en m'ayant dit deux jours plus tôt que je ne savais pas de quoi je parlais.

Pour finir, argument massue "As-tu vu le film". J'avoue que je n'avais pas encore fait cette démarche, certain de ne rien y trouver que je ne sache déjà. Néanmoins je fais cet effort. Le docu dépasse mon attente en terme de mauvaise foi et de désinformation. Je le lui dis. Ses réponses deviennent alors celle d'un enfant en bas âge : il repose la même question en enlevant un mot à chaque fois. Ça donne : "As-tu vu le" puis "As-tu vu" puis "As-tu" puis "As".


Comme ma réponse a déjà été donnée depuis plusieurs heures, je suppose qu'il ne lit pas ce que j'écris mais je m'en doutais. Ce qui m'inquiète c'est ce petit jeu débile qui me fait me demander à qui j'ai affaire. À vrai dire même, je serais réellement inquiet pour ce garçon si c'était quelqu'un de ma connaissance.
L'inculture, la crédulité et l'arrogance, passe encore, on n'est que des humains. Mais ça... J'espère qu'ils ne sont pas tous pareils, chez Zeitgeist.

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17/05/2012 - Un Vrai temps de chiens : une réussite littéraire

Je viens de lire le second roman d'Olivier Las Vergnas : "Un vrai temps de chiens", (tel quel, avec un "s" final... Pourquoi ?)

Il s'agit de chiens, en nombre, mais le fond du roman, c'est bien l'humain et sa destinée ; peut-on parler d'un roman humaniste, politique ? D'un thriller, c'est certain. Le texte, court et dense, nous fait entrer dans l'univers des sans-papiers dans un futur proche ; le roman se présente d'ailleurs comme une anticipation sociale. Cet univers, dans une France où les tendances des dix dernières années ont été extrapolées mais non inventées de toutes pièces, est un cauchemar social et ethnique, dont la violence a été exacerbée par des années de course aux quotas guidée par une politique toujours plus autoritaire.

Combats de chiens, traque robotisée, peur à tous les étages, du sol au sous-sol, l'intrigue ne connaît ni pause ni répit et démarre dès la première ligne. Les personnages, très attachants dans leur détresse et les efforts surhumains qu'ils font pour sortir de leurs enfermements physique et moral, et surtout sauver leur vie, nous entraînent avec eux jusqu'au bout de leur nuit.

Le style, à l'opposé de celui que je pratique maladroitement, est concis, travaillé, direct, chaque mot compte.

L'ensemble fait d'"Un Vrai Temps de Chiens" une lecture qu'on avale d'un trait, avec au fond de soi la peur diffuse qu'un tel monde ne soit demain réalité, si jamais la France venait à être gouvernée par l'ignominie qui se cache derrière les apparences de la démocratie républicaine comme on prend un faux nez. Car n'en doutons pas, demain comme hier sortiraient de l'ombre tous les cafards qui trouvent à bouffer dans cette ordure.

Ce roman vient d'être réédité en Poche et il est disponible chez tous les libraires.

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30/04/2012 - Le pinson

Le pinson


J’avais naguère un pin

Un pin où chantaient les pinsons

J’étais enchanté par leur son

Le son des pinsons dans le pin

Le pin où les pinsons sont.


Je leur apportais du pain

Je leur donnais aussi du son.
Je mettais donc du son sous l'pin

Et puis aussi du pain sous l'pont

Parce que j'avais un pont en pin

Le même genre de pin qu'était près du pont.

C'était un pin qu'était pas sain,

Je l'ai coupé pour faire le pont...

C'était un pont d'une seule pile

Pour passer un ru d'un seul bond.


Or un matin comme tous les matins

Alors que je beurrais mon pain d'son

J'ai été alerté par un vent malin.

C'était un jour saint, on faisait l'pont ;
Je sors juste pour voir le pin

Qui craque au fond du jardin

Qui tombe pile sur le pont !


Le pin avait aplati l'pain

Le pont avait écrasé l'son.

Le pin cassé avait barré mon ru

Et ce ru j'en voyais plus l'fond !

Ce jour-là plus de pinsons

Ni de leurs sons dans le pin

Juste un lointain bruit de pin-pon.

Qui résonnait au fond des rues.


Un jardin sans un pin tout au fond,

Un jardin sans son ni sans pain :

Un pinson sans pain, ça a faim...

Il est parti mendier son pain

Et chanter toutes ses chansons

Dans un autre pin, chez Dupont.


Alors pour oublier j'ai peint,

J'ai peint du sol jusqu'au plafond

Chez moi tous les murs en parpaings

Sont peints

Sauf un.


Alors j'ai trempé mon pinceau

Dans ce qu'il restait, tout au fond,
Et j'ai peint mon pinson sur le mur pas peint.


Hélas un pinson peint, c'est sans son !

Alors sur le mur de parpaings peints

Où j'avais mis l'pinson peint

Je lui aussi peint son pin.


J’ai voulu peindre trois nids au pinson

Parce que c’est pas comme un chapon,

Un pinson ça pond !

J’ai peint un nid dans le pin du mur.


Il me restait deux nids pas peints

Mais bon, pour un pinson, c’est bon.

L'important c'est bien qu'un nid soit.

Donc le pinson dans son nid pond.


Et depuis pour manger mon pain

Je m'assieds sur un siège en rotin

Je regarde le mur du fond

Où j'ai peint jadis mon pinson

(Qu'entre-temps j'ai appelé Samson,)

Et j'ai souvent une impression

D'entendre au loin comme un bruit d'fond

Un murmure : c'est son son dans l'peint pin !

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29/04/2012 - Une rose à offrir...


Le sol que ses pétales couvrent

Semble un tapis aux nains des bois

Et j'y viens pleurer quelquefois

Près du mur dans l'ombre du rouvre


La larme que mes yeux y posent

Rejoint sur ce rose linceul,

Sur ce lit où je pleure seul

La pluie qui chaque soir l'arrose


Alentour, la forêt de fauve

S'est parée, on dirait de feu

Et ce vieux rose épouse un peu

Des bruyères le drapé mauve.


Tout cela fait à l'amertume

Qui me hante, comme un décor ;

Un décor fait de rouge et d'or

Qu'adoucit un reste de brume.


Plus tard qui sait, plus tard peut-être

Mais qui sait peut-être jamais

Renaîtra celle que j'aimais,

Cette rose sous ma fenêtre.


Alors dans le matin candide

Dans le matin d'avril frileux

En baissant vers elle les yeux

Sous le ciel que l'aube rend vide


Je baiserai sous ce ciel pâle

Un à un, en les dénombrant,

Au froid du jour indifférent,

L'un après l'autre ses pétales.

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26/04/2012 - Poésie scolaire (réponse à une demande d'aide aux devoirs)

Poésie scolaire

Lancée sur un forum, une demande d'aide consistant en "composer un poème exposant la joie simple qui consiste à profiter des bienfaits et de la douceur de la nature."

Avec les contraintes suivantes

4 strophes (quatrains), en alexandrins ou décasyllabes, comportant des des allitérations en consonne douces (2 par vers).
Les rimes seront embrassées aux strophes impaires et alternées aux strophes paires.
Développer le lyrisme et utiliser les champs lexicaux de la nature et de la détente.
Placer une métaphore, une personnification, une comparaison, une antithèse.


Voici ce que ça donne en première approximation :


Sans jamais troubler le sommeil des choses

J'aime aller rêveur, sans but, à pas lents

Sous le ciel gris-bleu ou sous le ciel rose

Et les branches nues d'arbres indolents


Quand le jour s'attarde et la nuit recule

Je cherche vibrant d'un égal émoi

Le grand V des grues au-dessus de moi

Et des prés qu'étoilent les renoncules.


J'aime aussi marcher dans les landes rousses

Face au vent frileux, face au vent du nord

Tandis que mes pieds glissent sur les mousses

Et que l'horizon noircit sur son bord.


Et dans les soirs doux dans les soirs blanchâtres

J'attends l'arrivée des astres aux cieux :

Véga flamboyant de son éclat bleu,

Antarès pareil au tison dans l'âtre.


Ludwig

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Qui suis-je?

Ludwiblog publie les lundis et jeudis, depuis l'éditorial jusqu'à la fiction,en une page A4 maximum. Parfois même quelques vers. Exercice d'écriture, humour, confrontation aux regards, échanges d'idées, d'indignations et de sourires.

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